lundi 9 septembre - par lephénix

Anna Marly, comme un air de Résistance...

 Suffirait-il d'une mélodie entraînante, de quelques mots simples qui mobilisent pour faire revenir "les beaux jours" ou faire advenir un avenir commun soutenable ? C'est déjà arrivé, dans l'Histoire... Durant le glacial hiver 1942, une jeune émigrée russe, Anna Marly (1917-2006), compose dans le Londres du Blitz la mélodie du célèbre « Chant des partisans » devenu « la Marseillaise de la Résistance »...

 

Voilà près d’un an qu’Anna partage les privations et la détresse des Londoniens sous le feu nazi. Elle s’était engagée comme cantinière au quartier général des Forces françaises libres (FFL), où le général de Gaulle organisait la résistance. Aviateurs, fantassins,marins et parachutistes défilent chaque jour au Carlton Garden. Pour réconforter ces hommes sans identité promis à la mort, elle leur joue des notes douces sur sa guitare, le soir dans sa cantine. Anna avait passé sa jeune vie à fuir. Dès sa naissance pendant la Révolution russe, la famille est jetée en exil. Anna grandit dans sa ville de coeur, le Paris des Années folles où elle devient danseuse et chanteuse. Et puis à nouveau, il faut fuir l’occupation allemande. Dans sa précipitation, Anna avait perdu ses bagages et tous ses effets personnels. Mais il lui reste sa guitare. Celle que sa nourrice lui avait offerte alors qu’elle avait treize ans...

Durant ce redoutable hiver 1942, elle lit dans un journal le récit de la bataille de Smolensk là-bas en Russie, sa première patrie. Elle apprend que tous les habitants s’étaient battus avec acharnement pour défendre leur ville. Alors, elle prend sa guitare et elle joue une mélodie très rythmée qui lui vient de « chez elle »... Aussitôt, des vers jaillissent dans sa langue maternelle pour accompagner la musique, inspirée par un air populaire russe et accompagnée de sifflements :

 

Nous irons là-bas où le corbeau ne vole pas

Et la bête ne peut se frayer un passage

Aucune force ni personne

Ne nous fera reculer

 

Le succès est immédiat auprès de son auditoire habituel. Très vite, elle est invitée à se produire dans les clubs fréquentés par les Français de Londres. Au Petit Club français de Saint James, un habitué s’exclame : « Voilà ce qu’il faut pour la France ! ». C’est un géant à l’opulente chevelure léonine, Joseph Kessel (1898-1979), grand reporter et écrivain connu. Le grand gaillard est venu avec son neveu, le diaphane Maurice Druon (1918-2009), alors attaché à la BBC. Aussitôt, ils lui proposent de diffuser sa chanson en guise d’indicatif, au début et à la fin du programme « Honneur et Patrie » de la BBC, l’émission de Radio Londres dans laquelle le général de Gaulle s’adresse à la France libre. Anna entre dans l’Histoire en train de se faire...

Le 17 mai 1943, sa chanson est diffusée sur les ondes de la BBC. Le chant est siffé à l’antenne, afin que la mélodie reste audible en dépit du brouillage radio des Allemands... Les « siffleurs » à l’antenne sont l’acteur Claude Dauphin (1903-1978), le journaliste André Gillois (1902-2004) et Maurice Druon qui anime l’émission.

Le 30 mai 1943, Joseph Kessel et Maurice Druon la réécrivent en français dans le salon d’un hôtel avec ses quatre couplets désormais mondialement connus :

 

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Ohé partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes

 

 En quelques semaines, la chanson d’une petite émigrée russe balottée de Moscou à Paris et Londres fait d’elle la « chanteuse de la Résistance ». De l’autre côté de la Manche, des résistants découvrent, l’oreille collée au poste de TSF, ce chant monocorde au rythme martelé et le reçoivent comme un appel à la lutte fraternelle pour la liberté. Ils se découvrent de plus en plus nombreux à siffloter partout, dans les cafés puis dans les rues, cette mélodie prenante, graduellement adoptée par les maquisards comme signe de reconnaissance. Bien plus tard, le général de Gaulle écrira au sujet de la créatrice de cette mélodie galvanisante : « Elle fit de son talent une arme pour la France ».

 

« La Marseillaise des résistants »

 

Anna naît Betoulinskaïa à Pétrograd le 30 octobre 1917 dans un milieu aristocratique. Mais elle n’a pas le temps de jouir du confort de sa condition ni de connaître son père Georges, fusillé pendant la Révolution russe. Avec sa mère, sa soeur et sa nourrice, Anna est accueillie d’abord par la communauté russe de Menton, avant de « monter » dans le Paris des Années folles dont elle devient l’une des étoiles des plus prometteuses.

En 1934, la France est secouée par l’affaire Stavisky. Anna a dix-sept ans et débute une carrière de danseuse dans la prestigieuse compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev. Puis elle devient danseuse étoile aux Ballets Wronsk. Pour cette nouvelle vie d’artiste, elle adopte un pseudonyme, trouvé dans un annuaire. Elle prend aussi des cours au Conservatoire de Paris pour poser sa voix et commence en 1935 une carrière de chanteuse dans les cabarets parisiens, dont le Shéhérazade. Elle se produit aussi au Théâtre des Variétés de Bruxelles et au Savoy Club de La Haye, où elle rencontre le richissime baron van Dorn qui devient son mari.

A vingt-deux ans, à la veille de la seconde guerre mondiale, elle est la benjamine de la société des Auteurs compositeurs et éditeurs de musique (SACEM).

Mais dès la défaite de l’armée française, elle reprend les routes de l’exil en passant par Bordeaux, l’Espagne franquiste et le Portugual de Salazar avant de reprendre pied à Londres devenue capitale de la résistance au nazisme. Lorsqu’elle s’engage comme projectionniste puis comme humble cantinière, elle a déjà une voix assurée et du métier...

Sa chanson, écrite sur un coin de table et devenue l’hymne de la Résistance française, est classée au titre de monument historique en tant qu’ « objet de mémoire » enseigné dans les écoles, au même titre que La Marseillaise et Le Chant du Départ.

Le 17 juin 1945, Anna est invitée à l’interpréter devant le général de Gaulle, au gala de la Radiodiffusion française. En 1947, elle fuit l’exténuant tourbillon du succès, des galas qui s’enchaînent comme les couvertures des magazines pour sillonner l’Amérique latine en « ambassadrice de la chanson française ».

Au Brésil, elle rencontre un compatriote, Yuri Smiernow, qui devient son second mari. Elle parcourt encore l’Afrique avec sa guitare (1955-1959), avant de s’installer aux Etats-Unis.

Le 17 juin 2000, elle interprète à nouveau, avec le Choeur de l’armée française, sa chanson au Panthéon, à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Appel du 18 juin 1940.

Le 15 février 2006, elle s’éteint en Alaska, où elle avait établi une bien discrète dernière demeure. Elle laisse plus de 300 chansons, dont La Complainte du partisan, qui connut aussi un destin d’exception, sur des paroles de l’ancien officier de marine devenu journaliste, Emmanuel Astier de la Vigerie (1900-1969), le fondateur du groupe « Libération – Zone Sud ».

En 1950, un adolescent rêveur, épris de la poésie de Garcia Lorca, apprend la chanson par coeur dans camp du Soleil de Sainte-Marguerite (Canada) dont il est l’un des animateurs. Bien plus tard, devenu mondialement célèbre dès son premier album, Leonard Cohen reprend la chanson, rebaptisée The Partisan, durant le concert de l’île de Wight en 1970 – la seule de son répertoire dont il n’est pas l’auteur...

Pour l’enregistrer, il avait exigé des choeurs français.

Dix ans plus tard, l’adaptation de la version polonaise de The partisan devient l’hymne officieux du mouvement Solidarnosc. Bien d’autres interprètes prestigieux comme Esther Ofarim (1971) et Joan Baez (1972) la popularisent devant les « foules sentimentales » et désarmées d’une « ère postindustrielle » dont les machines-outils sont remplacées par les « données personnelles » de chaque humain en voie d’obsolescence dans les tuyauteries d'une virtualisation du monde en surchauffe... Quel parolier adaptera la mélodie d’Anna Marly à la nouvelle donne de ce « nouveau monde » fracturé par sa « grande transformation digitale » pour le soulever une fois encore dans le sens de l’Histoire ? Cette Histoire que n'écrivent que les plus déterminés...

 



20 réactions


  • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 9 septembre 08:37

    Bonjour, merci pour ces explications, que j’ignorais.

    Aujourd’hui, la résistance en France, c’est le PRCF et l’ UPR qui veulent sortir la France de l’ Union européenne, pour qu’elle retrouve indépendance et souveraineté.


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 9 septembre 09:03

      @Fifi Brind_acier

      la résistance, c’est une affaire d’ohms !


    • lephénix lephénix 9 septembre 10:22

      @Fifi Brind_acier
      Bonjour, merci pour le rappel peut-être qu’au-delà de « l’offre politique » dans un cadre institutionnel conçu en d’autres temps, il restera au plus grand nombre dépolitisé « l’énergie du désespoir » comme ferment de résistance  ou l’impossibilité de « consommer » dans une « civilisation » qui tourne à l’évidence contre les besoins les plus élémentaires de ceux qui la font fonctionner..


  • Lambert 9 septembre 10:14

    A ma grande honte, je dois avouer que je ne connaissais pas Anna Marly. Pour moi, les paroles de ce chant de résistance étaient de Kessel, c’est ce qu’on nous apprend, non ? Merci de ce bel hommage à qui de droit.


    • lephénix lephénix 9 septembre 10:25

      @Lambert
      merci pour votre retour : c’est bien Kessel qui a réécrit les paroles avec Druon mais la mélodie est bien russe, signée Anna Marly... et « l’autre chanson », devenu « the partisan », a eu plusieurs vies jusqu’à nos jours...


  • Daniel PIGNARD Daniel PIGNARD 9 septembre 16:47
    « Suffirait-il d’une mélodie entraînante, de quelques mots simples qui mobilisent pour faire revenir « les beaux jours » ou faire advenir un avenir commun soutenable ? » J’ai à vous proposer dans tribune libre l’interprétation d’une prophétie qui prédit la fin de Macron et de la République et l’arrivée d’un grand roi. Mais apparemment, cette tribune reste coincée faute au mauvais vouloir des personnes qui la retiennent par la censure.

  •  C BARRATIER C BARRATIER 9 septembre 19:02

    C’est une belle histoire dont je ne connaissais pas tous les détails. Le contexte était la Résistance’ à l’envahisseur et à Vichy. Geoffroy d’Astier de la Vigerie dans son livre Emmanuel d’Astier de la Vigerie m’avait surpris par la naissance de ce 3 ème hymne national, le chant des partisans.

    Anna Marly fut eblouissante. La famille des d’ASTIER également

    Voir France terre de Résistance, agoravox


  • Vaietsev 10 septembre 01:27

    Entant que citoyen blanc hais par la droite chaudasse américaine ,latino et noire,et française ,oui moi Vassily je suis ,je résiste ,et HAIS cette droite chaudasse parisienne .

    Toutes ces belles petites gueules d’homosexuelles brouteurs de gazon et oisifs .

    La famille Sarkozy donc ,avec ces amies Clara morgane fière d’être de cette droite chaudasse .


  • Vaietsev 10 septembre 06:12

    Les écrits insolents ne sont pas à prescrire la nuit levée d’un sommeil léger ,aussi c’est pourquoi je m’excuse de ses mots envers l’ex président Nicolas Sarkozy ,étant moi même un ancien soutien d’un bulletin de vote ,j’ai dérapé cette nuit comme vous pourrez voir l’heure à laquel ses mots ont été dits .

    Je m’excuse aussi envers la beauté Clara morgane ,qui lors d’une émission en pleine journée se vantat d’être de la droite chaudasse ,ce qui comme le chantait Alain souchon ,ne sont que les mots de celle qui nuie et dont souchon dis sur un album : A CAUSE D’ELLES.

    Encore pardon à cet ex président et à cette belle jeune femme. je n’assume pas ses écrits en effet 


  • Jonas 11 septembre 06:45

    A l’auteur 

    Anna Marly et Kessel étaient des immigrés , comme ceux qui composaient l’Affiche rouge, , Italiens , Espagnols et Juifs qui aimaient la France a en mourir comme le chante Ferrat . Aujourd’hui l’immigration est plus motivée par les prestation sociales et pour nous imposer des valeurs loin des nôtres. 

    Toutes les immigrations ne sont pas à mettre sur le même plan. 


    • Jonas 11 septembre 07:57

      @Jade4242 aka Adriana SACHS
      Excusez-moi , je ne comprends rien a votre charabia. 


    • lephénix lephénix 11 septembre 09:23

      @Jonas

      il s’agit bien d’un article historique - sans aucune allusion à la « crise migratoire » actuelle... juste un rappel d’un autre temps avec d’autres hommes et femmes d’une toute autre trempe et d’autres valeurs...


    • Jonas 12 septembre 13:24

      @lephénix
       Je ne fais pas allusion a la crise migratoire actuelle , je veux simplement signaler , puisque , vous ne le faites pas , qu’ Anna Marly et Joseph Kessel étaient des immigrés dont les valeurs et l’éducation rejoignaient celles de la France. 


    • lephénix lephénix 13 septembre 11:00

      @Jonas

      effectivement, il y aurait tout un article à faire pour traiter ce sujet sur ces réfugiés russes après la révolution d’octobre, italiens sous le fascisme, allemands après 33 et espagnols après 36... et un vrai sujet sur Kessel qui a porté haut la flamme du talent du patriotisme et de la résistance... celui-ci se voulait une contribution à l’histoire de la chanson, de la Résistance et de ces « filles du feu » qui accomplissent leur destinée envers et contre tout - rien qu’une tranche de musique et d’espoir dans un monde désespérant...


    • Jonas 13 septembre 12:30

      @lephénix
      Oui, il faut un article sur toutes les composantes des immigrés et leurs apports, dans le domaine , scientifique, littéraire, cinématographique , médicale , militaire , artistique , politique etc. et leur faculté de s’ intégrer en deux ou trois générations a la communauté nationale., alors que « l’Etat providence » n’avait pas encore fait son apparition. 

      C’est une des raisons pour lesquelles , je ne mets pas toutes les immigrations , sur le même plan , comme cherchent à le faire certains « bien-pensants », pour museler toute comparaison de situation d’époque. 

      Ps. Je viens de terminer un excellent livre de Claudine Monteil «  Eve Curie, l’autre fille de Pierre et Marie Curie » , ( éd. Odile Jacob , 2016) .Marie Curie prix Nobel de physique avec Pierre et Hanri Becquerel, 1903. 


    • lephénix lephénix 13 septembre 22:43

      @Jonas
      il y a eu Eve Curie et il y a eu tous les polonais qui ont construit les égouts et le métro de new york comme de paris...
      si l’histoire des « élites culturelles » venues d’ailleurs est documentée, celle des travailleurs anonymes qui ont contribué à nos infrastructures vitales ne l’est pas un vaste programme, comme dirait un grand homme...


    • Jonas 14 septembre 08:56

      @lephénix
      C’est vrai , aussi pour les mines , les hauts fourneaux etc. Mais a aucun moment ces étrangers  parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles" , comme le chantait Ferré , d’après le poème d’Aragon l’Affiche Rouge, n’ont décimé une équipe de journalistes , ni égorgés des Français au nom de leur prophète ou de leur Dieu. 

      C’est cette différence dont vous, vous crevez les yeux a ne pas voir ! Vous prenez ce qui vous arrange , mais l’histoire de l’immigration doit contenir tout. 


    • lephénix lephénix 14 septembre 09:56

      @Jonas
      ne vous inquiétez pas, nous n’en avons que trop vu et même ceux qui persistent à ne pas vouloir voir l’évidence qui leur crèvera les yeux n’en finiront pas d’en voir avant leur tour... ce serait bien le moment de relire « l’aveuglement » de saramago qi parle d’une épidémie de cécité collective qui frappe une « civilisation »...


  • fcpgismo fcpgismo 11 septembre 13:27

    Merci beaucoup pour cette passionnante histoire de notre passé.


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