mardi 19 janvier - par Christelle Néant

Dmitri Medvedev : L’Amérique 2.0, après les élections

L’actuel Vice-président du Conseil de Sécurité, ancien Président et ancien Premier-ministre de la fédération de Russie, Dmitri Medvedev, analyse les failles du système électoral américain et les répercussions que ces dernières, ainsi que les résultat des dernières élections présidentielles auront tant pour les États-Unis d’Amérique que pour le reste du monde.

JPEG - 148.1 ko
Photo : Tyler Merbler

Nous sommes habitués à penser que les plus grandes économies ont un impact à grande échelle sur le développement politique et social d’autres pays. Les crises qui s’y produisent périodiquement affectent l’économie mondiale, et par extension, les économies régionales et nationales, et les systèmes politiques des États qui dépendent de cet impact. Pourtant, on oublie souvent que des événements politiques isolés, par exemple des élections, peuvent provoquer de graves crises dans d’autres pays. Surtout si nous parlons d’États qui ont une influence directe sur les processus mondiaux fondamentaux.

Dans ce contexte, les récentes élections présidentielles américaines présentent un intérêt particulier. Et ce n’est pas le fait que la campagne présidentielle presque la plus scandaleuse de l’histoire ait confirmé que les problèmes du système électoral américain sont de nature systémique. Il est clair pour tout le monde qu’il en est ainsi.

De manière générale, les avantages et les inconvénients du système électoral américain pourraient être considérés comme une question purement interne à ce pays. S’il n’y avait pas un « mais ». Les élections dans ce pays, en particulier lorsque le pouvoir passe d’une force politique à une autre, peuvent devenir un déclencheur de changements très importants dans le développement économique mondial et avoir un impact sérieux sur les institutions du droit international et le système de sécurité mondial.

Examinons la situation un peu plus en détail. Au départ, tout semble assez présentable : des candidats alternatifs, le système des primaires, les débats à la télévision. Mais c’est une coquille, un beau paysage, dont dépendent directement le caractère spectaculaire de ce qui se passe et, bien sûr, les préférences des électeurs. Selon les règles du système électoral américain, un candidat qui obtient la majorité des voix dans un État, même la plus faible, obtient presque toujours le quota d’électeurs de cet État. C’est pourquoi, dans les États traditionnellement libéraux et conservateurs, les votes des électeurs qui soutiennent un autre parti sont effectivement « multipliés par zéro ». Ainsi, dans l’histoire récente, les candidats démocrates Al Gore (2000) et Hillary Clinton (2016) ont perdu l’élection, bien qu’ils aient obtenu la majorité des voix.

Comme le système actuel donne toutes les voix des grands électeurs d’un État au vainqueur de ce dernier, il est possible qu’un candidat gagne avec une faible majorité dans les États cumulant 271 grands électeurs, mais qu’il perde de manière substantielle dans les autres. En théorie, même un candidat avec plus de 100 millions de votes de plus que son concurrent pourrait perdre à cause des grands électeurs.

Sans parler d’une autre lacune importante de l’institution des grands électeurs, qui ont le droit de ne pas voter – parfois sans conséquences importantes pour eux-mêmes – pour le candidat qu’ils sont chargés de représenter selon la volonté des électeurs. Des cas de votes malhonnêtes de ce type par des grands électeurs se produisent assez régulièrement. Par exemple, en 2016, deux grands électeurs du Texas ont refusé de voter pour Donald Trump, bien que de telles démarches n’aient jamais eu d’impact sur le résultat de l’élection. Aujourd’hui, alors que les résultats officiels sont en train d’être calculés, le principe du « gagnant prend tout » a suscité de nouvelles et très justes critiques. Même Hillary Clinton, qui s’est opposée à Donald Trump lors des précédentes élections, demande l’abolition du collège électoral et l’élection du vainqueur à la présidence au suffrage populaire, comme pour toute autre fonction. Sinon, une situation difficile se développe où des dizaines de millions d’électeurs ne croient pas que les résultats du vote reflètent la volonté réelle du peuple.

En outre, les citoyens eux-mêmes se sont demandé si les États-Unis remplissaient le principal critère de la démocratie – la capacité de l’État à assurer une expression juste et transparente de la volonté du peuple dans son ensemble.

Ce problème est très grave pour les États-Unis aujourd’hui. Le pays est divisé en deux camps, et la ligne de faille se situe entre les partisans de différentes orientations de valeurs, ce qui se reflète dans le choix électoral en faveur des républicains ou des démocrates. Ainsi, on peut clairement voir un conflit de valeurs entre une Amérique conservatrice et les partisans d’une révision des attitudes traditionalistes, entre une Amérique « respectueuse des lois » et ceux qui sont prêts à protester activement dans les rues, entre les employés des industries de haute technologie et ceux qui restent en marge de la révolution technologique.

En outre, pendant la période de la course aux élections, les contradictions entre le centre fédéral et la direction d’un certain nombre d’États et de villes ont également fait surface. Les accusations selon lesquelles le centre aurait outrepassé son autorité en utilisant la force pour réprimer les émeutes de rue indiquent les failles du système de fédéralisme américain, que le gouvernement central (quelle que soit son affiliation politique) préfère occulter autant que possible.

Les violations de la législation électorale qui ont été détectées sont également nombreuses. Aux États-Unis, il n’existe toujours pas de procédures normalisées pour l’inscription, l’identification et l’enregistrement des électeurs, et la soumission des bulletins de vote. Selon Judicial Watch, dès septembre 2020, dans 29 des 37 États, il y avait 1,8 million d’électeurs inscrits de plus que le nombre réel de résidents qui avaient le droit de voter. Cela est dû en grande partie au fait qu’il n’existe pas de concept de passeport interne ou d’équivalent d’enregistrement de résidence aux États-Unis, et que les gens ne se retirent souvent pas des listes électorales lorsqu’ils partent.

En outre, plus d’une fois on a découvert que certains candidats avaient été élus par des électeurs décédés depuis longtemps. Toutefois, les tribunaux n’ont pas trouvé de preuves de la massivité de ces cas, qui étaient souvent dus au fait que différentes générations au sein d’une même famille portaient les mêmes noms, ce qui entraînait des erreurs dans les registres électoraux. Selon les statistiques de 2018, il y a 153 millions d’électeurs inscrits aux États-Unis. Dans le même temps, plus de 20 millions d’inscriptions sur les listes électorales sont obsolètes. Selon l’ONG California Globe, près d’un demi-million d’entre elles ont été enregistrées rien qu’en Californie en 2020. À cet égard, une campagne de grande envergure a été lancée pour inciter les électeurs à mettre à jour leurs données dans les listes électorales en vue du vote.

La situation la plus critique a été celle du vote postal de masse, qui a valu à Joe Biden une majorité manifeste lors du décompte des bulletins de vote. Il ne s’agit même pas du fait que les démocrates, en invoquant la pandémie, ont créé une occasion controversée de comptabiliser les votes d’une partie inerte de leur électorat. Ils ont appelé à intensifier l’utilisation de la procédure de vote par correspondance, qui, lors des campagnes précédentes, n’avait été activement utilisée que dans un petit nombre d’États.

Selon Donald Trump, cela a conduit à la création des conditions d’une fraude incontrôlée. Ainsi, à la veille du jour du scrutin, le Parti démocrate aurait tenté de modifier les règles de traitement des bulletins de vote par correspondance dans le Wisconsin, l’Indiana, la Caroline du Nord, le Minnesota, le Michigan, la Pennsylvanie, l’Iowa et l’Alabama afin de prolonger sensiblement leurs délais. Cela a permis de réduire les exigences en matière de contrôle du comptage. En conséquence, pratiquement immédiatement après la fin des élections, les républicains ont annoncé qu’ils préparaient des poursuites judiciaires concernant les irrégularités identifiées dans 40 États. Les avocats représentant les républicains ont jugé anormal que de nombreux États continuent à compter les votes pendant plusieurs jours après le jour du scrutin. La légitimité du comptage des votes « tardifs » a soulevé de sérieuses objections de leur part. Cependant, même dans les États où le pouvoir républicain est en place, les tribunaux ont rejeté la plupart des poursuites engagées.

Tout cela ne correspond guère aux normes de la démocratie que Washington impose avec arrogance aux autres pays. Par exemple, les représentants des États-Unis déclarent constamment à la tribune de l’OSCE que les États membres sont tenus de mettre en œuvre les recommandations du Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (BIDDH) de l’OSCE sur la surveillance des élections. Les États-Unis eux-mêmes n’appliquent pas ces recommandations, violant ainsi de manière flagrante les dispositions du paragraphe 8 du document de 1990 de la réunion de Copenhague de la Conférence sur la dimension humaine de la CSCE, et l’article 25 de la Charte de sécurité européenne de 1999, qui contiennent l’obligation d’inviter des observateurs pour surveiller les élections nationales.

Les rapports finaux des missions du BIDDH qui ont observé les élections aux États-Unis depuis 2002 recommandent que l’accès des observateurs internationaux à tous les États soit garanti au niveau fédéral. Cependant, la réalité est tout autre. Ainsi, en raison de la nature archaïque du système électoral américain, le gouvernement fédéral n’a pas le pouvoir d’établir des procédures, même pour les élections fédérales, car c’est la prérogative des États. Comme à l’époque de la république agricole de 3,5 millions d’habitants, le président est toujours élu par les États et, par l’intermédiaire des grands électeurs, ils informent le Congrès de leur volonté.

Publicité

Lors des élections présidentielles de 2016, le BIDDH s’est vu refuser l’accès aux bureaux de vote dans 17 États. Les observateurs internationaux qui ont manifesté un intérêt légitime le jour des élections ont été menacés d’arrestation et de poursuites pénales. Lors des élections présidentielles de 2020, le nombre d’États « inhospitaliers » a atteint 18. Seuls cinq États et le district de Columbia ont pleinement légiféré en matière d’observation internationale des élections. Pour le reste, elle est laissée à la discrétion des autorités locales et n’est pas particulièrement populaire auprès d’elles.

La longue contestation des résultats de l’élection devant les tribunaux (et finalement l’élection du Président) est un autre fait confirmant l’inefficacité et l’obsolescence d’un tel système électoral. Lors des élections de 2000, les votes pour George Bush Jr. et son adversaire démocrate, Al Gore, ont été comptés plusieurs fois en Floride. La Cour suprême a mis fin aux multiples recomptages des votes, ce qui a signifié la victoire de Bush Jr. bien qu’il y ait encore beaucoup de gens aux États-Unis qui ne croient pas en la légitimité de cette décision. Mais la situation s’est ensuite rapidement stabilisée grâce au consensus obtenu en temps utile entre les républicains et les démocrates.

Les coûts colossaux d’un tel système électoral ont conduit aujourd’hui au fait que le mot « consensus » a presque disparu du vocabulaire de l’establishment politique américain. Il n’y a pas si longtemps, personne ne pouvait imaginer, même dans ses cauchemars, que toutes ces contradictions partisanes allaient engendrer une attaque contre le Capitole, dont la première pierre a été posée par le premier président américain Georges Washington.

L’attaque des manifestants soutenant Donald Trump lors du décompte des votes des grands électeurs par le Congrès a non seulement choqué les gouvernements du monde entier, mais a également provoqué un bain de sang dans un pays qui, il n’y a pas si longtemps, était considéré par beaucoup comme un modèle de démocratie pour le monde. Il est impossible de croire que les événements qui nous rappellent si clairement le Maïdan ukrainien et d’autres « révolutions colorées » qui ont eu lieu ces dernières années dans divers pays, sans exclure les pays post-soviétiques, soient retransmis en direct des États-Unis vers le monde entier.

Les méthodes qui étaient utilisées pour démocratiser d’autres États sont revenues comme un boomerang à Washington. Et la guerre civile froide qui dure depuis plusieurs mois aux États-Unis a atteint son point culminant. Aujourd’hui, alors que le monde entier condamne la prise d’assaut du Capitole et attend avec impatience la suite des événements, on ne voit pas bien comment les républicains et les démocrates peuvent trouver un terrain d’entente.

Les divisions dans la société continuent de s’accroître. L’esprit oublié du maccarthysme est à nouveau dans l’air. Et personne ne peut répondre à la question : existe-t-il une personne ou une valeur inconditionnelle qui unira la nation ? La situation provoquée par une série d’événements basés sur un système électoral archaïque pourrait entraîner de nouvelles vagues de violence et de troubles. Le système politique américain, cependant, a fait preuve de résistance depuis des siècles. Je suis sûr qu’il peut y faire face encore maintenant.

Il y a également un autre problème critique qui a été exacerbé à l’extrême par le système électoral américain dépassé. C’est le rôle sans précédent des médias sociaux et des nouveaux médias, et par conséquent des sociétés informatiques privées qui possèdent lesdites ressources, dans la politique publique. Les médias américains ordinaires, dont l’activité est réglementée par des lois et relève du premier amendement, ont généralement pris officiellement position pour l’un ou l’autre candidat, mais ont néanmoins jugé nécessaire de diffuser les déclarations de son adversaire pendant la campagne électorale.

Les sites de réseaux sociaux, en revanche, ne sont pas spécifiquement réglementés et fonctionnent sur la base d’accords d’utilisation. Et ce sont eux qui ont lancé une guerre de l’information sans règles ! Et une guerre contre une personne. Pendant la période de dépouillement des votes, les publications de Donald Trump sur Twitter, où il compte plus de 85 millions de fans, ont d’abord été marquées comme du contenu peu fiable, puis complètement cachées à la lecture. Les événements au Capitole ont conduit à un blocage sans précédent et indéfini des comptes de Donald Trump sur tous les réseaux sociaux, où le nombre total de ses sympathisants est d’environ 200 millions de personnes. Et ce malgré le fait que les postes qui ont conduit au blocage de Donald Trump ne diffèrent pas beaucoup de sa rhétorique de ces dernières semaines.

Le courant « Following Trump », constitué de dizaines de milliers de partisans de l’actuel président, a aussi été bloquée sur une grande variété de plateformes qui étaient auparavant considérées comme des plates-formes de discussion sérieuses. Pour l’Amérique, et même pour le monde, ce type de censure des entreprises à ce niveau est vraiment extraordinaire. On peut se demander qui sont ces juges supérieurs qui ont décidé qu’ils peuvent, de leur plein gré, selon des règles qu’ils sont les seuls à connaître, et en fait, en raison de leurs tendances politiques, priver le Président du pays de la possibilité de communiquer avec un public de millions de personnes ? Que Trump soit bon ou non, il est citoyen de son pays, et c’est aussi un fonctionnaire auquel près de la moitié des Américains font confiance. Il s’avère que quelques sociétés technologiques basées en Californie, ayant le goût du pouvoir, se sont autorisées à manipuler librement les nouvelles et les faits en fonction de leurs préférences politiques. Qu’est-ce que c’est, sinon une censure enragée ?

En dictant leurs conditions, ils ont commencé à remplacer les institutions de l’État, en s’immisçant dans leur domaine de responsabilité, en imposant activement leur position à un très grand nombre de personnes et en les privant de la possibilité de choisir. Dans le même temps, les 75 millions d’électeurs qui ont voté pour Trump et les centaines de millions de ses abonnés ont été privés de leur « choix ». Ils ont été étiquetés comme étant indignes de confiance. Et qu’est-ce que c’est sinon le spectre du totalitarisme numérique qui envahit lentement la société. La privant (et potentiellement le monde entier) de la capacité de se repérer objectivement dans ce qui se passe. Mais même si Donald Trump quitte la politique pour de bon, et si les géants de l’informatique effacent son empreinte numérique, la fracture dans les esprits restera monstrueuse. Et cela aussi, c’est un problème engendré par le système électoral américain obsolète. Mais il obligera les différents gouvernements à faire des efforts pour empêcher que cela ne se produise dans ces pays.

Tout ce qui précède, en raison du rôle particulier des États-Unis dans l’architecture des relations internationales, nous amène à analyser les conséquences des élections sur la politique et l’économie mondiales « classiques ». Il est évident qu’elles ont un impact direct sur le développement mondial. Tout le reste, sous certaines réserves, peut être considéré comme une affaire intérieure des États-Unis. Les conséquences externes sont une affaire commune.

Je rappelle qu’en 2000, la victoire de George Bush Jr. a provoqué une volatilité importante, bien que de courte durée, sur les marchés boursiers. Un tel phénomène est également possible en cas de chocs similaires à celui que nous connaissons actuellement, ce qui suscite bien sûr des craintes justifiées. À long terme, cependant, la stabilité du dollar dépendra largement de la fiabilité des institutions protégeant les droits de propriété, de la demande de biens et de services américains sur le marché mondial, ainsi que de la prévisibilité et de l’indépendance des actions de la Fed – base de la confiance dans le dollar en tant que monnaie de réserve.

Ce n’est que si les producteurs américains perdent une part importante du marché mondial, ou si les investisseurs doutent des garanties de protection des actifs et de la pertinence et de la prudence des politiques à long terme de la Fed, que la volatilité du dollar augmentera de manière critique. Comme cela n’est pas envisageable dans un avenir proche, la politique économique de J. Biden présentera un intérêt bien plus grand. Et cette politique se forme souvent sur la base de la thèse « l’essentiel est de ne pas être comme Trump ». Et ici, il y a un certain passage de « bâton témoin » : Le 45e président a sans l’ombre d’un doute et le long de « tous les azimuts » annulé les décisions de Barack Obama en tant que 44e président.

Il est évident que le développement de son propre système juridique et politique est le choix souverain de l’État lui-même, bien que de nombreux pays (et les États-Unis en premier lieu) tentent de présenter au monde entier leur modèle de développement comme le plus efficace. Bien entendu, tout système juridique et politique n’est pas un monument de démocratie « classique ». Il se développe et s’améliore constamment. La question est de savoir si les modèles proposés sont adéquats et opportuns et non ceux qui ont perdu leur potentiel évolutif. Ici, il est nécessaire de combiner un conservatisme sain avec des innovations d’actualité. En outre, le gel artificiel des réalités politiques et juridiques et leur expérimentation constante sont dangereux. D’ailleurs, dans l’espace post-soviétique, il y a des exemples des deux, lorsque les formes de gouvernement de l’État passent de présidentielles à parlementaires une fois tous les deux ou trois ans.

De nombreuses capitales mondiales s’interrogent sur la continuité de la trajectoire internationale d’un acteur aussi important que les États-Unis. Les résultats de l’élection de 2016 ont ébranlé la tradition séculaire de continuité des administrations, notamment en matière de politique étrangère. Et cette fois, le résultat de l’élection détermine la position américaine sur un certain nombre de questions clés. Où l’on s’attend maintenant à un renversement de l’orientation politique, c’est-à-dire à un retour aux approches caractéristiques de Barack Obama et des présidents précédents.

Prenons, par exemple, la question cruciale du contrôle du coronavirus. Les points de vue opposés des candidats de 2020 sur les dangers de la COVID-19 ont conduit à ce que l’un des principaux résultats à court terme des élections soit l’élargissement de la portée et de la sévérité des mesures américaines contre la pandémie. Non seulement la vie et la santé des Américains, mais aussi le bien-être des citoyens des pays voisins, ainsi que des pays alliés, en dépendent. Même la polarisation au niveau des citoyens est devenue tragi-comique, lorsque l’on peut dire avec un degré élevé de certitude quel parti un électeur particulier a voté par la présence ou l’absence d’un masque.

Publicité

Les deux candidats ont également adopté une approche très différente en ce qui concerne les décisions relatives aux problèmes économiques urgents dans leur pays, qui ont un impact direct sur le monde entier. Il convient notamment de noter que Donald Trump a commenté à plusieurs reprises les actions de la Fed, qui ne relèvent pas de la compétence du chef de l’État. Cela a provoqué une certaine méfiance à l’égard du dollar en raison de la possible perte de l’indépendance de facto de la Fed vis-à-vis du pouvoir exécutif, ce qui a conduit au début d’une discussion sur la dépendance excessive du commerce au dollar, même parmi les alliés des États-Unis dans l’UE.

La réaction des marchés et de l’économie américaine à l’élection de Joe Biden et Donald Trump, qui a effectivement reconnu sa défaite, est reflétée, par exemple, par l’indice S&P 500. Novembre 2020 a été le meilleur mois de novembre jamais enregistré pour le principal indice boursier américain. Et pour l’indice Dow Jones Industrial Average, ce fut le meilleur mois depuis 1987. Bien sûr, les indices ont également été affectés par les nouvelles positives concernant les vaccins contre la COVID-19, mais le mouvement a commencé immédiatement après l’annonce des résultats des élections.

Le soutien des organisations internationales (OMS, OMC et autres) est devenu une monnaie d’échange dans les résultats des élections. Les États-Unis y ont bâti leur influence depuis des décennies. Et jusqu’à récemment, l’attitude à leur égard ne dépendait pas d’une administration particulière de la Maison Blanche. Cette élection conduira clairement à la restauration de la pleine adhésion des États-Unis et de leur coopération au sein d’organisations internationales, telles que l’OMS ou l’OMC. Comme nous le savons, l’administration sortante est devenue célèbre pour ses mesures abruptes et peu prévisibles concernant la participation à de tels organismes. Cela a bien sûr déstabilisé leurs activités. Mais dans le même temps, le financement américain y est déterminant ou très important.

Plus importante encore est la participation des États-Unis aux accords internationaux sur les armes, tels que le traité sur l’élimination des missiles à portée intermédiaire et à courte portée (traité FNI), le traité sur les mesures visant à réduire et à limiter davantage les armements stratégiques offensifs (START-3) et le traité « Ciel ouvert » (OST). Ainsi que dans diverses alliances d’intégration, des accords sur le climat, et plus encore. Comme dans le cas des organisations internationales, les États-Unis tentent – dans une certaine mesure – de restaurer leur image de partenaire stratégique fiable.

Il y a eu des promesses préélectorales très optimistes et solides concernant l’extension du traité START-3 avec la Russie, que Joe Biden a appelé «  une ancre de stabilité stratégique entre les États-Unis et la Russie ». Le président élu est un partisan de la réduction des armements, et il a participé à l’élaboration du traité sur l’élimination des missiles à portée intermédiaire et à courte portée à l’époque soviétique. L’un des thèmes de la campagne était l’inadmissibilité du retrait des États-Unis du traité Ciel ouvert, de l’OMS et de l’accord de Paris sur le climat, processus qui ont été lancés ces dernières années.

Soit dit en passant, le retrait de la signature américaine et la nouvelle adhésion attendue à l’accord de Paris est l’un des exemples les plus clairs et les plus récents de troubles politiques. Des changements tectoniques se produisent actuellement à la base même de l’activité économique. Une nouvelle structure économique est en train de prendre forme. Les États, les entreprises individuelles reconfigurent leurs modèles pour qu’ils soient neutres en carbone, soumettant leurs chaînes commerciales, des fournisseurs dans certains pays aux consommateurs dans d’autres, à une évaluation rigoureuse. Les investisseurs mondiaux repensent leurs stratégies. Les organisations internationales élaborent de nouvelles normes d’information qui seront évidemment appliquées à l’échelle mondiale. Enfin, plus récemment, le secrétaire général de l’ONU a appelé toutes les nations à revoir leurs stratégies fiscales – réduire les impôts sur le revenu, augmenter les taxes sur le carbone. Tous ces facteurs sont d’importance mondiale. Et la position américaine, ou plutôt son flou, peut évidemment créer de nouveaux déséquilibres mondiaux. Même si on s’y adaptera au bout d’un certain temps, car, comme l’a écrit T. Dreiser, «  il faut accepter les choses telles qu’elles sont et les utiliser au mieux  ».

Même sur la question de l’engagement avec la Chine, les candidats ont pris des positions globalement opposées. Bien que tous deux partagent la position selon laquelle la Chine est le principal concurrent de l’Amérique. Dans le cadre de la campagne électorale, la rhétorique de Biden sur la Chine était beaucoup plus pacifique que les promesses et les actions de Trump. Toutefois, par nécessité opportuniste et dans le nouvel environnement, les restrictions commerciales introduites par l’administration Trump peuvent rester en place. L’expérience de l’amendement Jackson-Vanik et d’autres lois sur les sanctions montre que de telles restrictions peuvent persister longtemps, même après la disparition de la raison même de leur imposition.

Il est beaucoup plus probable que les États-Unis poursuivent systématiquement une politique anti-russe. Ces dernières années, la trajectoire des relations entre Moscou et Washington n’a cessé de se dégrader, quel que soit le responsable de la Maison Blanche. La présidence de Donald Trump a en effet été associée à certains espoirs de changement de la dynamique négative. Après tout, en 2016, il semblait que les relations entre les deux pays ne pouvaient pas être pires que sous Barack Obama.

Cependant, les années suivantes ont dissipé cette illusion. L’administration Trump a systématiquement intensifié la confrontation systémique entre Washington et Moscou, a continué à mener une politique de sanctions contre notre pays, voulant, entre autres, le forcer à sortir des marchés de l’énergie, et a minimisé notre interaction diplomatique. Et ce, dans le contexte du fait que Donald Trump a constamment parlé du désir de « s’entendre avec la Russie ». Cependant, ses paroles n’ont pas beaucoup d’importance, puisque de nombreuses mesures restrictives au Congrès ont été soutenues par les démocrates et les républicains.

M. Biden n’a encore rien dit de positif sur la Russie. Au contraire, sa rhétorique a toujours été ouvertement hostile, dure, voire agressive. Il a déclaré à plusieurs reprises : « La Russie est la plus grande menace pour l’Amérique en termes d’atteinte à notre sécurité et à nos alliances  ». Rien n’a été retiré, ni ajouté. En même temps, l’équipe du démocrate comprend des politiciens qui ont des vues similaires et n’ont absolument aucun intérêt à améliorer les relations entre Moscou et Washington.

La Russie, en revanche, est prête à travailler avec n’importe quel président américain, prête à rétablir la coopération dans divers domaines. Cependant, on ne peut guère attendre de la nouvelle administration américaine des mesures réciproques. Dans les prochaines années, nos relations risquent de rester extrêmement froides. Et maintenant, nous n’attendons rien d’autre que la poursuite d’une politique anti-russe sévère. Mais peut-être Biden reviendra-t-il sur des questions qui figuraient encore à notre ordre du jour commun, comme le contrôle des armements.

Je n’ai énuméré que quelques domaines qui seront évidemment dans la zone d’attention particulière. L’essentiel : l’imprévisibilité des futures actions américaines sur la scène internationale, une certaine toxicité de ce pays même pour les alliés et partenaires – conséquence des graves bouleversements sociaux que traverse la société américaine. Cette instabilité interne et externe est en grande partie due à un système électoral mal conçu et désespérément dépassé, qui a été transmis du XVIIIe siècle à nos jours sans aucun changement majeur. Et la dernière élection n’a pas été le concours politique d’idées dont les États-Unis ont toujours été si fiers, mais une confrontation entre deux campagnes de haine.

Nous ne voulons pas de problèmes avec les États-Unis. Et ce, pour des raisons pratiques : de tels problèmes créent des vagues générales d’instabilité qui nous submergeront également. Les problèmes des États-Unis ne peuvent être résolus que par les Américains eux-mêmes. Et avec une bonne gouvernance de leur pays. L’un des pères fondateurs des États-Unis, Thomas Jefferson, a fait remarquer à juste titre que « tout l’art du gouvernement consiste à être honnête  ». Toute élection est le test le plus important d’une telle honnêteté. Bien entendu, seuls les Américains eux-mêmes peuvent décider s’ils doivent mettre de côté leur égoïsme national et entamer la réforme de leur système électoral et, avec lui, la réforme de leur vie politique. Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de véritable mouvement dans ce sens. Il n’y a même pas un soupçon de désir de changer quelque chose. Et la communauté mondiale paie déjà un prix trop élevé pour la réticence des États-Unis à changer.

Dmitri Medvedev

Source : TASS
Traduction par Christelle Néant pour Donbass Insider



5 réactions


  • Guy19550 Guy19550 19 janvier 17:43

    J’avais bien ri quand je l’avais lu sur Tass, en Français c’est pas mal non plus. Depuis lors j’ai regardé un peu les vidéos qui sont été publiées et j’ai pensé que les cowboys venaient de découvrir la Gaule, mais les invincibles manquent à l’appel. Le plus beau du cirque sera sans doute demain.


  • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 19 janvier 17:50

    Il faut prendre en compte cet élément capital de la démocratie américaine : il y a un système à deux échelles, un au plan local, et l’autre au plan international.

    C’est visible, connu et démontré, les masses ne intéressent à la politique que lorsqu’elle a un impact sur leur routine quotidienne. 

    Or, contrairement à de nombreux pays européens, les élections au niveau fédéral ont peu d’impact direct et visible sur le quotidien comparé aux élections et référendums de chaque état de la fédération.

    Une loi telle que le « mariage gay » est votée au suffrage direct dans chacun des états de l’union, et ne peut être imposée par l’état fédéral à l’ensemble du territoire.

    D’où l’ambiguïté de vos formules lorsque vous invoquez « l’état ». Pour la plupart des américains l’état central est insignifiant, car loin de leurs préoccupations.


  • Guy19550 Guy19550 20 janvier 05:26

    Faut pas pousser bobone : https://tass.com/world/1246775

    et espérer ceci comme résultat : https://tass.com/politics/1246783

    espérer ceci non plus : https://tass.com/world/1246767

    La liste n’est pas limitative...


  • biquet biquet 20 janvier 19:11

    Dimitri Medvedev, il y a des corrompus dans le monde entier, mais je ne suis pas sûr que si Medvedev avait été américain, il aurait pu amasser autant de millions d’euros (milliards de roubles), de l’argent pris dans les poches des russes honnêtes et pauvres. Certes les Clintons avec leur fondation bidon se sont remplis les poches mais cela n’a pas couté un dollar aux américains.


  • microf 21 janvier 19:49

    Enfin les Démocrates sont pris le pouvoir qu´ils voulaient á tout prix, la confrontation avec la Russie peut commencer, j´attends á voir le vainqueur.


Réagir