vendredi 1er mars - par Sylvain Rakotoarison

Nikolaï Ryjkov, le dernier dinosaure de l’empire soviétique

« Nikolaï Ivanovitch a coopéré activement avec les forces patriotiques du peuple jusqu’à son dernier jour. Il a été sénateur pendant vingt ans. » (Guennadi Ziouganov, 28 février 2023).

Le dernier survivant des anciens dirigeants de l'Union Soviétique, Nikolaï Ryjkov, est mort ce mercredi 28 février 2024. Il allait avoir 95 ans dans sept mois (le 28 septembre prochain). Il était originaire de Toretsk (anciennement Dzerjynsk), une ville minière de la région de Donetsk, en Ukraine.

Nikolaï Ryjkov fut, non pas le dernier, comme certains médias le présentent, mais l'avant-dernier chef du gouvernement de l'URSS, ou alors, le chef de l'avant-dernier gouvernement de l'URSS, celui de l'époque de Mikhaïl Gorbatchev. Il était formellement le Président du Conseil des ministres de l'URSS du 27 septembre 1985 au 14 janvier 1991. À l'âge de 56 ans, il a succédé à Nikolaï Tikhonov, 80 ans, l'un des gérontocrates de la fin de la période brejniévienne, à ce poste depuis près de cinq ans sous Leonid Brejnev, Youri Andropov et Konstantin Tchernenko (Tikhonov, successeur d'Alexeï Kossyguine, était d'ailleurs plus âgé que ces derniers !).

Quand Mikhaïl Gorbatchev a fait de l'URSS un (très bref) régime présidentiel, les appellations des fonctions ont changé, le chef de l'État devenait le Président de l'Union Soviétique (au lieu de Président du Soviet Suprême de l'Union Soviétique) et le chef du gouvernement devenait Premier Ministre (au lieu de Président du Conseil des ministres), poste dévolu à Valentin Pavlov à qui Nikolaï Ryjkov a laissé la place (pour une période courte puisque l'URSS est morte le 25 décembre 1991 et que Ivan Silaïev, mort il y a un an, lui a succédé après le coup d'État d'août 1991).

Le climat politique (qui a abouti au putch et à l'effondrement de l'URSS) était très mauvais au premier semestre 1991 : Gorbatchev voulait moderniser l'URSS, en faire une nation aux institutions classiques, mais il fallait encore un accord pour permettre une cohabitation des républiques de l'URSS pour qu'elles soient à la fois autonomes et unifiées, c'est sur ce problème que le putsch s'est déclenché. Parallèlement à cela, Boris Eltsine s'est hissé à la tête de l'une de ces républiques intégrées à l'URSS, la plus grosse, la plus importante, la Fédération de Russie, élu par les députés Président du Soviet Suprême de la république socialiste fédérative soviétique de Russie du 29 mai 1990 au 10 juillet 1991 et a organisé une élection présidentielle pluraliste au suffrage universel direct pour désigner le Président de la Fédération de Russie (à partir du 10 juillet 1991), ainsi qu'un Vice-Président (ce fut Alexandre Routskoï). Petit à petit, dans son coin, la Russie allait remplacer l'URSS.

L'élection a eu lieu le 12 juin 1991 (pour le premier tour). Face au ticket Eltsine-Routskoï, Nikolaï Ryjkov s'est présenté en prenant pour Vice-Président le colonel Boris Gromov, dernier commandant de l'Armée rouge en Afghanistan et dernier soldat soviétique à avoir quitté l'Afghanistan, sous l'étiquette officielle du PCUS (tandis qu'Eltsine était un candidat indépendant). Nikolaï Ryjkov, qui était le premier dirigeant soviétique à se prêter au jeu démocratique libre et sincère, n'a pas été élu mais s'est retrouvé à la deuxième place avec 17,2% des voix (13,4 millions de voix), devant le populiste Vladimir Jirinovski (8,0%) et derrière Boris Eltsine élu dès le premier tour avec 58,6% des voix (pour une participation de 74,7% des inscrits). C'est la première élection démocratique en Russie !

Pendant les cinq ans à la tête du gouvernement soviétique, Nikolaï Ryjkov a accompagné la volonté de Gorbatchev de réformer en profondeur le régime soviétique (qui était cependant irréformable), même s'il était plus du camp des conservateurs (à l'instar de Grigori Romanov). Et cela en interne mais aussi à l'extérieur. Ainsi, le 27 septembre 1990, l'URSS a rejoint Interpol, l'organisation internationale de la police, fondée en 1923 à Vienne (et dont le siège est en France, à Lyon). Ryjkov a ainsi rencontré le président d'Interpol à Moscou à cette occasion.

Au début du mois de décembre 1990, il a par ailleurs exclu toute intervention militaire en Irak après l'annexion du Koweït par l'Irak et s'est réjoui que 1 000 des 3 200 ressortissants soviétiques retenus en Irak seraient libérés. Interrogé par l'agence Interfax, Nikolaï Ryjkov a mis les points sur les i : « Nous ne devons en aucun cas prendre part à une action militaire au Proche-Orient (…) ni avec des troupes, ni par aucun autre moyen. Le pays ne le comprendrait pas. L'Afghanistan nous suffit. En ce qui concerne l'envoi des troupes, j'ai déjà dit et je redis que j'y suis catégoriquement opposé. Nous avons soutenu politiquement la communauté internationale, en votant pour la résolution du Conseil de Sécurité. Mais il ne faut pas envoyer nos enfants là-bas. ». Le natif du Donbass aurait pu prôner la même logique en Ukraine.

L'annonce de sa mort a provoqué beaucoup d'émotion en Arménie car Nikolaï Ryjkov y a reçu le titre prestigieux de "héros national d'Arménie" le 5 décembre 2008. En effet, le 7 décembre 1988, il a été choisi pour présider la commission pour venir en aide à la population arménienne à la suite du grave séisme qui a dévasté la région de Spitak, il a secouru les victimes, organisé les urgences, reconstruit les villages, etc. (le tremblement de terre, de magnitude 6,9, a provoqué entre 20 000 et 30 000 morts, en Arménie, à l'époque intégrée à l'Union Soviétique). Nikolaï Ryjkov est retourné souvent en Arménie pour encourager l'amitié entre l'Arménie et la Russie.

Le Président arménien Armen Sarkissian a adressé le 28 septembre 2019 à Nikolaï Ryjkov un message très chaleureux d'amitié à l'occasion de son 90e anniversaire : « Vous êtes un ami sincère et fiable pour l’Arménie et le peuple arménien qui a été avec nous au moment de la joie, des épreuves difficiles. Nous nous souvenons toujours de votre exploit pendant les premiers semaines et mois du tremblement de terre de Spitak en 1988. Vous vous trouviez dans les zones sinistrées du catastrophe et dirigiez les travaux de sauvetage et de reconstruction nuit et jour. Avec votre sincère compassion, chaleur et délicatesse, vous avez mérité la gratitude et l’amour universels, ainsi que le titre de Héros national d’Arménie. ». Cela donne une idée de la gratitude que les Arméniens ont eue pour Nikolaï Ryjkov jusqu'à sa disparition.

Ryjkov était aussi à la tête du gouvernement soviétique lors de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl le 26 avril 1986. Il a été nommé président du groupe spécial chargé de la liquidation de l'accident nucléaire. Il a été prévenu le matin juste avant de partir à son bureau, et a compris rapidement que c'était très sérieux. Dès le lendemain, la ville de Pripiat, et ses 50 000 habitants, ont été évacués d'urgence, une consigne donnée par la commission de scientifiques qu'il avait mise en place.
 

Au cours du procès en 1992, il a justifié le retard de l'annonce officielle : « La première information officielle sur le drame a été rendue publique par les médias soviétiques le 28 avril. Les pays occidentaux clamaient déjà haut et fort que quelque chose de sérieux s’était passé dans la région, mais que la direction soviétique niait tout. La nouvelle arrivait en quatrième position à la radio de Moscou et seulement en onzième à la radio de Kiev. Au journal télévisé principal du pays, Vremia, le dossier de Tchernobyl figurait à la vingt et unième place. Un appel télévisé a été enregistré par le Secrétaire Général du PCUS, Mikhaïl Gorbatchev, dix-huit jours plus tard. Ce sont les Suédois qui ont été les premiers à enregistrer les émissions [radioactives]. Dans la nuit du 26 avril, leurs capteurs ont révélé une radioactivité élevée et ils ont conclu à une fuite. Ce qui était le cas. Nous n’avons compris que le matin ce que c’était. Tout le reste est faux. Personne n’a caché les informations pendant trois jours. En effet, les nouvelles accordées au public étaient très prudentes. Mais devions-nous crier sur les toits "Sauve qui peut" ? Sommes-nous assez idiots pour déclencher la panique afin que des centaines de milliers de personnes se jettent de tous côtés, notamment celui de la source de l’irradiation  ? Nous n’étions pas si bêtes. Il fallait évacuer la population de manière organisée. Certains ne comprenaient pas ce qu’est une irradiation. À Pripiat, tout le monde le savait, étant donné que la majorité des habitants travaillaient à la centrale nucléaire. Moi, je suis arrivé sur les lieux le 2 mai et je roulais en voiture depuis Kiev. On s’arrêtait dans certains villages proches de la zone contaminée. J’ai été abordé par une femme qui m’a demandé ce qui se passait. "C’est irradié, c’est sale", ai-je répondu. "Sale  ? Mais non, regardez comme les pommes de terre sont propres", a-t-elle dit. Les gens ne se rendaient pas compte de la situation. (…) Durant la première année après l’accident, les travaux de liquidation ont été effectués par 350 000 personnes. Sur conseil des scientifiques, il a été décidé de combler la bouche du réacteur de sable et de plomb. Ce dernier était fourni d’urgence sur les lieux depuis tout le pays. On se frayait un chemin dans un monde entièrement inconnu. » (cité par "Russia Beyond" le 26 avril 2017).

Après 1991, Nikolaï Ryjkov a continué sa carrière politique au sein de la Fédération de Russie, d'abord en se faisant élire député de la Douma de décembre 1995 à septembre 2003, puis en se faisant élire sénateur du Conseil de la Fédération comme représentant de l'oblast de Belgorod, jusqu'en septembre 2023, date à laquelle il a démissionné (à l'âge de 94 ans !).

Annonçant la disparition de Nikolaï Ryjkov, Guennadi Ziouganov, le chef des communistes russes, héritiers du PCUS, lui a rendu un vibrant hommage en évoquant certains aspects de son existence : « J’ai eu la chance de travailler avec lui pendant plus de quarante ans. Je l’ai connu intimement, en commençant par le légendaire Uralmash, où il est passé de contremaître à directeur de l’usine la plus grande et la plus importante du monde. (…) Il a été le premier vice-ministre de la construction de machines lourdes et de transport de l’URSS, puis est devenu le premier vice-président du comité de planification de l’État de l’URSS, a participé au comité central du PCUS dans le domaine de l’économie et a dirigé le plus grand gouvernement de ce grand pays. Si, dans les années 90, la ligne de trois membres du Politburo qui avaient suivi l’école soviétique, Ryjkov, [Grigori] Romanov et [Vladimir] Dolgikh, avait prévalu, le sort du pays tout entier aurait été plus favorable. Au début des années 1990, lorsque Eltsine et Routskoï ont remporté les élections, ils ont introduit la politique américaine dans le pays. À l’époque, Ryjkov a proposé des solutions alternatives réelles pour le développement de notre pays, qui ont malheureusement été rejetées à l’époque. (…) Nikolaï Ivanovitch Ryjhkov a vécu une vie étonnamment brillante, riche et intéressante. Il nous a laissé un grand héritage. Le pays l’a honoré à juste titre en lui décernant de hautes récompenses. Héros de la Russie, il a reçu l’Ordre de Lénine, l’Ordre de la Révolution d’octobre, l’Ordre du drapeau rouge du travail. Il a été lauréat de nombreux prix. ».


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Sylvain Rakotoarison (28 février 2024)
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