lundi 8 juillet - par Sylvain Rakotoarison

Walter Scheel (1919-2016), figure centrale des libéraux démocrates allemands

« On ne meurt pas riche de ce qu’on a fait, on meurt pauvre de ce qu’on n’a pas fait. » (Frédéric Dard, 1996).



L’homme d‘État allemand Walter Scheel est né il y a juste un siècle, le 8 juillet 1919. Cette figure essentielle du parti libéral démocrate d’après-guerre de l’Allemagne fédérale est morte il y a trois ans, le 24 août 2016 à l’âge de 97 ans, quelques mois après une autre figure majeure du même parti, Hans-Dietrich Genscher.

L’appellation "libéral démocrate" peut prêter à confusion en France où le mot "libéral" donne de l’urticaire à une grande majorité des citoyens et de leurs prescripteurs d’opinion. Pourquoi ? Il faudra sans doute un jour se pencher sur la question, d’autant que paradoxalement, quand "libéral" signifie ultra-droite en France (pour quelqu’un dit "de gauche", bien entendu), aux États-Unis, au contraire, "liberal" signifie ultra-gauche, voire dangereux communiste, au sens maccarthyste du terme, bien sûr.

Fondé après la guerre, le 11 décembre 1948 à Heppenheim, le FDP (Parti libéral démocrate) est loin, au contraire, d’un parti "ultra". Il n’est pas à l’extrême, il est au centre du jeu politique. Son appellation illustre le "en même temps" d’un lointain futur Président français : libéral car favorable aux libertés publiques, notamment après le traumatisme hitlérien, et favorable au libre-échange (encore un gros mot pour beaucoup de Français), mais aussi démocrate car favorable à une régulation de l’économie par l’État. En clair, favorable à une économie mixte de marché.

Son positionnement politique, depuis soixante-dix ans, est donc entre le centre droit (la CDU, démocrate-chrétienne) et le centre gauche (le SPD, social-démocrate). Le discours du FDP est surtout entendu par les catégories socioprofessionnelles plus et plus plus. Son audience tourne autour de 5 à 10% des voix, avec parfois des pointes frôlant les 15% (en 2009), mais aussi des bas (aucun élu au Bundestag en 2017). Il se conçoit comme une "chambre de compensation", et aux élections européennes, comme leurs homologues britanniques, les libéraux démocrates ont fait un bon score parallèlement à une baisse de confiance de la CDU (un peu comme les Verts avec le SPD à gauche).

Le premier président du FDP fut Theodor Heuss (1884-1963) qui, soutenu par le Chancelier CDU Konrad Adenauer, fut élu le premier Président de la République fédérale d’Allemagne le 12 septembre 1949 et réélu le 17 juillet 1954 pour un second mandat se terminant le 12 septembre 1959. Poste honorifique, la Présidence fédérale était essentielle pour représenter l’Allemagne à l’étranger et garantir les libertés fondamentales dans un contexte de perte de souveraineté après la capitulation en 1945.

Paradoxalement, le FDP était peu engagé dans la dénazification, au contraire des deux grands partis CDU et SPD. Pour les libéraux démocrates, l’important était de reconstruire une puissance économique sans s’occuper du lourd passé récent. L’objectif était plutôt une concorde nationale qu’a réussi à représenter Theodor Heuss. En 1978, alors qu’il était chef de l’État, Walter Scheel fut au centre d’une polémique lancée par "Der Spiegel" qui révéla qu’il avait été membre de la NSDAP (le parti nazi) de 1942 à 1945. Lui-même n’aurait pas été au courant, il semblerait que militaire dans la Luftwaffe (il en était sorti lieutenant), il aurait été d’office inscrit comme membre de la NSDAP.

Ce genre de polémique ne fut pas propre à Walter Scheel, de nombreuses personnalités allemandes ont eu ce genre de polémiques, dont l’ancien pape Benoît XVI, mais aussi Kurt Georg Kiesinger qui, Chancelier en exercice, fut giflé en public le 7 novembre 1968 par Beate Klarsfeld pour cette raison (son passé nazi, à la différence d’autres, fut actif et révélé par "Der Spiegel" en 1966, cependant, les archives démontrèrent qu’il ne fut pas antisémite et fut même contesté en 1944 par d’autres membres de la NSDAP pour cette raison).

Pendant les gouvernements dirigés par Adenauer, les libéraux démocrates furent membres de la coalition gouvernementale, au point qu’ils ont eu une influence disproportionnée à leur influence électorale. Ils ont poussé Adenauer à la retraite le 15 octobre 1963, influencé la nomination de son successeur, Ludwid Erhard, à la tête de la CDU et du gouvernement (un économiste, beaucoup moins un politique). Mais la coalition entre CDU et FDP a eu parfois des incidents de parcours, comme la présence du Bavarois Franz Josef Strauss au Ministère de la Défense que le FDP a réussi à faire évincer du gouvernement fédéral après une affaire mettant en cause la responsabilité du ministre.

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Et Walter Scheel dans tout cela ? Il avait 25 ans à la fin de la guerre. Il a travaillé comme consultant économique et dirigeant d’entreprises, donc, plus porté vers l’économie que la politique. Néanmoins, il s’est engagé en politique assez vite, adhérant à l’ancêtre du FDP en 1946, initialement à l’échelle régionale, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie dont il fut élu au Landtag (équivalent de conseiller régional) de 1950 à 1956. Il fut élu député fédéral aux élections fédérales du 6 septembre 1953. Le voici dans la cour fédérale. Il resta élu au Bundestag jusqu’au 27 juin 1974.

Or, en 1956, il initia un acte fondateur dans sa région : il fit rompre la coalition CDU-FDP qui gouvernait la Rhénanie-du-Nord-Westphalie au profit d’une nouvelle alliance SPD-FDP. Cela a provoqué une scission très éphémère de l’aile droite du parti, mais elle n’a pas duré. En clair, dans ce parti centriste, il y avait deux lignes : l’aile droite pour une alliance avec la CDU et l’aile gauche pour une alliance avec le SPD. Certes, la CDU a cherché à réformer le système électoral pour éliminer la présence de députés FDP qui troublait le jeu du bipartisme mais le SPD a refusé une telle réforme qui pouvait l’avantager à court terme, si ce n’était que les sociaux-démocrates pensaient déjà à l’avenir et à une possible alliance avec les libéraux démocrates pour conquérir le pouvoir.

C’est probablement le point d’incohérence de ce parti qui a fait et défait des majorités au Bundestag, hors de la volonté populaire, le plus démonstratif étant le retrait de confiance au Chancelier SPD Helmut Schmidt au profit du CDU Helmut Kohl en automne 1982. Parti charnière, il faut le comparer à l’UDSR de René Pleven et François Mitterrand, qui ne représentait pas beaucoup de voix aux élections mais était un parti indispensable pour former une majorité sous la Quatrième République, permettant à ses dirigeants d’appartenir à de nombreux gouvernements dans des postes importants.

Walter Scheel était donc résolument représentant de l’aile gauche du FDP. Cela ne l’a pas empêché, après les élections fédérales du17 septembre 1961, d’être nommé Ministre de la Coopération économique (un secteur qu’il connaissait bien professionnellement) dans les derniers gouvernements de Konrad Adenauer, du 14 novembre 1961 au 28 octobre 1966. À la suite d’un scandale politique, tous les ministres libéraux ont démissionné le 19 novembre 1962 mais furent réintégrés le 13 décembre 1962 après un accord avec la CDU qui a exclu Franz Josef Strauss et qui obligea Adenauer à prendre sa retraite l’année suivante. Le successeur d’Adenauer, Ludwig Erhard a gardé Walter Scheel dans son propre gouvernement.

Le 28 octobre 1966, cependant, les ministres FDP ont démissionné une nouvelle fois, pour protester contre les choix budgétaires (le positionnement budgétaire est la meilleure façon de savoir si un parlementaire est dans la majorité ou dans l’opposition). Résultat, le gouvernement de Ludwig Erhard fut renversé et ce dernier fut remplacé par le CDU Kurt Georg Kiesinger à la tête du premier gouvernement de la grande coalition à savoir CDU-SPD, sans participation du FDP.

Le 31 janvier 1968, fidèle à une ligne de centre gauche, Walter Scheel fut élu président du FDP et le resta jusqu’au 1er juillet 1974. Auparavant, il avait été élu Vice-Président du Bundestag du 8 septembre 1967 au 19 octobre 1969. L’arrivée de Walter Scheel à la tête du FDP a transformé le jeu traditionnel. Il a mené la campagne des libéraux démocrates aux élections fédérales du 28 septembre 1969. Son parti recula, perdant 19 sièges (il ne lui en resta plus que 31) et plus d’un tiers de ses voix des précédentes élections. Parallèlement, le SPD présidé par Willy Brandt gagna 20 sièges mais en remportant seulement 237 sièges sur 518 (42,6%). La CDU-CSU dirigée par Kurt Georg Kiesinger resta la première formation politique avec un nombre de sièges très stable, 250 sièges (46,1% des voix).

En clair, les élections fédérales de 1969 ont peu bouleversé les rapports de force au Bundestag sinon une baisse du FDP au profit du SPD. Au lieu de poursuivre la grande coalition, avec un Chancelier CDU (parti plus important), le SPD décida de faire alliance avec le FDP. Pour la première fois depuis la guerre, les sociaux-démocrates revenaient à la tête du gouvernement allemand dans une alliance nouvelle avec les libéraux démocrates.

En tant que président du FDP, Walter Scheel fut nommé Vice-Chancelier fédéral et Ministre des Affaires étrangères du 22 octobre 1969 au 16 mai 1974, dans le gouvernement dirigé par Willy Brandt qui venait d’occuper cette double fonction dans la grande coalition entre le 1er décembre 1966 et le 20 octobre 1969. Walter Scheel fut même Chancelier par intérim lors de la démission forcée de Willy Brandt, du 7 au 16 mai 1974. La diplomatie allemande fut très active sous cette coalition puisque sous l’impulsion de Walter Scheel et de Willy Brandt, l’Allemagne fédérale a reconnu la République Démocratique d’Allemagne (Allemagne de l’Est), soufflant un vent de détente dans les relations internationales avec l’Ostpolitik qui fut validée par l’électorat allemand lors des élections fédérales.anticipées du 19 novembre 1972. En 1970, Walter Scheel a aussi créé l’actualité diplomatique en se rendant officiellement en Israël.



Bien que démissionnaire du gouvernement en 1974 à la suite d’un scandale politique, Willy Brandt resta président du SPD jusqu’au 14 juin 1987 (à ce poste depuis le 16 février 1964). Son Ministre des Finances Helmut Schmidt fut choisi pour lui succéder à la tête du gouvernement le 16 mai 1974, qui fut constitué sans Walter Scheel, malgré le maintien de la coalition SPD-FDP.

La raison en fut simple : la veille, le 15 mai 1974, les parlementaires et grands électeurs se sont réunis pour élire le nouveau Président de la République. Walter Scheel, soutenu par le SPD, fut élu dès le premier tour avec 530 voix contre 498 pour Richard von Weizäcker (ce dernier fut plus tard élu deux fois Président de la République, de 1984 à 1994). Walter Scheel fut investi Président de la République le 1er juillet 1974. À ce titre, il rencontra tous les "grands" de cette époque, en particulier Valéry Giscard d’Estaing, Jimmy Carter et Leonid Brejnev.

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Walter Scheel abandonna donc ses mandats partisans. Son dauphin fut Hans-Dietrich Genscher qui lui succéda comme numéro deux du gouvernement, Ministre des Affaires étrangères à partir du 16 mai 1974 et comme président du FDP à partir du 1er octobre 1974. La "tradition" a ainsi voulu pendant plusieurs décennies que le parti FDP, supplétif du grand parti gouvernemental, fût aux Affaires étrangères.

Il faut bien noter qu’avec seulement 8,4% des voix et 42 sièges sur 518 obtenus aux élections fédérales du 19 novembre 1972, le FDP occupait le poste honorifique de chef de l’État, ainsi que celui, beaucoup plus opérationnel, de Ministre des Affaires étrangères. Walter Scheel exerça un seul mandat présidentiel jusqu’au 1er juillet 1979, ne bénéficiant plus d’une majorité pour l’élection présidentielle suivante (gagnée par un CDU, Karl Carstens, rival de Richard von Weizäcker dans les instances de la CDU). Ce renoncement à un second mandat présidentiel marqua son retrait de la vie politique allemande, tôt pour un homme politique, quelques jours avant ses 60 ans.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Walter Scheel.
Benoît XVI.
Le Traité de Versailles.
Anne Frank.
Robert Merle.
Annegret Kramp-Karrenbauer.
Alfred Grosser.
L’Europe de Jean-Claude Juncker.
Le Traité d’Aix-la-Chapelle le 22 janvier 2019.
Texte intégral du Traité franco-allemand signé le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (Aachen).
Guillaume II.
Rosa Luxemburg.
Le cauchemar hitlérien.
Helmut Schmidt.
Willy Brandt.
Angela Merkel, la Chancelière chancelante.
Angela Merkel et Emmanuel Macron au Centenaire de l’Armistice 2018.

Bismarck.
Résultats définitifs des élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018.
Les élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018.
La GroKo d’Angela Merkel.
Trump veut taxer l’acier européen et les voitures allemandes.
Allemagne : Martin Schulz quitte la présidence du SPD.
Les élections fédérales allemandes du 24 septembre 2017.
Le Traité de Maasticht.
Attentat à Berlin.
L’hommage de l’Europe à Helmut Kohl.
Helmut Kohl, le colosse érodé.
Un homme qui a façonné l'histoire.
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L’industrie allemande est-elle honnête ?
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