vendredi 24 avril - par Christelle Néant

Ukraine – « Game of Maidan » saison 3, épisode 6 : La résurrection de Saakachvili

En Ukraine comme à Westeros, les personnages qui participent au « jeu des trônes » apparaissent, disparaissent, meurent puis ressuscitent, tel Mikheïl Saakachvili, qui après s’être fait éjecter de du pays et de sa vie politique par Porochenko, risque d’y revenir grâce à la proposition de Zelensky d’en faire un vice-premier ministre de son gouvernement. Résumé de l’épisode 6 de la saison 3 du « Game of Maidan ».

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L’histoire de Saakachvili, de la jolie façade à l’arrière-cour sanglante

Rappel des épisodes précédents. En 2018, Porochenko, le président ukrainien de l’époque, s’était débarrassé de son ex-allié devenu opposant, Mikheïl Saakachvili, en l’expulsant de manière musclée vers la Pologne après lui avoir retiré sa nationalité ukrainienne. Mais il en faut plus pour se débarrasser de l’encombrant ex-président géorgien et ce dernier est revenu en Ukraine en mai 2019 après que Volodymyr Zelensky lui ait rendu sa nationalité ukrainienne.

Si depuis lors il se contentait d’arpenter les plateaux télévisés pour dire à quel point l’équipe de Zelensky fait n’importe quoi et mène le pays dans le mur, voilà que le Président ukrainien a proposé à Saakachvili de devenir vice-premier ministre en charge des réformes ! Puisqu’il a l’air de savoir comment faire mieux, autant lui permettre d’en faire la démonstration pourrait-on se dire.

Après tout, en Occident Saakachvili est mis en avant pour les réformes qu’il a menées en Géorgie du temps de ses deux mandats présidentiels. Le problème, c’est que cette vision idyllique des choses oublie soigneusement les cadavres dans les placards et ceux cachés sous le tapis !

Par exemple ses détournements de fonds, et abus de pouvoir pour lesquels il a été poursuivi et condamné par contumace à six ans de prison en Géorgie ! Poursuites qui ont poussé Saakachvili à renoncer à sa nationalité géorgienne pour prendre celle de l’Ukraine, afin d’éviter l’extradition vers son pays d’origine.

La lutte contre la corruption de Saakachvili n’a consisté qu’à la déplacer du bas de la société vers le haut. L’équipe gouvernementale s’est appropriée des biens en jetant des hommes d’affaires en prison sur base de fausses accusations, obligeant ces derniers à céder leurs possessions à des proches de Saakachvili pour éviter des années d’emprisonnement.

Ses réformes ultralibérales ont mis 100 000 Géorgiens au chômage, et totalement détruit le droit du travail, privant les travailleurs du droit de contester leur licenciement ou autres décisions de leur employeur. Les syndicats ont été privés de tout pouvoir en matière de défense des travailleurs.

Saakachvili est aussi accusé d’avoir transformé le ministère de l’Intérieur géorgien en outil de répression brutal de l’opposition et de ceux qui critiquaient le gouvernement. L’ancien ministre de la Défense, Irakli Okrouachvili a ainsi déclaré en 2007 que Saakachvili lui avait demandé d’organiser l’élimination physique de l’oligarque d’opposition Badri Patarkatsichvili. Une histoire confirmée par deux Tchétchènes de Turquie qui ont reçu la même demande du vice-ministre de l’Intérieur géorgien de l’époque. Plusieurs des membres du gouvernement de Saakachvili, actuellement en fuite, sont accusés d’être impliqués dans des assassinats politiques.

Sans parler des crimes de guerre de Saakachvili, pour lesquels il n’a encore jamais été jugé. Pour rappel en août 2008 alors qu’il était président de la Géorgie, il a lancé une offensive contre l’Ossétie du Sud, provoquant la mort de plusieurs centaines de civils, de miliciens locaux et de soldats russes (dont des casques bleus). L’armée géorgienne a tiré en pleine nuit sur Tskhinvali, la capitale de l’Ossétie du Sud, visant délibérément les zones résidentielles et la base des casques bleus russes présents sur place sur mandat de l’ONU.

Pour finir sur le portrait de ce personnage central du jeu des trônes sauce ukrainienne, il est bon de rappeler que Saakachvili un russophobe pathologique, dont la nomination au poste de vice-premier ministre risque d’aggraver encore les relations entre l’Ukraine et la Russie.

De plus, il est instable psychologiquement, change d’allégeance comme de chemise (je rappelle qu’il a d’abord été l’allié de Porochenko avant de devenir un de ses plus féroces adversaires), qu’il est plus un faiseur de révolutions colorées qu’un vrai dirigeant, qu’il est fortement lié aux Démocrates américains, et qu’il est en conflit ouvert avec l’indétrônable ministre ukrainien de l’Intérieur, Arsen Avakov.

Zelensky veut-il utiliser Saakachvili comme levier pour amoindrir le pouvoir d’Avakov ?

Au vu du conflit bien connu entre Saakachvili et Avakov, beaucoup d’analystes politiques pensent que Zelensky fait appel à l’ex-président géorgien afin de contrecarrer le pouvoir grandissant du ministre de l’Intérieur, qui bénéficie actuellement grandement des mesures draconiennes mises en place pour contrer l’épidémie de coronavirus en Ukraine.

Mais si tel est le cas, il s’agit d’un très mauvais calcul. Déjà parce que Saakachvili est incontrôlable, et qu’il n’hésitera pas à semer le chaos au sein du gouvernement ukrainien déjà passablement affaibli pour mener sa petite guerre personnelle contre Avakov.

De plus je ne pense pas que de voir de nouveau en public des échanges d’insultes et des verres d’eau qui volent entre Saakachvili et Avakov va améliorer l’image de Zelensky et de son gouvernement. Cela ne fera que montrer encore un peu plus que le Président ukrainien ne contrôle absolument plus rien, pas même les membres de son gouvernement.

Zelensky lui-même pourrait d’ailleurs se retrouver pris au milieu du champ de tir, pris en étau entre les deux mastodontes de son gouvernement, que sa faible carrure politique empêchera de contrôler.

Sans parler du risque de voir l’histoire se répéter et de voir Saakachvili devenir un fervent opposant de Zelensky après avoir été son allié, et organiser des manifestations contre lui, comme il l’a fait avec son prédécesseur, Porochenko.

Saakachvili risque de semer le chaos en Ukraine

Car le problème, c’est que Saakachvili n’est pas un homme politique qui supporte d’occuper un rang secondaire. Ce qu’il a accompli en Géorgie, il n’a pu le faire que parce qu’il avait les pleins pouvoirs, entre son poste de Président et ses méthodes illégales (sur lesquelles l’Occident a complaisamment fermé les yeux).

Le fait d’être limité dans ses pouvoirs et ses ambitions est déjà ce qui l’a amené à entrer en conflit avec Porochenko. Et c’est ce qui risque d’arriver avec Zelensky, car Saakachvili est déjà actuellement plus puissant que le Président ukrainien, et ne va donc pas accepter de se faire traiter par lui comme un sous-fifre.

En clair, soit Zelensky le laisse faire tout ce qu’il veut, et à un moment Saakachvili va se dire qu’il deviendrait bien calife à la place du calife (qui n’est qu’une marionnette désarticulée). Soit il va essayer de le contenir (avec beaucoup de difficulté), et ça va tourner à l’affrontement public, comme avec Porochenko.

La technique du « diviser pour mieux régner » ne peut fonctionner que si le dirigeant qui l’utilise est assez intelligent pour évaluer les forces en puissance, y compris la sienne ! Or Zelensky est désormais très affaibli politiquement, il a perdu le soutien d’une bonne partie de ses électeurs, de son mécène oligarque (Kolomoïski), une partie de ses députés l’a lâché sur le vote de plusieurs lois demandées par le FMI, et les fonds promis par ce dernier se font toujours attendre, comme la paix dans le Donbass d’ailleurs.

À l’opposé, Avakov et Saakachvili sont chacun bien plus puissants que le Président ukrainien. L’un grâce à ses milices néo-nazies et les informations compromettantes qu’il détient sur tout le monde, l’autre grâce à ses soutiens américains, son charisme et ses coups de communication réussis.

Mettre ces deux mastodontes dans la même arène avec Zelensky dans le rôle de l’arbitre maigrichon, c’est la quasi-assurance de voir le dit arbitre finir par se prendre des coups avant la fin du combat !

En plus les liens forts de Saakachvili avec les Démocrates américains, et entre autre Joe Biden, pourrait provoquer de nouvelles tensions entre Zelensky et Donald Trump.

Certains, comme Elena Loukach, l’ancienne ministre de la Justice sous Ianoukovitch, estiment que cette nomination de Saakachvili est un signe avant-coureur de l’auto-destruction des autorités ukrainiennes actuelles.

Reste à voir si les députés de la Rada vont accepter cette nomination. Mikheïl Saakachvili doit en effet présenter son programme devant les députés ukrainiens demain, 24 avril 2020, qui voteront alors pour ou contre sa nomination.

Pour l’instant, aucun pronostic ne peut être fait sur ce vote, tant le nombre de paramètres inconnus est élevé. Un certain nombre de députés du parti de Zelensky semblent s’opposer à cette nomination, et on ne sait pas encore si Porochenko votera pour (afin de provoquer le chaos dans le gouvernement de Ze et donc la chute de ce dernier) ou contre (à cause de son conflit avec Saakachvili).

En clair, en Ukraine le « Game of Maidan » continue, et si Saakachvili obtient ce poste de vice-premier ministre, Zelensky pourrait bien découvrir sous peu qu’il n’avait pas la carrure nécessaire pour jouer au jeu des trônes. Mais comme dans la série éponyme, cette erreur de jugement pourrait avoir des conséquences désastreuses pour le pays, qui a plus que jamais besoin de dirigeants compétents pour éviter le gouffre, et non d’une guerre de chefs et d’un chaos incontrôlable au sein même de son gouvernement.

Christelle Néant

Voir l'article sur Donbass Insider



2 réactions


  • REMY Ronald REMY Ronald 24 avril 17:26

    Bonjour.

    J’ai aimé l’article. Au niveau de l’info comme tu ton.

    "La lutte contre la corruption de Saakachvili n’a consisté qu’à la déplacer du bas de la société vers le haut.« 

    La corruption au niveau du bas en Georgie aurait donc diminué ?

     »L’équipe gouvernementale s’est appropriée des biens en jetant des hommes d’affaires en prison sur base de fausses accusations, obligeant ces derniers à céder leurs possessions .../... pour éviter des années d’emprisonnement."

    Ce processus rappelle fortement un grand pays voisin... (qui, en sus, a conservé leS mafiaS du bas ET ...

    ...jeté en prison).

    .

    Cependant, la période « Chicago » dans cette très vaste région n’a je crois rien à envier à celle qui a existé aux USA.

    .

    Avec le temps, les lois pour mettre de l’ordre s’accumuleront. Elles finiront progressivement par être respectées. Avec des services « incorruptibles » pour y veiller...

    ...aux ordres de ceux qui se sont enrichis en les violant auparavant (exemple du père du Président J.F.Kennedy et de son frère ministre de la justice) : vision optimiste.

    Hélas, la pègre, avec ou sans col blanc, est toujours là, dans tous les pays de la planète. Brassant et blanchissant quasi impunément une énorme partie des PIB officiels et officieux. Les « Bouledogues de la république » sont beaucoup trop rares et trop isolés pour pouvoir faire grand chose...

    .

    « Les fonds promis par le FMI se font toujours attendre, comme la paix dans le Donbass d’ailleurs ».

    Il vaut mieux des promesses signées de fonds que rien. Quant à la paix au Donbass (j’y crois et j’y travaille à mon humble niveau), elle va heureusement dépendre d’une « partie politique ukrainienne à 6 » et non uniquement à ces 3 personnes citées (une partie à 7 si on compte Poutine voire à 10 si on prend en compte la capacité d’influence directe et indirecte de Poutine comparé à l’évident déclin d’influence des USA et de l’Europe).

    Mais, comme d’habitude, pensées positives et bon courage à tous.

    Cordialement.



  • Guy19550 Guy19550 24 avril 18:09

    Je suis dans avis dans ce jeu de quilles avec autant d’andouilles volantes...


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