samedi 26 décembre 2020 - par Laurent Mourlat

Deuxième partie. Note sur l’origine des croyances en relation à la Bête du Gévaudan X

                  La manifestation d’une culture et d’intérêts particuliers

 

                                   Introduction

 

En vue d’analyser l’origine et le cadre où auraient pu se développer des croyances nouvelles, j’ai, comme cela est précisé dans l’introduction de cette étude, pris la décision de procéder de manière sectorielle. Nous commencerons donc par nous pencher sur l’évolution des croyances dans la noblesse et dans les milieux éduqués. Pour ce faire, il est utile de préciser l’histoire de chacun des protagonistes qui en donnent la meilleure illustration. Ainsi, les dires et les actions du comte de Morangiès, du capitaine Du Hamel, des d’Enneval père et fils, de François Antoine, et d’un gentilhomme local, Mr de la Barthe, feront l’objet d’une analyse. En effet, il est ici primordial de comprendre quelles ont été les motivations qui les ont conduits à s’exprimer ou à agir de la manière dont ils l’ont fait. Aussi, un examen approfondi de leur histoire militaire ou personnelle pourra mettre en relief des intérêts particuliers, ceci aussi bien en regard de leur situation financière ou familiale, que de leur rapport à la monarchie. 

La raison pour laquelle j’ai opté pour une telle stratégie est que je « soupçonne » la noblesse de cette époque de tenter de retrouver un statut. La France sort vaincue de la guerre de Sept ans et la Bête du Gévaudan ainsi que les primes qui sont attachées à son éradication peuvent, pour celui ou celle qui sortira vainqueur de son duel avec l’animal, concourir à recouvrer l’honneur d’une bataille perdue ou aider à la reconstitution d’une fortune. Le cadre et les motivations semblent ici délimités par des déterminations internes à une identité sociale. Il faut ici retrouver son rang, la fortune ou l’honneur. 

 

                 Du bannissement aux dettes, le déshonneur et la prison

 

En ces années qui précèdent la Révolution, la noblesse se trouve dans une situation assez compliquée. D’une façon générale, cette dernière doit en France retrouver son statut. Ridiculisée par la défaite concédée à l’Angleterre, elle doit en plus, et nous évoquons ici plus particulièrement le sort de la noblesse du Gévaudan, faire face aux ravages occasionnés par la Bête. Les attaques de l’animal dévorant prennent place sur des terres qui appartiennent à des seigneurs locaux et ses méfaits démontrent l’incapacité de ces notables à trouver une solution au problème. 

En Gévaudan, l’histoire d’une famille illustre parfaitement cette situation. Propriétaires terriens d’une baronnie du Gévaudan, résidents de St Alban, les Morangies vont être frappés par deux événements simultanés : la défaite militaire, et l’apparition d’un animal exotique. Comte de Morangiès, Marquis de Saint Alban, lieutenant général des armées du roi, Pierre-Charles de Morangiès, père de Jean François Charles de La Molette, comte de Morangiès jouit d’une réputation sans faille. Il est victorieux en 1745 à la bataille de Fontenoy, et reçoit la croix de chevalier de Saint-Louis. C’est en 1759, au cours de la bataille de Minden qui oppose Fréderic II de Prusse aux troupes franco-autrichiennes, qu’il va tomber en disgrâce. Il doit alors quitter la cour et se retire dans sa baronnie du Gévaudan après avoir séjourné dans son hôtel particulier parisien. Il est donc au début des événements dans une situation peu enviable. Jean François Charles de La Molette, comte de Morangiès, fils du Marquis supporte mal le poids de la réputation de son père. Incorporé à la compagnie des Mousquetaires à l’âge de 14 ans puis aux Gendarmes de la Garde du Roy, il obtient en 1748 le grade de colonel au régiment d’infanterie du Languedoc. Il est fait prisonnier lors de la bataille de Minden et contracte la phtisie en détention. Après sa libération, il s’en retourne avec son bataillon à Pont-Saint-Esprit, pour y finir une carrière militaire commencée très jeune. De retour en Gévaudan, Jean François Charles de La Molette va se trouver dans la situation de pouvoir rétablir la réputation de sa famille. 

En octobre 1764, Marguerite Malige, alors âgée de 19 ans est dévorée sur ses terres. Le comte est alors incité à participer à l’organisation de chasses tumultueuses. La demande est envoyée par le subdélégué Lafont, et la réponse donnée par le comte est rapide et positive. Morangiès s’investit alors très personnellement dans l’affaire, se déplace et rend même visite aux victimes. 

La question est ici de savoir quelles étaient les motivations de ces visites. Cherchait-il à recueillir des informations qu’il aurait pu utiliser pour pister l’animal et bénéficier des primes allouées par l’Eglise et les administrations régionales ? La situation économique dans laquelle se trouve le comte de Morangies à cette époque nous donne peut-être des éléments de réponse. En effet, même s’il n’y a rien à dire sur les états de service militaires du comte Jean François Charles de La Molette, il n’en va pas de même pour son train de vie dispendieux et ses affaires avec la justice. Le 11 février 1773, il est emprisonné à la Conciergerie, ceci pour une affaire de dette. Dès 1768, soit une année après la mort de la Bête tuée par Jean Chastel, il doit déjà 45.000 livres. Joueur, dilapidant la fortune de son héritage et par la même occasion celui de ses frères et sœurs, il va jusqu’à vendre des forêts qui ne sont pas les siennes à des bourgeois de la capitale. 

 

                 L’appât du gain et la réparation de l’honneur des Morangiés

 

Parallèlement, le 27 Janvier 1765, soit environ 7 mois après la première visite rendue par Morangiès aux victimes, Mr de Laverdy, contrôleur général donne l’ordre à Mr de Ballaivillier d’informer la population que le Roi « accorde une somme de six mille livres à celui qui tuera la Bête ». Depuis le début des chasses, les primes s’accumulent. De 2000 livres promises par St Florentin le 18 décembre 1764, on passe à environ 10.000 livres en 1765 si l’on prend en compte toutes les primes accordées par les notables, les autorités régionales, départementales, l’Eglise et la Monarchie. Voilà donc une somme considérable qui aurait pu aider un noble à retrouver le lustre de jadis. Aussi, n’oublions pas de préciser que Morangiès n’est pas en bon rapport avec la Monarchie. Son père fut disgracié et il partage avec la famille des Canillac, une des grandes familles nobles d’Auvergne, le sentiment qu’un représentant des Bourbons ne devrait pas être sur le trône. Opposant de l’ombre, noble criblé par les dettes, Jean François Charles de La Molette, s’il avait tué la Bête aurait pu rembourser une partie de ses dettes et obtenir, au moins du point de vue de la satisfaction personnelle, une réparation symbolique de la disgrâce de son père des mains même de celui qu’il abhorre. 

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Comme on peut le voir, les motivations ne manquent pas, et il n’est pas impossible que le comte ait lui-même évalué les avantages que lui apporterait la disparition de la Bête du Gévaudan. Comte de la baronnie du Gévaudan, personnage connu et important dans la région, Morangiès va donc essayer de s’imposer. Dans une lettre du 26 octobre 1764, le comte assure le subdélégué Lafont qu’il ne doit pas « douter qu’il ne fasse tout au monde pour l’aider à délivrer le pays du monstre qui le désole ». De plus, c’est dans des termes choisis qu’il exprime la vision de la mission qu’il s’assigne. Cela n’est pas une chasse ou une battue ordinaire mais bien une guerre. En effet, dans la même lettre, il écrit : « Je souhaite d’un coeur vraiment patriotique que Mercier vous porte la tête de la bête féroce ou que du moins la guerre que nous allons lui faire l’éloigne de nous »On devine ici, et cela du fait de l’utilisation de l’adjectif « patriotique » et du nom commun « guerre » que Morangiès voit en l’animal une sorte de fléau dont la patrie doit être délivrée. On est là dans le champ lexical du conflit armé, pas celui de la chasse au loup. D’ailleurs, est-ce bien un loup que l’on chasse ? Rien n’est moins sûr. 

Dans la même lettre, Morangiès, envisage ouvertement la possibilité que l’animal ne soit pas natif du Gévaudan, voire du royaume de France. En effet, à la fin de sa correspondance avec le subdélégué Lafont, il écrit : « Si cet animal est né en Afrique, comme il y a lieu de le présumer, je crois qu’il souffrira beaucoup pendant le gros hiver  ». Nous avons bien là affaire à un animal exotique ; en tous les cas, c’est ce que semble croire Jean François Charles de La Molette en cette fin d’octobre 1764. Une guerre, un territoire à défendre contre un envahisseur étranger (peut-être même africain…) en Gévaudan, voilà des éléments qui auraient pu faire pencher la décison des autorités. Le comte ne ferait-il pas en effet un parfait chasseur ? Il est un homme rompu à la pratique des armes, il n’a pas été disgracié, il connaît la région et une partie des attaques prend place sur ses terres.

 

                  Un concurrent issu de la roture aspire à devenir quelqu’un

 

Coup de théâtre ! Au début du mois de novembre 1764, c’est le capitaine Du Hamel qui est choisi pour donner la chasse à la Bête, cela au grand dam de Jean François Charles de La Molette qui, comme nous l’avons vu précédemment aurait très certainement accepté ce rôle sans sourciller. Né à Amiens en 1732, Du Hamel commence aussi sa carrière militaire très jeune. Recruté dans un régiment de volontaires étrangers il sera tout comme Morangiès, mais dans une autre bataille, le témoin de la déroute de l’armée française. C’est à la bataille de Krefelt que Louis de Bourbon Condé, général auquel ses troupes sont attachées, montre ses limites. Louis de Bourbon-Condé, Comte de Clermont et avec lui le capitaine Du Hamel sont battus par Ferdinand de Brunswick Lunebourg. L’armée française est déshonorée. Déchu de son armée et banni de la cour, Louis de Bourbon-Condé n’en reste pas moins un personnage important car ses relations sont étendues et il est un prince de sang. C’est d’ailleurs à son secrétaire et quelquefois à lui en personne que Du Hamel écrira plusieurs lettres pour rendre compte du progrès des chasses. Ce détail nous montre de façon évidente que Du Hamel, bien qu’il prenne le rôle d’un chasseur de loups, a gardé une identité propre : celle d’un militaire attaché au service du comte de Clermont, créateur du régiment des volontaires de Clermont prince en 1758. Mais ce n’est pas tout. Le père du capitaine Jean Baptiste-Louis-François Boulanger Du Hamel se disait « sieur de Luzière ». On sait qu’au XVIIIè siècle, la paroisse de « Conti », aussi quelquefois orthographiée « Conty » administrait « Luzière » et « Le Hamel ». Située au sud d’Amiens, elle a donné son nom à la « branche cadette des Bourbons-Condés ». Ce détail est important car il est alors possible, bien que cela ne soit pas prouvé, que les Bourbons-Condés et les Du Hamel se soient connus en dehors de l’exercice des armes et que le capitaine ait été l’objet d’une certaine protection. Comme le souligne Serge Colin dans son étude, Jean-Baptiste-Louis-François Boulanger Du Hamel est directement intégré dans le régiment des Volontaires de Clermont-Prince en 1758, l’année de sa création. Aussi, et cette information provient des mêmes sources, Jean-Baptiste-Louis-François Boulanger Du Hamel n’est en 1750 que « cornette » ou sous-lieutenant dans un autre régiment. Il rentrera directement avec le grade de capitaine au service du régiment du Comte de Clermont. 

Même s’il n’appartient pas directement à la noblesse, Du Hamel - et j’utilise cette citation car elle me semble tout à fait appropriée la situation dans laquelle il se trouve - appartient au « Tiers-Etat , faction supérieure de la roture, ce Troisieme Etat distinct du peuple » qui d’après l’abbé Sieyes « n’était encore rien dans l’Etat mais aspirait à y être quelque chose ». Aussi, et cela est loin d’être un détail, Jean-Baptiste-Louis-François Boulanger Du Hamel, alors Officier d'état-major, est à l’origine de la création d’un traité sur les règles d’équitation. Bien plus que le traité en lui-même, ce sont alors les destinataires qui nous renseignent. En effet, ces écrits seront envoyés à Etienne-François de Choiseul, ministre sous Louis XV et proche de Mgr de Choiseul Beaupré, évêque de Mende. Il fallait bien de l’assurance pour envoyer à l’époque des écrits à un homme qui fut tour à tour ministre des Affaires étrangères, de la marine et de la guerre. Il est alors possible d’en déduire que Du Hamel n’est pas n’importe quel capitaine. C’est un homme qui dispose d’un réseau étendu et il est possible que ses relations aient été décisives quant au choix fait par les autorités en regard de l’attribution de la responsabilité des chasses en Gévaudan.

Enfin, il est intéressant de constater que les descriptions de la Bête que Jean-Baptiste-Louis François Boulanger Du Hamel propose à ses supérieurs et à la presse peuvent parfois donner le vertige. Vu l’influence de la presse et le problème politique que posait l’animal, il fallait, ici encore, bien de l’audace et de l’assurance pour dépeindre l’animal dévorant du Gévaudan comme un hybride improbable. Cet indice semble nous indiquer que le capitaine Du Hamel était sûr de ses soutiens et que ses relations réelles étaient bien au-delà de ce à quoi on pouvait s’attendre de la part d’un militaire issu de la roture. Nous voici, tout au début des chasses en présence d’une situation inédite. C’est donc bien un homme issu du Tiers-Etat et dont la noblesse n’est pas établie qui va prendre la direction des chasses. Ce détail n’est pas sans importance  car il préfigure peut-être les changements à venir. Par cette remarque, j’entends souligner que l’influence déclinante de la noblesse en cette fin du XVIIIè siècle voit la montée des classes bourgeoises. Ce mouvement de fond mènera quelques décennies plus tard à la Révolution.

 

          De la roture à la noblesse, un honneur bafoué et des actions dictées par l’intérêt

 

Comme nous venons de le voir, les deux hommes, bien qu’ils viennent de milieux différents, ne sont peut-être pas si dissemblables et partagent tous deux le désir de faire oublier les événements de la guerre de Sept Ans. Tous deux battus, pour l’un c’est l’honneur de la noblesse et de la famille qui est en jeu, pour l’autre, c’est l’honneur de l’armée. L’un ayant endossé le rôle de chasseur officiel, et l’autre étant noble de naissance, on aurait pu croire qu’au vu des victimes ces deux hommes aient pu partager un idéal chevaleresque. En effet, les vertus du chevalier étant entre autres la grandeur d’âme, la fidélité, le courage et la prouesse, il paraît assez naturel que des hommes qui auraient eu un idéal aussi élevé aient cherché à ce que justice soit faite, surtout dans le cas où les victimes se trouvent être des femmes jeunes et des enfants. Développée par Smith, cette idée est séduisante, mais nous ne sommes plus au Moyen Âge, et il me semble que cette dernière ne soit pas adaptée à la réalité des forces en présence.

Morangiès, est comme nous l’avons vu criblé de dettes et passe son temps à emprunter pour maintenir son train de vie. Il n’est pas ici question d’un idéal chevaleresque, bien au contraire. Du côté du capitaine Du Hamel, qui a des relations mais qui est issu du Tiers-Etat, on devine plutôt, même s’il est loin d’être l’individu si souvent décrit comme un incapable, un homme qui a soif d’ascension sociale et de reconnaissance du public. Le Comte de Moncan ne s’est d’ailleurs pas privé d’avertir le capitaine qu’il se chargerait de prévenir des personnes importantes au cas ou il réussirait à débarrasser le Gévaudan de l’animal. Il est clair qu’avec une pareille recommandation, Du Hamel aurait pu prétendre à une élévation substantielle de sa condition. On est là encore assez loin de l’idéal chevaleresque.

Comme nous pouvons le voir, le cadre dans lequel se développent les croyances en regard de la véritable identité de la Bête du Gévaudan est fortement structuré par l’intérêt personnel et la concurrence que se livrent Morangiès et Du Hamel. Ainsi, pour tous ces prétendants aux récompenses promises, il s’agit de ne pas démériter et de donner à un animal dont la nature est inconnue une forme à la hauteur des primes qui sont attachées à sa destruction. Cependant, si le capitaine décrit un hybride et Morangies un lion, jamais l’un d’eux ne se laisse aller à décrire un animal fantastique. 

La remarque est signifiante car la superstition est chose commune dans les campagnes françaises du XVIIIè siècle et très répandue en Gévaudan. Par exemple, l’abbé Pourcher relate dans ses écrits un épisode pittoresque. En effet, selon la rumeur, deux femmes auraient croisé en 1765 un homme bourru aux abords des « bois du Favard ». La nature de cet être singulier fut sujette aux discussions et à toutes les extrapolations dans la région. Pour les gens du peuple, l’affaire était entendue, c’était un loup-garou. 

 

      La noblesse fortunée et titrée privilégie l’hypothèse du loup en bonne et due forme

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En cette année 1765, Du Hamel, partisan de l’animal hybride, se voit retirer la responsabilité des chasses en Gévaudan. Victime de ses échecs successifs et de la critique quelquefois acerbe de Morangies, le capitaine est supplanté par Jean-Charles-Marc-Antoine Vaumesle d’Enneval, grand louvetier normand. Du Hamel quitte donc le Gévaudan le 17 avril 1765, ceci sur ordre de la cour. Les d’Enneval(s), arrivés en Gévaudan le 2 mars 1765, obtiennent l’entière responsabilité des chasses, ceci après une période de collaboration difficile avec Du Hamel.

Noble de naissance, jouissant du titre honorifique de « grand louvetier de Normandie », Jean-Charles-Marc-Antoine Vaumesle d’Enneval est un personnage qui bénéficie, tout comme Du Hamel mais à un niveau supérieur, d’un réseau de relations étendu. Déjà reconnu comme un chasseur hors pair, n’ayant pas participé à la guerre de Sept Ans, il n’a ni de défaite à faire oublier ni d’honneur familial à défendre. Il est intéressant, ici encore, de constater que ce second chasseur officiel bénéficie d’appuis importants. C’est bien grâce à l’intervention du « Sieur de Lavigneu » et du Commis des Finances « Cromeau de Paris » que son souhait de participer aux chasses est connu de Louis XV. Son appartenance à la noblesse et le niveau des personnes qui s’attachent à promouvoir sa candidature permettent de cadrer le personnage. Nous avons ici affaire à un noble de haut rang, éduqué et bien entouré. 

Là encore, malgré des échecs cuisants, ceci aussi bien au niveau des chasses qu’au niveau de sa relation aux populations locales, malgré une pression croissante de la presse qui voit dans ce fait-divers une possibilité d’augmenter les tirages, ni Jean-Charles-Marc-Antoine Vaumesle d’Enneval, ni son fils ne se laissent aller la description un d’animal fantastique. Nulle part dans les archives, à part une interrogation relative à la raie noire que la Bête portait sur le dos et à la grosseur de sa queue, on ne trouve de référence de la part des d’Enneval(s) à autre chose qu’un loup. Nous n’avons donc ici aucune trace de superstition ou de croyances attachées aux d’Ennevals. Déjà constatée dans l’analyse des dires de Du Hamel et Morangiès, cette tendance, transparaît-elle dans le discours de François Antoine, dernier chasseur officiel ? 

Né en 1695, originaire de Saint-Germain-En-Laye et habitant la rue Saint-Honoré à Versailles, François Antoine reçoit de son père, lui-même porte-arquebuse du Roi-soleil, le rôle de porte-arquebuse du roi de France de l’époque. Fait chevalier de l’ordre de Saint-Louis en 1755 à la suite de brillants états de service au régiment des Dragons de Beaucourt, il ne participe pas à la guerre de Sept Ans. Lieutenant commissionné des chasses du roi, il est aussi le garde des « magasins des poudres royales », des fusils du roi, et des armes de guerre. Fils de Jean-marc Antoine, Seigneur de Champeaux, il fait partie de cette noblesse qui est au contact direct du roi et dispose bien sûr du soutien direct du monarque. Il n’a lui ni à rougir de défaites relatives à la guerre de Sept Ans, ni de problèmes d’argent, ni de problèmes relatifs à l’histoire de sa famille. 

Cependant, et c’est là toute l’importance de l’enjeu, avec le succès de ses chasses se joue l’honneur de la Monarchie qui est en cette année 1755 la risée de l’Europe entière. Envoyé par la cour en Gévaudan, il ne peut échouer. Son arrivée dans la région suscite l’admiration des populations qui sentent que le roi s’intéresse à leur sort. Après trois mois de chasse, où il recevra une aide précieuse des populations locales, celui-ci tue une bête. Cette dernière sera traitée par un taxidermiste, et montrée à la cour. François Antoine empochera la totalité de la somme et aura, du fait de l’autorité du roi et de son juge d’Armes de la noblesse de France, l’autorisation de joindre un loup mourant dans ses Armes. 

La présentation de cet animal empaillé à Versailles n’aura aucun effet sur les attaques en Gévaudan mais aura bien sûr l’immense avantage d’accréditer la thèse officielle selon laquelle l’animal ne fut qu’un loup. Comme on peut se l’imaginer, on ne trouve de la part du porte-arquebuse de Louis XV aucune trace de superstition ou de croyances attachées à la Bête. Il semble bien ici qu’avec la mise en scène de la mort de la soit disant Bête, la couronne ait voulu mettre fin à un problème politique épineux. 

 

En dehors des individus directement intéressés par l’apport financier attaché à la destruction de l’animal, on trouve aussi en Gévaudan un gentilhomme qui se refuse à céder à la superstition. Issu de la noblesse locale, Mr de la Barthe est un homme curieux et éduqué. Interessé par l’agronomie, ami de La Condamine, il entretient une correspondance avec Lalande et fait des expériences avec Mr de Réaumur. Au début des ravages de la Bête, au moment où les théories quant à sa véritable identité vont de l’hybride de louve et d’ours au léopard de l’apocalypse en passant par le grand singe, Mr de la Barthe s’efforce de récolter des détails anecdotiques de fables populaires pour mieux en réfuter la véracité. Les opinions de cet aristocrate seront popularisées par la publication de quelques-unes de ses lettres dans le courrier d’Avignon. Dans sa correspondance, Mr de la Barthe ridiculise les dires du peuple et par la même occasion se place au-dessus du discours populaire. Par exemple, dans une missive datée du 27 octobre 1764 et envoyée à monsieur Séguier il s’exprime en ces termes : « …Vous ririez d’entendre tout ce qu’on en dit : elle prend du tabac, parle, devient invisible, se vante le soir des exploits de la journée, va au sabbat, fait pénitence de ses anciens péchés. Chaque paysan, chaque femme fait son histoire… ». Quelques mois plus tard, le 20 avril 1765, c’est après avoir lu la reproduction des lettres de Mr de la Barthe dans la presse qu’un ecclésiastique, Monsieur Mygueri curé de Tarare prend contact avec monsieur de Labarthe. Il écrit  : « …Vous vous êtes élevé au-dessus du sentiment commun en la faisant regarder comme un loup ordinaire, et vous en avez donné des preuves suffisantes pour quiconque ne court pas après le merveilleux. Pour moi je vous avoue que je n'ai jamais pensé qu'elle fût d'un autre genre… » 

Ainsi, au moment où la croyance populaire décrit la Bête comme un animal sorti des contes, la noblesse locale, la haute noblesse, le capitaine Du Hamel, et même un ecclésiastique extérieur au diocèse administré par Mgr de Choiseul-Beaupré refusent l’idée selon laquelle la Bête du Gévaudan serait autre chose qu’un loup, un hybride ou un animal exotique. Les gens éduqués se refusent donc à croire au monstre mythologique et ne se privent pas d’en faire état dans la presse. On pourrait croire que ce point de vue, qui fait autorité dans ces milieux, soit une conséquence logique de l’instruction et du raisonnement. Cela est probable mais il y a je pense une raison plus profonde. Motivée par l’entretien non directif effectué auprès de Mr Boisserie, cette réflexion personnelle est fondée sur le fait que la croyance de mon interlocuteur se base sur deux composantes principales : Les « signes anomaliques » et la pratique d’un art divinatoire vernaculaire. Ces deux éléments forment le cadre dans lequel Mr Boisserie donne une réalité à l’animal auquel il croit. Si ces données sont valables pour Mr Boisserie, en Gévaudan en 2015, qu’en était-il entre 1764 et 1767 ?  

 

Au Siècle des Lumières, le Gévaudan est, nous l’avons vu précédemment, une région reculée qui subit encore le joug d’une organisation quasi-féodale. A l'époque où la Bête sévit on note une grande quantité de « signes anomaliques » dans les descriptions qui en sont faites. Si le peuple illettré, déjà considérablement traumatisé par la rumeur s’extasie devant les illustrations cauchemardesques et les récits détaillés et emphatiques de la presse, la noblesse, elle, a une grille de lecture différente. Eduquée, ayant des contacts avec la capitale et même des rois étrangers, elle a à cœur de se différencier du peuple en marquant ses privilèges et sa différence. Cette dernière ne se réfère ni à la tradition populaire, ni à la mémoire locale. Le cadre interprétatif de la Noblesse et des gens éduqués est délimité par le discours officiel, qu’il soit politique ou scientifique. Ainsi, si les d’Ennevals et François Antoine se limitent à la théorie selon laquelle l’animal serait un loup, la créature du capitaine n’est, et cela malgré des détails qui quelquefois peuvent paraître fantaisistes, pas sortie d’un conte de fées. C’est un hybride, espèce intermédiaire dont la réalité théorique est établie par Buffon. 

 

                                     Conclusion

 

Du loup à l’hybride, il semble bien que nous soyons ici, aussi bien dans le discours officiel que dans le discours des chasseurs et des nobles, passés d’une interprétation religieuse et mythologique à une interprétation factuelle proche des théories scientifiques du siècle de Voltaire. Le cadre vernaculaire ayant, pour les nobles et les gens éduqués, laissé place au cadre interprétatif des Lumières, les croyances de cette couche de la population s’en trouvent affectées. Les « signes anomaliques » ne mènent pas à la création phantasmée d’entités extraordinaires car la culture de la classe sociale qui aurait pu en être la source a modifié ses références. Il n’y a pas de différence entre l’analyse logique de l’anomalie et la perception qui en est faite et donc pas de formation d’un récit. Il n’y a pour la noblesse pas de trace de croyance particulière en une Bête qui serait autre chose qu’un animal hybride, exotique ou un loup en bonne et due forme. Pour conclure, on peut dire que même dans le cas où des chasseurs aient voulu faire monter les primes en décrivant un animal dangereux, étrange ou exotique, même si certains chasseurs sont aux prises avec des difficultés financières et un honneur bafoué, il est difficile de relever dans les archives des traces de croyances en relation avec la Bête du Gévaudan dans la noblesse et les populations éduquées

 

 



1 réactions


  • DOM19 30 décembre 2020 13:07

    Tout à fait passionnant. Attention toutefois à la carrière de Jean-François-Charles de Molette de Morangiès ici décrite, et qui n’a rien à voir avec la réalité. Cela est tiré du travail de plusieurs historiens qui ont confondu les carrières du comte et celle du marquis de Morangiès. Celle de Jean-François-Charles est tout à fait différente de celle de son père comme le prouvent les archives que ces historiens du passé n’ont pas su découvrir. Chacun peut maintenant aller constater par lui même ces autres réalités à partir des sources d’archives qui ont été communiquées depuis un certain temps déjà. Il était par contre tout à fait logique que Jean-François-Charles ne veuille pas que Duhamel et ses cavaliers viennent chasser sur ses terres et celles de son père et ne s’entendait pas avec eux, car le colonel propriétaire de ces chasseurs militaires n’était autre que le comte de Clermont, qui était aussi au départ, avant le roi, responsable de la disgrâce du marquis de Morangiès après Minden et des malheurs de la famille Morangiès qui s’en suivirent. Tout cela est connu par les faits historiques. La capture de Minden par les Hanovriens est en fait réalisée en mars 1758, et non en 1759 comme vous l’avez signifié, date qui est celle de la bataille de Minden d’août 1759, et qui n’a rien à voir avec la disgrâce de Morangiès. A cette époque le marquis de Morangiès était déjà revenu en France. C’est l’un des nombreux pièges de l’Histoire dans lequel il est facile de tomber si on manque un peu de vigilance dans l’instant de l’approche. J’y suis aussi passé smiley. Ici vous avez par ce lien toutes les sources concernant l’exacte carrière de Jean-François-Charles de Molette de Morangiès, ainsi que toutes les sources en archives qui accréditent cette réalité, bien éloignée de toutes ces erreurs colportées de longue date par ces prétendus historiens. http://betedugevaudantruehistory.over-blog.com/2019/05/epopee-des-freres-molette-de-morangies-vie-et-carrieres-de-1748-a-1764.html


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