jeudi 14 septembre - par Christelle Néant

Remake de Game of Thrones à l’ukrainienne - Maïdan saison 3 épisode 2 : le retour de Saakachvili

Depuis la chute de l'URSS et l'indépendance de l'Ukraine, et surtout depuis la première révolution orange qui a eu lieu en 2004, la politique ukrainienne ressemble de plus en plus à un mauvais remake « made in Kiev » de la fameuse série Game of Thrones (« le jeu des trônes »). Entre les rebondissements, les coups de poignard dans le dos et les retours de personnages qu'on croyait (politiquement) morts, tout y est, mais en moins divertissant.

Le dernier rebondissement en date est venu de Mikheil Saakachvili. Le 4 août, j'avais écrit dans un article que sa réapparition miraculeuse en Pologne, et les articles de plus en plus à charge contre Porochenko, indiquaient un possible futur Maïdan visant à destituer ce dernier par la force.

Tout cela avait été mis en attente avec la fameuse loi de réintégration du Donbass qui devait être votée, mais qui finalement se fait attendre elle aussi. Porochenko a du recevoir des avertissements sur les conséquences de cette loi si elle était votée telle quelle, et a reculé d'un pas. Sauf que les néoconservateurs en ont assez d'attendre encore et toujours.

En Syrie, 85 % du territoire syrien est désormais libéré de Daech. La fin de la guerre approche à grand pas. À tel point que les États-Unis auraient évacué par hélicoptère 20 chefs de Daech qui se trouvaient à Deir ez-Zor avant que la localité ne soit libérée par l'armée syrienne. En clair, en Syrie, ca sent de plus en plus mauvais pour les États-Unis et les groupes terroristes qu'ils soutiennent. Il faut donc allumer un autre brasier pour entraîner la Russie dedans.

Et le conflit dans le Donbass est un bon candidat pour pousser des proxys (l'Europe et l'Ukraine) à faire la guerre contre la Russie. Mais Porochenko est trop « mou » pour les néoconservateurs. Ils veulent plus radical, et il se trouve que parmi tout ce qu'ils ont en stock en terme de politiciens ukrainiens importants, Ioulia Tymochenko est actuellement celle qui bénéficie du meilleur capital sympathie au niveau de la population.

Tymochenko

Mais seule il lui est difficile de destituer Porochenko (et ce n'est pas faute pour elle d'avoir essayé). Alors les États-Unis renvoient en Ukraine, un « allié » pour aider cette chère Ioulia à semer le chaos à Kiev : Mikheil Saakachvili. Il a une expérience certaine des révolutions de couleurs (il est devenu président en Géorgie après la Révolution des Roses), mais aussi pour ce qui est de déclencher des guerres contre des civils vivant dans des zones ayant fait sécession (il faut rappeler que c'est lui qui a déclenché la guerre en Ossétie du Sud en 2008).

Dimanche 10 septembre, après des péripéties savamment orchestrées pour jouer en sa faveur sur le plan de la communication, Mikheil Saakachvili a réussi à rentrer en Ukraine par la force, avec l'aide de Ioulia Tymochenko, du maire de Lvov (ville où il s'est rendu de suite après), de ses partisans et de membres (ainsi que du chef Semion Semiontchenko) du bataillon ultra nationaliste Donbass. Les gardes frontières ukrainiens n'ont opposé qu'une résistance toute relative. Le « cordon » qu'ils avaient formé n'était absolument pas en mesure de résister à la charge des partisans de Saakachvili venus en grand nombre :

En clair ils ont juste fait semblant de défendre la frontière, ou alors ils sont réellement incapables de la protéger. Dans un cas comme dans l'autre c'est très mauvais pour l'Ukraine.

Et pour ceux qui douteraient que Saakachvili est soutenu par les États-Unis dans cette démarche, il suffit de voir qu'il a réussi à revenir en Europe depuis les États-Unis, alors qu'officiellement il n'a plus ni passeport ni nationalité ! Pire encore, lors de son franchissement de la frontière polono-ukrainienne, les gardes frontières polonais l'ont laissé passer sans encombre, alors qu'ils ne pouvaient pas ignorer que Saakachvili est désormais soi-disant apatride.

Et si vous voulez une ultime confirmation de ce fait, il suffit de regarder la déclaration que Kurt Volker (représentant spécial des États-Unis en Ukraine) a faite suite au scandale qui a été déclenché par l'arrivée de Saakachvili en Ukraine. Volker appelle ni plus ni moins Porochenko à laisser Saakachvili libre, à ne pas l'arrêter et à lui permettre de déposer un recours devant une cour ukrainienne concernant le retrait de sa nationalité !

Cela vous rappelle quelque chose ? On dirait un copié collé à peine modifié des appels de l'Europe et des États-Unis envers Ianoukovitch lors du Maïdan, l'appelant à ne pas réprimer les manifestations par la force ! La suite de l'histoire nous la connaissons.

Ce qui s'est passé dimanche a poussé plusieurs personnalités comme Oleg Tsariov (ancien député ukrainien), mais aussi Nino Bourdjanadze (ex-présidente du parlement géorgien et ex-présidente par intérim de la Géorgie), à déclarer ouvertement que Porochenko a perdu le contrôle du pays et que ses jours sont comptés.

« Récemment, j'ai écris qu'en Sardaigne, Igor Kolomoïsky et des politiciens ukrainiens, dont certains du Bloc d'Opposition, et des hommes d'affaires, s'étaient rencontrés. Et le fait que Saakachvili est désormais protégé par le bataillon "Donbass" démontre que tout se passe grâce à l'argent de Kolomoïsky. Ioulia Tymochenko est aussi liée à tout ça. Avakov n'a pas empêché cela. Tout ceci envoie des signaux très perturbants à Porochenko, » a ainsi déclaré Tsariov lors d'une interview donnée à Tsargrad.

Pour Tsariov, Tymochenko utilise Saakachvili comme un bélier pour renverser Porochenko. Sachant que le bataillon Donbass fait partie de la Garde Nationale ukrainienne, cela veut dire que cette dernière n'obéit plus à Porochenko. En clair, le président ukrainien perd littéralement le contrôle du pays.

Nino Bourdjanadze va plus loin et implique ouvertement les états-Unis dans cette affaire :

« Malheureusement, les événements à la frontière de la Pologne et de l'Ukraine le 10 septembre, ont montré que l'Ukraine n'est pas un pays. Elle n'a pas pu assurer la sécurité de sa frontière, et l'aventurier Saakachvili en a profité. Porochenko va perdre son poste de président. Mais cela ne devrait pas être porté au crédit de Saakachvili. L'incident a brillamment montré que derrière Saakachvili se trouvent les agences de renseignement américaines. Cette opération a été planifiée et protégée par eux du début jusqu'à la fin, » a-t-elle ainsi déclaré.

Le retour de Saakachvili en Ukraine

Sergueï Belachko, directeur de l'agence de Communications Sociales à Kiev, a fait une déclaration en ce sens, confirmant l'analyse d'Oleg Tsariov : SBU, Garde Nationale, Gardes frontières, ministère de l'Intérieur, Porochenko ne contrôle (presque) plus rien !

« Nous pouvons voir que la Garde Nationale elle-même sabote en fait déjà les ordres du président, ainsi que la police, le service des frontières de l'état qui accomplit son travail plus que formellement, malgré la récente rotation du personnel qui avait eu lieu pour rendre tout cela plus contrôlable et gérable. Rien de précis ne peut être dit à propos du SBU. Eh bien, bien sûr, il cherche les « mains », « jambes » et autres « membres » de Moscou. Par conséquent, Porochenko se trouve isolé, ce qui est plutôt loin d'être splendide. C'est une faiblesse,  » a-t-il ainsi déclaré lors d'une conférence de presse.

Les seuls qui ont l'air de rester encore un tant soit peu fidèles à Porochenko, ce sont les gestionnaires du site Mirotvorets, qui ont ajouté Ioulia Tymochenko, et Mikheil Saakachvili à la liste des séparatistes, terroristes, et autres personnes mettant en danger la sécurité de l'Ukraine, à cause du franchissement illégal de la frontière de l'ex-président géorgien. Dans le même temps, l'un des partisans de Saakachvili a annoncé des arrestations massives parmi ceux qui avaient aidé Saakachvili à franchir la frontière.

Il semble donc que Porochenko contrôle encore une partie de la police pour le moment. Au vu du fait qu'Avakov, le ministre de l'intérieur a tenu à régler ses comptes via Twitter avec Arseni Iatseniouk, après que ce dernier ait apporté son soutien à Saakachvili, cela laisse entendre que Porochenko n'a pas encore perdu le soutien de l'ensemble du ministère de l'Intérieur.

Et là de manière assez « étrange », alors que le site Mirotvorets existe depuis trois ans et a permis d'assassiner des dissidents et journalistes comme Oles Bouzina, l'ONU se réveille, et le 12 septembre, lors de la sortie de son nouveau rapport sur les violations des droits de l'homme en Ukraine, demande à Kiev d'enquêter de manière efficace sur ce site et d'y faire disparaître les données personnelles des gens qui s'y trouvent.

L'ONU a ainsi salué l'enquête de police déjà lancée par les autorités, mais qui jusqu'ici ne semble pas avoir donné grand-chose de concret, et «  exhorte les autorités du pays à mener une enquête efficace et à prendre des mesures afin d'éliminer les données présentes sur le site  ». L'ONU chercherait-il à aider Saakachvili et Tymochenko en faisant disparaître leurs fiches du site, purement et simplement ?

Car jusqu'ici l'ONU s'était faite remarquer par son silence concernant ce site qui viole tous les droits des personnes qui y sont ainsi exposées. Et là, le lendemain de l'ajout de ces deux agents américains en Ukraine (il faut appeler un chat, un chat) dans le « purgatoire » de Mirotvorets, l'ONU se réveille et demande de faire le ménage. Je ne sais pas vous, mais moi j'ai cessé de croire aux coïncidences fortuites de cet acabit depuis longtemps…

Pendant ce temps là, à Kiev, des députés de l'opposition, essayent de rassembler des signatures pour obtenir la destitution de Porochenko, ajoutant ainsi un appel de plus à démettre le président ukrainien. Cette démarche va aider de manière certaine Tymochenko à renverser Porochenko et prendre sa place.

En Ukraine, le jeu des trônes continue, et comme dans la série éponyme, les morts dues à ce jeu macabre continuent de s'accumuler dans l'indifférence des protagonistes qui se battent actuellement pour le pouvoir.

Christelle Néant

Voir l'article sur DONi



16 réactions


  • QAmonBra QAmonBra 14 septembre 10:41

    Merci @ Christelle pour le partage de ces intéressantes infos.


    A défaut d’atteindre la valeur dramatique et imaginaire de la fameuse fiction, les aventures internationales du vendu « Micha » l’apatride sont d’un comique achevé, comme, d’ailleurs, le comportement général des prétendus dirigeants U$ de « l’oxydant démocratiquement syphilisé ».


    • Christelle Néant Christelle Néant 14 septembre 12:02

      @QAmonBra
      Oui Poutine se lâche de plus en plus sur les USA. Bon y a de quoi aussi...


    • VivreenRussie VivreenRussie 14 septembre 15:22

      @Christelle Néant
      A titre personnel je pense qu’il faut dissocier les « critiques générales » qui reviennent régulièrement depuis 2008 (Géorgie), ou juste avant en 2007 avec le discours de Munich puis ensuite le discours de 2015 (Assemblée Générale de l’ONU) et les « petites phrases » bien ciblées qui elles sont effectivement plus récentes.

      A priori cela débute en 2016 avec les commentaires de Lavrov après une reunion avec Kerry au sujet de la Syrie. 
      Je ne retrouve pas la vidéo ou il était « passablement énervé » mais il y des interviews juste après ou il réitère ses propos avec juste une très très légère couche de vernis diplomatique.

      ps : Je pense également que 2008 marque un tournant dans la prise de conscience de la propagande des médias de l’Ouest avec la couverture de la guerre en Géorgie, je me souviens de Iouri Loujkov (ex-maire de Moscou) qui était « estomaqué » par les « fake news », je cite Loujkov à dessein car c’est loin d’être un enfant de coeur (...)
      Pour rappel le rapport d’ Heidi Tagliavini, la diplomate suisse qui a piloté les travaux de la commission indépendante mandatée par l’UE en 2008, a montre que les médias Russes étaient beaucoup plus proche de la vérité que ceux de l’Ouest...
      Nous retrouvons une situation identique avec la couverture de la guerre civile dans le Donbass et en Syrie / Irak (la chute d’Aleppo / la libération de Mossul)


    • Christelle Néant Christelle Néant 14 septembre 15:42

      @VivreenRussie
      Oui quand je dis qu’il se lâche je parle de ces petites piques acerbes, sarcastiques ou ironiques, ces petites phrases qui font mouche.


  • JC_Lavau JC_Lavau 14 septembre 10:51

    La blonde à gauche, avec la tresse en couronne, rôle purement décoratif ? On la devine à la fin, tout contre Saakachvili. Bel écart de taille.

    Ah non, le texte précise au dessus : « avec l’aide de Ioulia Tymochenko ».

    Ce nom de famille, je le connaissais en translittération américaine : « le Timochenko » était le manuel de référence pour les problèmes d’élasticité. Quelle était la voyelle de la première syllabe ? Entre l’écriture russe et l’écriture ukraïnienne, j’ai mis du temps à revenir sur mes habitudes phonétiques d’il y a bientôt cinquante ans.

    • JC_Lavau JC_Lavau 14 septembre 11:24

      @JC_Lavau. Ce que je viens d’écrire est hermétique pour la plupart. Alors j’explique pour les français le système vocalique russe. Dix voyelles sont organisées en cinq couples dure-mouillée.

      Dans l’ordre du cycle d’aperture (en translittération française) :
      a - ia
      o - io
      ou - iou
      y - i
      è - ié.

      Dans quatre cas, la voyelle dure a son correspondant en français.
      « y », le « i dur » au contraire bouscule nos habitudes. Bouche large comme pour notre « i », mais prononciation reculée, gutturale.
      En cyrillique le son « io » s’écrit ë, et il porte toujours l’accent tonique, mais le tréma est souvent omis à l’impression, ce qui nous fait une fameuse devinette, si nous ne connaissions déjà le mot.

  • JC_Lavau JC_Lavau 14 septembre 12:28

    Il faut féliciter le graphiste, qui a réussi de jolis montages.


    • Christelle Néant Christelle Néant 14 septembre 13:56

      @JC_Lavau
      Merci smiley (la graphiste c’est moi, vu la petite taille de notre agence je suis polyvalente : écriture, montage vidéo, implémentation des sous-titres, photos, et montages photos)


  • JC_Lavau JC_Lavau 14 septembre 14:02

    Je suis terrifié par l’absence de discernement des différents suiveurs de ces oligarques et profiteurs professionnels. Un sens de la patrie ? De l’état ? Ça ne se fait plus, c’est démodé...

    Juste un narcissisme de meute, et peut-être la perspective de profits et abus alléchants si on peut être de la meute victorieuse ?

    Le père Ubu annonçait son programme de gouvernement : « Après quoi je tuerai tout le monde et je m’en irai ».

  • Alex Alex 14 septembre 16:37

    Saakachvili apporte un vent de changement. A saluer.


    • JC_Lavau JC_Lavau 14 septembre 16:49

      @Alex. Un changement ? Mutatis mutandis, je verrais plutôt dans la forme biographique d’Imre Nagy : « Il naît dans une famille paysanne et travaille comme apprenti chez un serrurier ».


    • JC_Lavau JC_Lavau 14 septembre 18:08

      @JC_Lavau. Pierre Mendès-France est né bourgeois, mais jeune avocat à Evreux, il défend des paysans. Sans lui, pour eux s’aventurer dans le maquis judiciaire était sans espoir.

      Dans le gouvernement provisoire de 1944-46, on sait quelle politique économique et financière PMF veut faire. On sait moins que De Gaulle est circonvenu, et fait appliquer la politique contraire par Pleven, sous la direction occulte de Monnet (et donc des Tazunis). 
      En 1954, on sait quelle politique PMF va faire. Il met fin à la guerre d’Indochine. Prenant les autres par surprise, il désamorce à temps la guerre de Tunisie. Il ne sait pas encore qu’il est dix ans trop tard pour désamorcer la guerre d’Algérie, et que les lobbies colonialistes sont plus forts que quiconque.
      Quand Imre Nagy revient aux affaires, en 1956, on sait quelle politique il va tenter : un nationalisme tempéré, où les forces de la Hongrie seront consacrées à la Hongrie, et plus à « l’internationalisme prolétarien ».

      Ils veulent faire quelle politique, Tymochenko et Saakachvili ?

      On a eu un superbe exemple en France : le cardinal de Rohan se rêvait en premier ministre. Il n’avait aucune idée de l’état du royaume, mais trouvait que ça irait bien avec sa robe. Convaincu que Marie-Antoinette était celle qui faisait et défaisait les ministres, et convaincu par la rumeur que Jeanne de la Motte était son amante, il va être le grand escroqué qui déclenche le scandale de l’affaire du collier. Jamais le cardinal de Rohan n’a eu la moindre idée de la politique qu’il aurait tenté d’appliquer à un royaume déjà si efficacement entravé.

      Ils veulent faire quelle politique, Tymochenko et Saakachvili ? Ont-ils une idée bien claire de l’état du pays ?

    • Alex Alex 14 septembre 20:05

      @JC_Lavau

      On verra tout ça. Leur programme. Mais si Saakachvili est réintégré dans sa citoyenneté la course à la présidentielle de 2019 s’annonce passionnante. 

    • JC_Lavau JC_Lavau 14 septembre 20:39

      @Alex. Ce ne sera passionnant que pour ses marionnettistes, de l’autre côté de la Mare aux Harengs.


      Il est clair que si ton préféré était de la trempe et de l’honnêteté d’un Mohammed Boudiaf, il serait déjà assassiné. Celui-là n’a rien à craindre...

  • Alex Alex 15 septembre 09:31

    A ce stade, moi c’est Nalalny pour 2018 et Saakachvili pour 2019. 


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