samedi 16 mai - par Sylvain Rakotoarison

Gaston Plissonnier, le (vieux) disque dur du parti communiste français

« Pour le parti communiste français, la solidarité avec le parti communiste soviétique est une question d’importance primordiale, une donnée de principe (…). Maintenir et renforcer ces liens d’amitié et de solidarité (…) est le but que, pour notre part, nous assignons à nos prochains entretiens. » (Gaston Plissonnier, 23 octobre 1968).



Malgré cette loyauté voire allégeance systématique, il venait juste d’y avoir divergence entre les communistes français et les communistes soviétiques sur le Printemps de Prague. Waldeck Rochet a écrit le 3 octobre 1968 à Leonid Brejnev pour fixer la date d’une rencontre finalement prévue au 4 novembre 1968. Ce rapport du cacique du PCF insistait : « On ne peut accepter dans le mouvement communiste une unité factice aussi dangereuse que paralysante. ». Et pourtant, jamais les deux partis communistes n’ont été aussi liés qu’à cette époque…

L’éminence grise, la mémoire vivante, le secrétaire perpétuel, l’intellectuel idéologue, le cacique permanent, l’apparatchik numéro un, le travailleur de l’ombre, le DRH des cadres, le maître de la langue de bois, l’homme des causes floues, l’ordonnateur des financements occultes, le militant des mystères, le dépositaire des secrets, le greffier en chef du PCF, l’ambassadeur auprès du "grand frère", l’homme de Moscou… J’aurais eu cent titres possibles pour évoquer la figure de Gaston Plissonnier, mort à Levallois-Perret il y a vingt-cinq ans, le 16 mai 1995, à l’âge de 81 ans (né le 11 juillet 1913 en Saône-et-Loire).

L’homme était peu connu du grand public, d’autant plus qu’il faisait de la politique sans avoir eu de mandat électif. Son importance au sein de l’appareil communiste était inversement proportionnelle à sa notoriété. Aussi discret qu’indispensable, aussi secret qu’influent, aussi modeste qu’érudit, aussi invisible que travailleur. C’est le rôle des éminences grises, ces ronds-de-cuir qui s’occupent des coulisses, de l’arrière-boutique, de l’intendance, du fonctionnement interne, de l’idéologie, des relations indéfectibles (financières autant que politiques) auprès du "grand frère", le parti communiste d’Union Soviétique (PCUS), ainsi que des "petits frères".

Orphelin de mère à 13 ans, d’une fratrie de huit enfants, Gaston Plissonnier a quitté l’école très tôt et a travaillé dès l’âge de 15 ans. Il s’est engagé au parti communiste en 1935 dans son département d’origine, la Saône-et-Loire, où il rencontra du côté de Louhans son mentor et ami, Waldeck Rochet (1905-1983). On lui confia quelques responsabilités dans les organisations communistes. Pendant la guerre, il n’a pas combattu (car réformé), mais s’est opposé aux nazis bien avant l’engagement de l’URSS contre Hitler. Il fut effectivement résistant comme Henri Krasucki, cherchant surtout à restructurer clandestinement le parti communiste français dont la dissolution a été prononcée par Édouard Daladier, le Président du Conseil, le 26 septembre 1939 en raison du Pacte germano-soviétique (signé le 23 août 1939), faisant du PCF, inféodé à l’URSS, un allié de l’ennemi et donc un traître à la France (l’URSS ayant un pacte d’alliance avec l’Allemagne, en guerre contre la France).

Sa plume pour son autobiographie sous forme d’entretiens ("Une vie pour lutter", sortie en 1984 chez Messidor), sociologue et journaliste communiste, Danielle Bleitrach, qui l’a souvent côtoyé, a voulu témoigner pour réfuter toute idée de "résistance tardive" (c’est-à-dire, seulement à partir de 1941) : « Gaston m’expliquait que, comme beaucoup de militants, il a vécu d’abord l’opposition à la trahison de Munich en affirmant "Munich, c’est la guerre", et le pacte est signé le 23 août, la France déclare la guerre à l’Allemagne à la suite de l’invasion de la Pologne. Tous les témoignages, celui de mon mari qui agit en Provence, lui Gaston qui agit en Bourgogne, vont dans le même sens. Ils y voient un acte tactique face à Munich. Au plus haut niveau, la direction du PCF envoie alors à Moscou des délégués. En attendant les explications, ils votent à l’Assemblée les crédits de guerre le 2 septembre et Maurice Thorez rejoint son unité. ».

Et d’ajouter à propos de Gaston Plissonnier : « Il fallait un immense courage et beaucoup de prudence à ce petit bonhomme, timide et résolu, pour aller le plus souvent à pied, faisant des kilomètres, de ferme en ferme, ne disant pas un mot de trop, pour avoir pu sous la présence allemande, recréer le parti le faire grandir. » (1er octobre 2016). Dès l’été 1940, Gaston Plissonnier a donc cherché à coordonner et restructurer l’appareil éclaté du parti interdit. Il participa à des actions de résistance, en particulier pour libérer la ville de Toulouse (avec le grade de capitaine).

Claude Lecomte, dans "L’Humanité" du 17 mai 1995, précisait néanmoins que Gaston Plissonnier avait déclaré à ce journal en mai 1994, à propos du Pacte germano-soviétique : « L’URSS ne peut pas se tromper. » ! Et Claude Lecomte poursuivait : « Malgré tout, avec ses amis, il commence une activité résistante en cachant des armes, en éditant des tracts, en dénonçant le régime de Vichy et les illusions qu’il crée encore dans les premières années de l’Occupation. (…) Son activité clandestine lui vaudra, après la guerre, d’être nommé chevalier de la Légion d’honneur. ». Et sur les crimes de Staline, il s’interrogeait : « Comment aurait-il pu accueillir froidement les révélations sur les crimes de Staline et des siens, sur les erreurs accumulées ensuite dans ces pays par la bureaucratie d’État cachée sous le masque du communisme ? Il reconnaît, dans son livre : "J’ai pensé qu’il fallait minimiser, agir avec prudence. Nous nous disions : si nous laissons affaiblir le parti, si nous le laissons se diviser, ce sera très grave". ». Après tout, ce n’était pas si différent que la loi du silence à propos des prêtres pédophiles pour prémunir l’Église catholique de scandales qui, pourtant, s’ébruiteraient un jour ou l’autre.

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Revenons à ses débuts. Après la guerre, et jusqu’en décembre 1990, pendant quarante-cinq ans, Gaston Plissonnier fut un apparatchik du PCF, permanent chargé de l’organisation des fédérations et, au fil des années, excellent connaisseur de toutes les affaires internes au parti, ses relations troubles, ses financements occultes, etc. Il était intouchable car il connaissait tous les écarts de tout le monde. Il cultivait un silence religieux aussi efficace que le secret de la confession chez les prêtres. Il fut secrétaire fédéral de la fédération du Loir-et-Cher entre mai 1948 et novembre 1953 (lui a succédé entre autres un de ses poulains, René Piquet, qui fut longtemps député européen, de 1979 à 1997, et dirigeant du PCF).


Et ses fonctions importantes furent nationales, notamment en dirigeant la stratégique commission de contrôle politique dans les années 1950, au moment des "purges". Gaston Plissonnier grimpa dans la hiérarchie du parti : membre du comité central (équivalent du parlement du parti) en 1950, membre du secrétariat en 1956, enfin, membre du bureau politique en 1964. Sa toute-puissance coïncidait avec la période brejnévienne en URSS.

En fait, il a participé à toutes les réunions du secrétariat et du bureau politique dès juin 1954 car il était le secrétaire administratif, et Jacques Duclos lui avait confié le suivi des fédérations, en principe pour seconder Auguste Lecœur (1911-1992), ancien sous-ministre et ancien jeune espoir, mais ce dernier allait être exclu quelques mois plus tard (comme furent évincés d’autres résistants comme André Marty, Georges Guingouin et Charles Tillon).

Précisons qu’homme à poigne, Auguste Lecœur avait joué un rôle essentiel pendant la guerre, chargé de structurer le parti communiste en 1942, dans la clandestinité. Il raconta plus tard : « J’imposai une discipline rigoureuse. Pour commencer, je fis suivre tel ou tel camarade responsable par un camarade de mon service. Au début, il ne s’apercevait de rien et se montrait tout étonné quand je lui rendais compte minute par minute de son emploi du temps pour tel jour. Par la suite, ils se méfièrent tous et se montrèrent plus prudents, ce que je désirais. ». En décembre 1953, Gaston Plissonnier a commencé à torpiller Auguste Lecœur, responsable des fédérations, en fustigeant dans un article des "Cahiers du communisme" la « surveillance hiérarchique permanente des cadres » instaurée par Auguste Lecœur.

Pendant une quarantaine d’années, Gaston Plissonnier s’occupa au PCF des investitures aux élections, des finances, des aides aux partis communistes étrangers illégaux, ce qui a nourri un réseau international très important avec les communistes étrangers.

Fidèle de Waldeck Rochet devenu le secrétaire général (c’est-à-dire le "chef suprême") du PCF du 17 mai 1964 au 17 décembre 1972, Gaston Plissonnier savait tout sur tout le monde à l’intérieur du parti communiste, et cela depuis la fin de la guerre, ce qui lui donnait une position particulièrement puissante. Son influence, il l’exerça notamment en favorisant l’accession au "pouvoir" de Georges Marchais (pour succéder à Waldeck Rochet, malade) au détriment du brillant Roland Leroy, chargé alors des relations avec les intellectuels et les artistes dont l’esprit rebelle pouvait inquiéter les apparatchiks.

Gaston Plissonnier a pris sa retraite en décembre 1990, en même temps que la disparition brutale en plein congrès communiste de son épouse Juliette Dubois (1911-1990). Celle-c fut, elle aussi, une militante communiste très active, de Côte-d’Or, rencontrée dans les années 1930. Résistante, arrêtée et dépotée au camp de Ravensbrück, elle fut après la guerre la secrétaire fédérale de la fédération de Côte-d’Or du PCF, élue sénatrice ("conseillère de la République") de Côte-d’Or du 8 mai 1947 au 7 novembre 1948, conseillère municipale de Dijon de 1947 à 1953 et conseillère générale de Nanterre de 1967 à 1976. Également membre du comité central de 1956 à 1964.

Plus anecdotique mais intéressant à savoir, de leur union en 1954 est né un fils (unique), Pierre Plissonnier, qui a été directeur de l’activité long-courrier chez Air France. Il fut agressé en 2015 par des syndicalistes de la CGT qui lui ont arraché la chemise. Selon le journaliste Luc Rosenzweig dans "Causeur" du 30 septembre 2016 (à qui répondait Danielle Bleitrach, voir plus haut) : « Même s’il était un brillant sujet scolaire, l’accès de Pierre Plissonnier aux étages de direction d’Air France n’est pas étrangère au fait que le ministère des transports, tutelle de la compagnie aérienne nationale, entre 1981 et 1984, était détenu par le communiste Charles Fiterman, dont Plissonnier avait favorisé la carrière au sein du parti. L’hérédité fit le reste (…). La mémoire syndicale n’avait pas oublié d’où venait l’homme maintenant chargé de mettre en œuvre les compressions d’effectifs (…). La brutalité dont il fut la victime n’avait donc rien de fortuit. ».

Celui qui fut le bras droit aussi discret qu’efficace des trois dirigeants historiques du PCF, Maurice Thorez, Waldeck Rochet et Georges Marchais, n’hésitait jamais à répéter cette formule : « Ma vie se confond avec celle du parti. ». Après 1990, "Gaston" ne fut jamais remplacé, et le 29 janvier 1994, Georges Marchais fut remplacé par …Robert Hue, qui, vingt ans plus tard, en 2016, fut parmi les premiers responsables politiques à soutenir le candidat Emmanuel Macron à l’élection présidentielle. Luttant contre une sale maladie, Gaston Plissonnier s’est éteint il y a un quart de siècle et est enterré à la 97e division du cimetière du Père Lachaise, à Paris.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Gaston Plissonnier.
Jean Ferrat.
Roland Leroy.
Georges Séguy.
Le communisme peut-il être démocratique ?
Karl Marx.
Claude Cabanes.
Michel Naudy.
Paul Vaillant-Couturier.
La Révolution russe de 1917.
Jacques Duclos.
Staline.
Georges Marchais.
Front populaire.
Jean Jaurès.
Léon Blum.

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2 réactions


  • dimitrius 16 mai 11:19

    Amen !!!


  • xana 16 mai 23:07

    J’ai pas lu l’article ; les salades de Sylvain sont sans intérêt.

    par contre j’ai eu la curiosité de voir QUI pouvait bien avoir commenté ( 1 seul commentaire !) : C’est ce con de « dimitrius » (Première lettre sans capitale, c’est ainsi qu’il se définit) et donne ainsi son avis : « Amen !!! »...

    Ben, ca ne ne donne vraiment pas plus envie de lire la tartine de Rakoto. Laissons-là ces deux cons.


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