lundi 15 octobre 2018 - par Fergus

Climat social : l’avertissement de… Tocqueville à Macron

JPEG

Emmanuel Macron, alias « Jupiter », en est persuadé du haut de son Olympe : il est l’homme qui, en rupture avec les atermoiements de ses prédécesseurs à l’Élysée, va sortir la société française de ses ornières et l’amener vers des lendemains qui chantent en matière de redressement des comptes de la nation, de relance de l’activité économique, et de retour progressif au plein-emploi...

Des objectifs que Macron, du haut de sa toute-puissance de « monarque républicain », a poursuivis depuis son accession à la présidence en se mettant avec zèle et détermination au service quasi-exclusif du néolibéralisme et de ses puissants bénéficiaires. Et cela en abandonnant délibérément le positionnement « ni de droite ni de gauche » qu’il avait vendu aux électeurs de 2017 avec le concours de médias libéraux complices. Macron a en effet d’emblée déporté le curseur de son action politique nettement vers la droite et mis en œuvre une politique socioéconomique dont la droite avait rêvé mais qu’elle n’avait jamais osé entreprendre, pas même sous le velléitaire Sarkozy, beaucoup plus déterminé en paroles qu’en actes. Cela s’est traduit, dès le début du quinquennat de Macron, par des mesures de confiscation des richesses, adoptées sans le moindre état d’âme au profit des oligarques de l’industrie et de la finance, mais également des héritiers fortunés.

Certes, Macron et son majordome Philippe ont, avec le concours de ministres potiches et des élus godillots de LREM, pris quelques mesures destinées à alléger les charges des Français modestes, à l’image de la disparition progressive de la taxe d’habitation, de quelques dispositions de la loi Pacte, ou de l’allègement des cotisations. Mais que pèsent ces mesures lorsqu’on en rapporte le coût pour l’État aux somptueux cadeaux faits sans contrepartie aux titulaires de grandes fortunes et aux entreprises (suppression de l’ISF, instauration de la « Flat tax ») ? Que dire en outre de l’augmentation de la CSG et du grave différentiel entre la hausse étique des pensions et la forte augmentation concomitante du coût de la vie qui vont gravement impacter les revenus des retraités et, par voie de conséquence, peser sur les aides qu’ils apportent à leurs enfants et petits-enfants ? Que dire en outre de la future réforme des retraites qui, sous couvert d’équité, devrait fortement pénaliser les fonctionnaires et augmenter de facto l’âge du départ de tous ceux qui voudront légitimement disposer d’une pension correcte au terme de leur vie de travail ? 

Tout cela mené à la hussarde par un chef de l’État dont l’arrogance naturelle – dissimulée durant la campagne électorale derrière un masque de séduction – et surtout la condescendance envers les humbles ne sont malheureusement plus à démontrer tant elles ont été illustrées à de nombreuses reprises par des paroles qui, à juste titre, ont choqué nos compatriotes et contribué à précipiter le Président en exercice à des niveaux d’impopularité jamais atteints à ce moment de leur mandature par les précédents occupants de l’Élysée.

Emmanuel Macron ne s’y serait pas pris autrement en matière de gouvernance s’il avait voulu désespérer non seulement les classes populaires, très durement touchées par la mondialisation néolibérale et les effets d’une crise économique persistante, mais également les catégories socioprofessionnelles médianes, victimes elles aussi d’une politique inéquitable, délibérément mise au service des classes supérieures, du grand capital et de capitaines d’industrie rongés par la cupidité.

Ajoutons à cela qu’un nombre croissant de nos concitoyens a pris conscience de la nécessité d’agir d’urgence dans deux domaines, l’un d’importance planétaire, l’autre concentré dans les banlieues de nos métropoles : le défi écologique et la reconquête des territoires perdus de la Républiques. Or, malgré des paroles fortes sur ces deux plans – nul n’a oublié par exemple le « Make our planet great again » prononcé par Macron –, rien de significatif n’a été engagé par l’exécutif sur ces questions vitales, l’une pour lutter contre le réchauffement climatique au plan national, l’autre pour mettre un terme aux dérives communautaristes et à la remise en cause de l’ordre républicain. En refusant de donner à ses ministres d’État Hulot et Collomb les moyens de prendre les mesures énergiques que nécessitent la situation écologique d’un côté et le climat social dans les cités de l’autre, Macron a fait preuve, non seulement d’un autoritarisme de mauvais aloi, mais également d’une consternante duplicité en matière environnementale et d’une pitoyable pusillanimité au plan sécuritaire.

Un exécutif aveugle et sourd

Comment s’étonner, dès lors, que des velléités de rébellion, des rêves de révolte, naissent et mûrissent ici et là, se propagent sur les réseaux sociaux ? Certes, rien ne laisse présager, en l’état actuel de la société française, un embrasement imminent, tant les ouvriers et les employés, trop souvent confrontés au chantage à l’emploi et, pour une partie d’entre eux, repliés sur un individualisme délétère insidieusement instillé dans les esprits par la doxa libérale, sont devenus frileux et craintifs. Mais il est des volcans dont les éruptions ne sont guère précédées de signes annonciateurs, des violentes tempêtes qui se lèvent soudainement sur un océan qui, jusque-là, faisait le gros dos en contenant sa fureur.

De tels climats d’incubation, la France en a déjà connus. Écoutons à cet égard le discours de l’un des plus brillants analystes de la chose politique qui se soit exprimé dans notre pays, l’un de ceux qui ont le mieux compris ce que devrait être une démocratie digne de ce nom :

 « La France avait jeté dans le monde, la première, au milieu du fracas du tonnerre de sa première révolution, des principes qui, depuis, se sont trouvés régénérateurs de toutes les sociétés modernes. Ç’a été sa gloire, c'est la plus précieuse partie d'elle-même. Eh bien ! Messieurs, ce sont ces principes-là que nos exemples affaiblissent aujourd'hui.(…) On dit qu'il n'y a point de péril, parce qu'il n'y a pas d'émeute. On dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez-moi de vous dire que je crois que vous vous trompez. Sans doute le désordre n'est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières qui, aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis. Mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement même, mais la société, à l'ébranler sur les bases sur lesquelles elle repose aujourd'hui ? N'écoutez-vous pas ce qui se dit tous les jours dans leur sein ? N'entendez-vous pas qu'on y répète sans cesse que tout ce qui se trouve au-dessus d'elles est incapable et indigne de les gouverner ; que la division des biens faite jusqu'à présent dans le monde est injuste ; que la propriété repose sur des bases qui ne sont pas équitables ? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d'une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles doivent amener tôt ou tard, je ne sais pas quand, je ne sais comment, mais elles doivent amener tôt ou tard les révolutions les plus redoutables ? Telle est, Messieurs, ma conviction profonde : je crois que nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan, j'en suis profondément convaincu… »

Ces paroles fortes et d’une étonnante actualité ont été prononcées par... Alexis de Tocqueville le 27 janvier 1848 dans l’enceinte de la Chambre des Députés. Moins de 5 semaines plus tard, éclatait une nouvelle révolution. Elle contraindra Louis-Philippe à l’abdication et débouchera sur la proclamation de la IIe République.

Emmanuel Macron et ses amis politiques, zélés serviteurs du grand patronat et promoteurs de contreréformes socioéconomiques d’inspiration néolibérales particulièrement injustes pour les retraités et les travailleurs, feraient bien de méditer ce précédent ! On ne peut en effet s’en prendre aux classes populaires avec une détermination aussi manifestement teintée d’arrogance et de cynisme et, « en même temps », sauvegarder toujours plus les intérêts des puissants et des riches sans risquer, à tout moment, de voir les torrents de lave surgir du volcan que l’on croyait endormi !

Une éruption qui pourrait prendre la forme d’insurrections, certes ! Mais aussi – et c’est plus probable en l’état actuel des mentalités et du contexte social – se traduire, comme ailleurs sur le continent, par une arrivée en grand nombre dans les instances européennes et locales d’élus populistes dont la démagogie tient lieu de projet. Une première étape avant que les forces politiques ainsi portées par l’élan populaire impulsé par des électeurs pauvres, des retraités démunis et des travailleurs précaires toujours plus nombreux n’en viennent à viser plus haut, avec des chances de réussite renforcées par l’incroyable aveuglement de nos gouvernants. Et tout particulièrement par la cécité du « monarque ».

Isolé dans son palais républicain au point de ne plus voir la réalité sociale de nos territoires, de ne plus écouter les mises en garde de son entourage, pas plus que celles des observateurs avisés de la vie politique, Macron est-il capable d’entendre l’avertissement de Tocqueville ? Est-il capable de réagir à un discours qui semble avoir été prononcé hier tant il décrit avec lucidité la France contemporaine  ? Rien n’est moins sûr, hélas ! Et c’est ainsi que l’homme qui prétendait redonner de la grandeur à notre pays pourrait être celui qui la précipitera, au mieux dans la crise de régime, au pire dans un chaos dont nul ne sait ce qu’il pourrait en sortir.

Note : cet article est une reprise partielle actualisée d’un texte de ... 2010

 



116 réactions


  • troletbuse troletbuse 16 octobre 2018 09:52
    Ouf, on est quand même les premiers quelque part
    Parait que les copains sont nommés. Castagneur à l’intérieur. Il a été choisi à cause de son nom et il parait qu’il dit toujours « oui », et même qu’il a de mauvaises fréquentations. Etonnant, non ?

  • troletbuse troletbuse 16 octobre 2018 14:05
    Voici une chanson d’Aznavour qui vaut mieux qu’un long article


  • keiser keiser 17 octobre 2018 09:30
    Salut Fergus

    Mais on n’en est pas là, et le plus probable est une montée significative du vote populiste lors des prochaines échéances électorales.

    C’est exactement la conclusion à laquelle nous pensons dans mon entourage.
    Mais cela ne pourra se faire que quand les Le Pen perdront la main sur leur parti.
    Hier soir, Macron l’a bien fait savoir : après lui ce sera le déluge, c’est comme cela qu’il a déjà obtenu pas mal de voix.
    D’autant qu’il s’attaque maintenant à l’opposition avec des pratiques totalitariste digne des pires dictatures.
    Si ce type est réélu, je crains le pire, la moindre rébellion sera justement la bonne excuse pour se donner les pleins pouvoir.
    C’est d’ailleurs pour cela qu’il couve la cinquième république comme une vieille poule.
    Allant même jusqu’à dire que ceux qui la réclame sont antidémocratique.
    Pour moi Macron est potentiellement dangereux et il le démontre un peu plus chaque jour.

    • Fergus Fergus 17 octobre 2018 09:45

      Bonjour, keiser

      De plus en plus de gens font, non sans raisons, cette analyse d’un danger potentiel de dérive vers un état totalitaire.

      Et si, comme on peut le craindre, les perquisitions effectuées à l’encontre de Mélenchon et de la FI ont été ordonnées par l’exécutif à un procureur de fait dépendant de la Chancellerie, alors on peut réellement avoir des inquiétudes.

      Nous n’en sommes toutefois pas là, loin s’en faut, et les manœuvres engagées par le pouvoir en place pour discréditer ses opposants pourraient se retourner contre lui. A suivre avec beaucoup d’intérêt et de... vigilance !


    • foufouille foufouille 17 octobre 2018 10:08

      @Self con troll

      perso, je remarque qu’il n’y a aucune enquête sur les ripoublicains alors que 2 de leurs élections ont été truquées et pas mal de magouilles dans le passé.


    • troletbuse troletbuse 17 octobre 2018 10:12

      @Fergus

      Vous minimisez toujours Fergus. Ah si l’on était encore sous Le Nain, c’est sur que vous auriez dit « un procureur aux ordres », ce qui d’ailleurs est un pléonasme. Même Hollandouille, un traître, a mis totalement la justice aux ordres du pouvoir. Je vous l’ai dit hier mais vous restez dans le général et ne répondez pas à ce qui vous gêne. Pour MLP, pour vous, naturellement, elle doit être coupable. Vous devriez relire et vous imprégniez de cette prose que vous devez connaître :
      Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif
      Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit ..............
      Vous connaissez la fin.
      Macronimbus est une saloperie à éliminer sans remords ni regrets. Vous, vous vous en accommodez très bien..

    • keiser keiser 17 octobre 2018 10:30

      @Fergus


      J’ai peut être loupé un épisode mais je ne pense pas que Bayrou ai eu ce genre de traitement par le parquet et la police ?
      De plus, il me semble que Mélenchon était dans son droit :
      Je crois qu’une perquisition sans un témoin de la partie incriminée, est illégale.
      En sachant qu’il comptaient bien saisir les ordis et toutes les données d’un parti d’opposition, on imagine facilement ce qu’ils peuvent en faire.
      Et quand on voit la reforme de la justice, il y de quoi être inquiet.


    • Fergus Fergus 17 octobre 2018 11:26

      @ keiser

      J’ai en effet indiqué dans un commentaire cette différence de traitement entre la FI et le Modem.

      Si le procureur n’a pas d’éléments un tant soit peu sérieux, cette affaire risque de se retourner gravement contre Macron, et cela même si - hypothèse peu probable - ledit procureur a sur-agi de son propre chef.


    • Fergus Fergus 17 octobre 2018 11:35

      Bonjour, troletbuse

      J’ai indiqué ci-dessus que l’on peut craindre, en effet, que le procureur soit aux ordres de la Chancellerie. C’est même l’hypothèse la plus probable, étant donné le caractère « sensible » de ce genre d’action judiciaire à l’encontre d’un opposant de poids. Mais nous ne sommes pas encore dans Matin brun !

      « Macronimbus est une saloperie à éliminer sans remords ni regrets »

      Je pense moi aussi que Macron - dont je ne m’accommode pas, ne vous en déplaise - est à écarter du pouvoir, et le plus tôt sera le mieux. Mais cette décision ne pourra être le fait que des électeurs français dans leur globalité, pas de vous ou moi à titre individuel !


    • Aristide Aristide 17 octobre 2018 12:48

      @Fergus


      Même si on peut admettre que l’intervention du procureur ne doit pas faire de grandes peines au pouvoir, il est tout de même étonnant que le seul axe de défense de Mélenchon soit strictement formel. Il remet en cause, l’intervention chez lui et dans les différents lieux perquisitionnés. Étonnamment, je n’ai rien entendu sur le fonde cette affaire. Et pourtant, il y aurait des elements à fournir à la justice, les emplois du temps de ces collaborateurs européens, tous responsable dans des annexes de FI, ...

      Il me semble que le meilleur argument serait de démontrer la réalité des horaires de ses collaborateurs travaillant au Parlement Européen. En un autre temps, un candidat a été plombé par les mêmes soupçons sur son attachée parlementaire préférée. 

      Je ne vois aucun partisan de FI se féliciter de cette égalité de traitement.




    • Fergus Fergus 17 octobre 2018 12:56

      @ Aristide

      « il y aurait des elements à fournir à la justice, les emplois du temps de ces collaborateurs européens, tous responsable dans des annexes de FI »

      Les caciques de la FI affirment que tous les documents demandés ont été fournis ou l’auraient été sans difficulté. J’attends de voir la suite des évènements pour me forger une opinion ferme, non basée sur le souhait que toute cette affaire soit le fruit d’une tentative de déstabilisation de la FI.


    • Sparker Sparker 21 octobre 2018 23:09

      @Aristide


      Allez trainer sur les blogs FI vous verrai es documents que vous voulez . Puisque les « journalistes » ne font pas les comparatifs de dépenses de campagne, les FI l’ont ait et c’est visible sur le site. D’autres explications sont données.
      Ne vous inquiétait pas pour les attachés parlementaires, s’il y avait eu quelque chose il y a longtemps qu’on les auraient plombés depuis 18 mois.
      Beaucoup d’éléments de langage ont étés jetés en pâture pour la chorale, le plus attristant c’est qu’on les retrouve, bien souvent, dans des commentaires de lambda comme nous.

  • Sparker Sparker 21 octobre 2018 23:10

    Bon article Fergus, merci.


  • Sparker Sparker 22 octobre 2018 01:35
    Et avec la rafale de lobbyiste qui sont entrés au gouvernement ou ont changés de chaise, ni vu ni connu, qui nous prépare la liquidation de la sécu avec sanofi à l’affut, faut aller vite avant que ça ne se dégrade de trop, y’a les retraites à passer aussi.
    Le premier contre feux, « pacifier » l’assemblée en muselant les oppositions à ce projeeeettt.

    • Fergus Fergus 22 octobre 2018 09:21

      @ Sparker

      Vous avez raison, la vigilance est plus que jamais nécessaire, et la mobilisation devra suivre si les menaces se précisent. Un camouflet pour LREM au Européennes serait le bienvenu dans ce contexte de menaces pour les acquis issus des travaux du CNR. Encore faudrait-il que les yeux de tous se dessillent... 


Réagir