lundi 22 février 2010 - par Lucilio

Du bon sauvage au bon révolutionnaire

Dans un ouvrage essentiel pour comprendre l’Amérique latine, Rangel expliquait en 1976 que l’ambition secrète qui vit dans le coeur de chaque Latino-américain consiste à défier les États-Unis, rompre avec les États-Unis, comme vengeance non seulement pour les maux et les offenses dont souffrirent réellement les Latino-américains, individuellement ou collectivement, de la part des Yankees, mais surtout comme défouloir à l’humiliation et au scandale que représente le succès nord-américain et l’échec latino-américain.

Il y a un peu plus de 30 ans, le vénézuélien Carlos Rangel publiait son opus majeur, Du bon sauvage au bon révolutionnaire. À sa lecture, on ne peut qu’être frappé par la fraîcheur des idées de Rangel et on discerne rapidement les raisons de leur pertinence prolongée. Avec une admirable lucidité, Rangel disséqua les mythes qui tranquillisent les consciences latino-américaines ainsi que la propension des gauchistes du monde entier à projeter sur cette région leurs désirs. Si l’on accepte l’idée que les mythes sont des espaces psychologiques qui nous servent de refuge pour nous orienter dans la vie, on comprend comment l’implacable critique de Rangel fit voler en éclat une culture politique complaisante, profondément installée dans ses mirages. Pour Rangel, les Latino-américains se mentent à eux-mêmes et acceptent trop facilement n’importe quel mensonger extérieur qui les soulagerait de leur humiliation.
 

Du bon sauvage au bon révolutionnaire continue d’être ce bâton de dynamite lancé au milieu d’une fête, en l’espèce la fête trompeuse dans laquelle s’enivre une Amérique latine harcelée depuis son indépendance par ses propres échecs. Depuis cette date, les Latino-américains ont accueilli à bras ouverts le mythe du bon sauvage, de l’homme pur et simple corrompu par une société injuste et exploiteuse ; une société qui, cependant, peut connaître la rédemption via les utopies collectivistes. D’un autre côté, l’humiliation qui découle du fossé infranchissable qui s’est creusé depuis le début du 19e siècle entre l’immense pouvoir des États-Unis et les divisions, le retard et l’instabilité de l’Amérique latine généra le mythe du bon révolutionnaire, archétype du latino-américain qui rend le géant nordiste coupable de tous les maux et qui consacre son existence à lutter contre « l’empire » :

« C’est pour les Latino-américains un scandale insupportable qu’une poignée d’Anglo-Saxons, arrivés dans l’hémisphère beaucoup plus tard que les Espagnols [...] soient devenus la première puissance du monde. Il faudrait une impensable auto-analyse collective pour que les Latino-Américains puissent regarder en face les causes de ce contraste. C’est pourquoi, tout en sachant que c’est faux, chaque dirigeant politique, chaque intellectuel latino-américain est obligé de dire que tous nos maux trouvent leur explication dans l’impérialisme nord-américain. »

Ce qui retient le plus l’attention c’est de voir, au vu de l’évolution politique actuelle d’une bonne partie du sous-continent, comment la leçon a été si peu retenue. Rangel expliquait en 1976 que l’ambition secrète qui vit dans le coeur de chaque Latino-américain consiste à défier les États-Unis, rompre avec les États-Unis, comme vengeance non seulement pour les maux et les offenses dont souffrirent réellement les Latino-américains, individuellement ou collectivement, de la part des Yankees, mais surtout comme défouloir à l’humiliation et au scandale que représente le succès nord-américain et l’échec latino-américain. À l’époque, Rangel pensait à Castro. On se demande ce qu’il aurait écrit en contemplant, trois décennies plus tard, les délires messianiques, exhibés sans pudeur autour du monde, de son compatriote Hugo Chávez.

Rangel fut très clair en expliquant :

« L’impérialisme nord-américain en Amérique latine n’est, toutefois, pas un mythe. Seulement il est une conséquence et non une cause du pouvoir nord-américain et de notre faiblesse. Même le dépouillement le plus inique, aussi condamnable soit-il, n’est pas une excuse pour ne pas chercher une explication rationnelle à la force du voleur et à la faiblesse de la victime. »

Dans une grande mesure, l’ouvrage de Rangel est une tentative d’expliquer cet abîme. Et bien qu’il n’expose pas de propositions concrètes, il apparaît clairement que la voie du salut passe par l’abandon de ces mythes, réconfortants mais faux, par l’acceptation des responsabilités et en surmontant le complexe d’infériorité qui se cache derrière les fantaisies du bon sauvage et du bon révolutionnaires, permettant ainsi de construire des nations stables et prospères et d’établir une relation mûre et mutuellement bénéfique avec les États-Unis.

Cet objectif est-il réalisable ? Sans doute, mais les symptômes négatifs sont multiples. Malgré le discrédit mondial qui frappe le socialisme, aujourd’hui encore sont nombreux les Latino-américains qui revendiquent les formules de l’échec, certains vont même jusqu’à soutenir que le socialisme est « humaniste ». L’anti-américanisme reste toujours monnaie courante au sein des intellectuels latino-américain, dont la vision du monde reste ancrée à gauche. C’est ainsi que l’on a pu voir Chávez se faire l’apologiste d’un Noam Chomsky qui, en son temps, justifia le génocide cambodgien. Che Guevara, cruel symbole d’une immense déception enflamme encore les esprits de beaucoup. Cuba meurt asphyxiée par le totalitarisme et les présidents du Brésil, de l’Argentine, de la Bolivie, de l’Équateur ou du Venezuela arborent la rhétorique du bon sauvage, la mêlant à celle du bon révolutionnaire. L’audace intellectuelle de Carlos Rangel et les coûts personnels qu’il paya pour son courage politique eurent-ils un sens ? Certainement oui, car finalement les mythes furent révélés pour ce qui sont réellement : des illusions sans but.



8 réactions


  • José Lopez-Martinez José Lopez-Martinez 22 février 2010 11:09

    Dans la même veine, à lire aussi - mais seulement en espagnol - « El manual del perfecto idiota latinoamericano » de Plinio Mendoza, Carlos Alberto Montaner et Alvaro Vargas Llosa.


  • aivox 22 février 2010 11:15

    Excellent .
    Lula, décrit comme modéré, va commettre un excès de pouvoir en absolvant l’assassin Battisti, contre l’avis de la Cour suprême du Brésil .


  • minidou 22 février 2010 17:10

    Autant je comprend qu’il soit important d’analyser aussi bien les raisons à « la force du voleur et à la faiblesse de la victime »...Autant la faiblesse de la victime n’absoud pas la force du voleur, ce serait même une circonstance aggravante...Un lecture superficielle peut faire paraître ce texte intéressant, une lecture approfondie nous révèle que la seule idée présentée ici est que les sud américains devraient oublier toute idée de justice politique et sociale, qui ne sont pour l’auteur, que des illusions. Libre à chacun de trouver ça vrai ou faux, mais ça vole pas haut...Les réac latinos sont légions sur AV ces temps ci....


    • Lucilio Lucilio 22 février 2010 17:30

      minidou, où cherches-tu que Carlos Rangel propose aux Latino-américains d’oublier toute idée de justice ? Ce qu’il dit justement c’est que le problème des Latino-américains a été d’avoir voulu trouver cette justice dans des constructions philosophico-politiques pernicieuses et contre-productives, n’ayant comme seul avantage de leur pouvoir donner une bonne conscience à peu de frais.


  • Tony Pirard 22 février 2010 22:40

    Ce que me semble l’Amérique Latine souffre réelement d’un « Complexe D’infériorité ».Le groupement du Rio sera plus un soupir des gauchistes que naîssent en jour et meurent en l’autre.
     « Jamais avant » la démocratie dans l’Amérique Latine eût tant en péril comme dans ces derniers années.
     Bien souligné Aivox,le gouvernement populiste de Lula a une « pomme chaud » dans la main.Lula sera démasqué absolvant l’assassin Italien Battisti,contre l’avis de Courte Suprême du Brésil.

     Le Européns ne savent ce que se passe à l’Amérique Latine,car la Presse en géneral n’est pas impartial et plus gauchiste que jamais.

     Aussitôt,nous verons surgir un pays avec le nom....VeneCuba... ! Pauvre Amérique Latine peuplée de prototype de pseud-Commandant et anti-démocratiques.


  • Jean-paul 23 février 2010 05:08

    Michel Maugis : communiste marxiste leniniste admirateur de Fidel Castro .
    No comment !


  • Emile Red Emile Red 23 février 2010 09:28

    C’est un peu culotté de parler de peuple Cubain en prison quand la prison la plus inique du monde sur le sol Cubain est Etasunienne...

    Encore un vaste nuage de condescendance au profit de l’expansionnisme US.

    A dire que si les latinos sont malheureux c’est leur faute, leur très grande faute, à dire que la Standard Oil, la Banana & Co, la CIA Ltd ne sont en rien responsables des cadavres qui jonchent le XXème siècle de l’Amsud mais une conséquences des atavismes indigènes.

    Ce chiffon est une entourloupe malsaine, un crachat au visage des victimes de la finance brune US, une courbette à tous les généraux, tous les dictateurs qui ont chéri le plan condor et toutes les désastreuses avanies de l’administration US.

    La preuve étant faite que l’humanisme étant le dernier des soucis anticommunistes, ceux-ci démontrent qu’ils sont aussi les premiers des fascistes, leur allégeance au conglomérat militaro-financier Américain ne venant que conforter cette servilité idéologique.

    Comment se rendre complice de la misère, du meurtre, de la spoliation, M. Lucilio en quelques lignes chez ESMA, Videla & Pinochet édition


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