mardi 19 mai 2020 - par Gilles Gasser

Madrid : la fronde du kilomètre d’or

 

Depuis une semaine, des centaines de voisins du chic quartier Salamanca de Madrid manifestent dans la rue pour demander la démission du gouvernement du socialiste Pedro Sanchez. A grands coups de casseroles ils critiquent sa gestion de la crise du Covid 19, dénoncent les restrictions des libertés dues au confinement et réclament la « liberté ». Le mouvement fait tache d’huile dans la capitale espagnole. 

Madrid : la fronde du kilomètre d'or

Juchée sur une massive jardinière en béton, Lola ne passe pas inaperçue. Affublée d’un long manteau rouge, cette solide blonde maltraite un panneau de sens interdit avec une grosse cuillère. «  Celle-là, explique-t-elle en désignant le couvert tordu, elle ne me quitte pas depuis le 11 mai ». Cette date marque le début de ces manifestations spontanées dans le quartier Salamanca, aussi connu comme « le kilomètre d’or » de Madrid. Bastion de la bourgeoisie madrilène, ses rues abritent des boutiques de luxe, des clubs selects et des restaurants cossus. Selon l’Institut National des Statistiques, ici le revenu moyen est de 90.000 euros, soit quatre fois plus que dans les quartiers populaires de la capitale. « Et alors ? s’indigne Lola, depuis quand les riches de droite n’ont pas le droit de manifester leur colère ». Ce district est aussi un fief du conservateur Parti Populaire mais où prospère également la formation d’extrême droite Vox.

« Valiente »

Il est 21.00. Des centaines de ses habitants déambulent dans la rue Nuñez de Balboa, épicentre du mouvement, aux cris de « Gouvernement démission » et « Liberté, Liberté ». La manifestation la plus virulente et bruyante contre le pouvoir a lieu dans cette rue de 2 kilomètres de long considérée par l’Inspection des Impôts comme la troisième plus chère de Madrid. Depuis son balcon, une vieille dame chic donne de la casserole et encourage les plus jeunes. « Valiente », lance-t-elle sous le regard amusé de sa servante, légèrement en retrait dans son uniforme bleu ciel à col blanc. Enveloppé dans le drapeau rouge et jaune de l’Espagne, Manuel (25 ans), énumère la longue liste de ses griefs contre la coalition de gauche au pouvoir « Malgré les avertissements de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) le gouvernement n’a rien fait. Pas de masques, pas de tests, pas de gants et des hôpitaux débordés ». Sa copine Marina, plus grunge, foulard au cou et Doc Martens désigne son masque. « Celui-là, c’est moi qui me le suis payé, rouspète-t-elle. Fataliste elle rajoute « pourtant je suis Espagnole, je suis assistante dentaire et je paye des impôts. Bientôt ici ce sera pire que le Venezuela  » Le couple s’éloigne et applaudit Lola qui saute sur une nouvelle jardinière et s’attaque à un panneau STOP. 

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Casseroles, vuvuzela et DJ

Mesures de sécuritéobligent, la police demande aux manifestants de ne pas faire du surplace et de circuler en permanence. La lente colonne de gilets molletonnés, serres-têtes et masques aux couleurs de l’Espagne monte et descend la rue dans un bruyant concert de casseroles et de vuvuzelas, reliques nostalgique du mondial sud-africain. Les groupes de voisins se frôlent et se saluent. Les règles de distanciation de deux mètres ne sont pas strictement respectées. « Le communisme tue plus que le virus »relativise dans un grand éclat de rire un marcheur. Au passage du 52, les manifestants marquent freinent le pas, acclament et prennent en photo une famille qui tambourine depuis son balcon pavoisé aux couleurs nationales avec un ruban noir en signe de deuil. « C’est d’ici que tout est parti, clarifie Joaquin (59 ans). Dès le début du confinement, après les applaudissements de 20h00 pour remercier le personnel hospitalier, un jeune DJ sortait ses enceintes et nous mettait « Que Viva España » et d’autres grands classiques… histoire de nous remonter le moral, de nous faire danser ». Après deux mois de confinement, le DJ annonce qu’il raccroche ses platines pour se consacrer à ses études. Les voisins reconnaissants décident de se réunir le soir même sous son balcon pour le remercier. La police est alertée du désordre par le voisinage intervient. « Du n’importe quoi, proteste Joaquin,ils prétendent qu’il y avait 100 personnes, c’est faux. L’état d’alerte est une excuse du Gouvernement pour rogner sur nos libertés » Les forces de l’ordre vont procéder à des contrôles d’identité. L’image de Joaquin mains en l’air entouré de guardias civiles devient virale sur les réseaux sociaux. Les casseroles sortent des placards et les premiers « Sanchez démission » fusent des balcons. Depuis, Joaquin, banquier en pré-retraite, est devenu une célébrité locale et s’est acheté un mégaphone. Aujourd’hui il fustige le ministre de l’intérieur, « c’est une honte qu’il mobilise autant deforces de l’ordrecontre nous, et contre les terroristes ETARRAS ? Rien ! » Pas rancunier il lance un « Vive la police » lorsqu’il croise un groupe de policiers adossés à leur véhicule. 

Madrid, « phase zéro »

Cette fronde au nom de la « Liberté »a par la suite été attisée par le refus du gouvernement de faire passer Madrid en « Phase 1 ». En Espagne, le déconfinement se fait par étapes et par régions en fonction de critères établis par le Ministère de la Santé. À Madrid, malgré les demandes réitérées et insistantes d’Isabel Ayuso, Présidente de la région, le gouvernement a estimé que la situation demeurait trop fragile. La région de Madrid reste en « phase zéro », c’est à dire en confinement maximal. Isabel Ayuso, baptisée « la Pasionaria de la droite », car elle incarne l’aile dure du PP prête à gouverner avec Vox et solidement implantée dans le quartier Salamanca, vit ce refus comme un camouflet. Malgré que Madrid soit, avec 29% des cas de contagions, la communauté autonome la plus touchée par le virus en Espagne, cette décision passe également très mal auprès de ses partisans. Ana (72 ans) vit cette mesure comme une insulte. « Madrid passe pour le mauvais élève de la classe. Tout ce que veut cette bande d’inutiles communistes au pouvoir, c’est punir Madrid et notre présidente ». Cette dernière met la pression et encourage les madrilènes à manifester massivement dans la rue. Après la rue Nuñez de Balboa, d’autres quartiers de Madrid se sont joints à la fronde comme Paseo de la Castellana, Paseo de la Habana ou Pinar de Chamartín.« Les gens en ont assez des mensonges et les manipulations de Sanchez. Les explications données pour nous maintenir en phase 0 sont flous, il n’y a pas de transparence », insiste Ana, « ce gouvernement est animé d’un esprit partisan et revanchard »« Ce sont des bras cassés, les pires en Europe pour gérer une telle crise. Sanchez et ses Bolivariens sont des incompétents », houspille Jose Luis (68 ans), en référence à la coalition au pouvoir à laquelle participe Podemos. « S’il le faut, ils déconfineront la Catalogne, Valence et le Pays Basque avant nous… c’est de la discrimination », poursuit ce militaire à la retraite. 

Les deux Espagne

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Cette crise illustre les luttes de pouvoirs récurrentes en Espagne entre le pouvoir central et les 17 communautés autonomes. Dans cette rue de Madrid, le bras de fer Sanchez – Ayuso réveille à l’extrême la sempiternelle allégorie des deux Espagne. Il faut choisir son camp. Pour Jose Luis, qui se revendique franquiste, pas de doute. Il décoche un coup de poing dans la paume de sa main et, comme s’il voulait nous aider à saisir le sens profond et caché des événements, conclut : « Face au désastre, il y a toujours un responsable. Le moment venu, il faudra traîner ce gouvernement devant les tribunaux. Nous demandons justice au nom des 27.000 victimes du coronavirus ».

Vient la nuit, l’azur s’épuise et les marcheurs aussi. La manifestation se disperse dans une ambiance taurine, presque festive. Lola garde un masque de gravité. « Nous sommes en première ligne de la résistance contre le gouvernement. Il ne faut pas lâcher » Elle range sa cuillère bosselée dans la poche de son manteau rouge et promet de redescendre dans la rue autant de fois qu’il le faudra.

 



5 réactions


  • ballensworth 19 mai 2020 19:51

    Ah et bien elle est belle, l’Espagne.


    • Gilles Gasser Gilles Gasser 19 mai 2020 20:13

      @ballensworth En Espagne, comme dans de nombreux pays, le déconfinement va donner lieu à de terribles joutes politiques ... certaines seront justifiées mais gare aux coups en dessous de la ceinture et aux réglements de compte. Espérons qu’ici comme ailleurs les politiques seront à la hauteur, 


    • Parrhesia Parrhesia 20 mai 2020 18:13

      @ballensworth
      Franchement, elle n’est certainement pas plus moche que la France actuelle.
      Lorsque je vois ce qui se passe chez nous depuis des décennies, je ne me sens vraiment plus l’audace de critiquer qui que ce soit hors de l’hexagone dans la mesure où il a été démocratiquement élu. 



  • Gilles Gasser Gilles Gasser 21 mai 2020 00:13

    Il est probable qu’aucun gouvernement democratiquement élu n’échappe a la critique et pire encore... espérons que ce soit constructif.


    • Parrhesia Parrhesia 21 mai 2020 10:08

      @Gilles Gasser
      C’est également exact !
      Encore qu’il y ait critique et critique…
      Celle à laquelle j’ai précisément répondu ici ne paraît pas, a priori, des plus constructives... 


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