vendredi 12 juin - par Sylvain Rakotoarison

Le bon docteur Henri Queuille

« Ce cloporte béquillard, plat et blasé, était l’éternel ministre de l’agriculture de la Troisième République. (…) La Quatrième République, dont on n’observa jamais trop qu’elle a été faite principalement avec les déchets de la Troisième, transforma Queuille en Président du Conseil. Il inventa alors une trente-troisième position, celle qui seyait le mieux à son tempérament, l’immobilité. Tout le temps qu’il resta au pouvoir, il s’amusa tout seul, mais il n’engendra pas le plus petit projet, la plus petite innovation. Il fut aussi stérile qu’Onan. » (André Figueras, 1956).

Le bon docteur Henri Queuille

Dans sa "Zoologie du Palais-Bourbon", André Figueras était particulièrement féroce contre l’un des représentants les plus typiques de la Troisième et Quatrième Républiques confondues. Le collègue Edgar Faure semblait être du même avis, lui qui avait lâché au détour d’un marchandage ministériel : « L’immobilisme est en marche, rien ne pourra l’arrêter ! » (l’inimitié fut réciproque). Il faut dire que l’homme concerné avait apporté le bâton pour être battu. En septembre 1948, par exemple, il avait déclaré, au sommet du pouvoir : « La politique, ce n’est pas résoudre des problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent. ». Ou encore ce raisonnement, digne des meilleures logiques shadoks : « Il n’est pas de problème, si compliqué soit-il, que le temps et l’absence de solutions ne finissent par résoudre. ».

Cela fait maintenant cinquante ans, le 15 juin 1970, que l’ancien ministre multiple Henri Queuille est mort à Paris, à l’âge de 86 ans, et malheureusement, sa postérité est assez faible et surtout locale, car il a représenté pendant des décennies un département très "présidentiel", la Corrèze (Jacques Chirac et François Hollande). Surtout, sa réputation d’immobilisme a tellement gangrené sa postérité qu’on en a fait un synonyme d’immobilisme spécialement pour François Hollande. Pourtant, il a été quand même honoré par un timbre d’un euro il n’y a pas si longtemps, en 2012, lui qui avait toujours refusé la Légion d’honneur.

À l’évidence, Henri Queuille, républicain rad-soc (radical socialiste) de province, fait partie du grand livre de notre Histoire de France, en tout cas, celle de la République française. Il a cumulé en mandats et en durée un nombre très important de fonctions, de postes, de sièges, un "politicien" professionnel par excellence, que l’on pourrait croire arriviste et "retournevestiste", et pourtant, il a toujours été fidèle à un seul parti, et il a refusé de voter les plein pouvoirs de Pétain le 10 juillet 1940. Est-ce un critère ? D’autres ont voté pour et ont pourtant fait de grandes réalisations quelques années plus tard, comme Robert Schuman. En tout cas, il y a eu un excellent documentaire sur sa vie diffusé sur FR3 dans les années 1980, dont je n’ai malheureusement pas réussi à retrouver les coordonnées, introuvable même sur Internet.

Né le 31 mars 1884, médecin généraliste installé à Neuvic, sa ville natale, en Corrèze, à partir de 1908, Henri Queuille a commencé une très imposante carrière politique : élu maire de Neuvic à l’âge de 28 ans, conseiller général du canton de Neuvic à 29 ans et député d’Ussel à 30 ans.

Élu multirécidiviste, il fut réélu à de très nombreux mandats. Parlementaire : député de 1914 à 1935 (il ne s’est pas présenté en 1936, et sa circonscription a été gagnée par le candidat communiste) et de 1946 à 1958 (menant une liste radicale, il fut battu en octobre 1945, victime du discrédit des radicaux d’avant-guerre et prônant la restauration de la Troisième République), sénateur de 1935 à 1941 (révoqué par Pétain).

Implanté localement. Maire de Neuvic de 1912 à 1941 (révoqué par Pétain) et de 1945 à 1965. Conseiller général de Neuvic de 1913 à 1941 (révoqué par Pétain) et de 1945 à 1961 (un médecin socialiste lui succéda, maire de Palisse), et président du conseil général de Corrèze de 1921 à 1941. Membre du parti radical durant toute son existence, Henri Queuille se situait donc à la gauche de la gauche de l’échiquier politique des républicains au début de sa carrière. I a succédé à la mairie et au canton à un vieux médecin radical, sénateur, François Dellestable (1851 à 1922). Tout au long de son mandat, il y avait un courant très fort en faveur des communistes en Corrèze.

Pour la petite histoire, il est intéressant de noter qu’à Henri Queuille a succédé en novembre 1958 un député socialiste dans la circonscription d’Ussel, François Var qui fut lui-même battu en mars 1967 par un jeune loup gaulliste, Jacques Chirac, qui fut réélu dans cette terre de mission jusqu’à son élection à la Présidence de la République en mai 1995. Son suppléant Jean-Pierre Dupont "reprit" la circonscription à partir de juin 1995 (grâce à une élection partielle) et comme Henri Queuille, comme Jacques Chirac (1970 à 1979), député de la même circonscription, présida également le conseil général de Corrèze de 1992 à 2008 (et à ce poste, fut battu en 2008 par François Hollande).

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Pour sa première campagne pour se faire élire député, il venait déjà d’être élu maire et conseiller général, et son père avait été élu adjoint au maire de Neuvic dans le passé, ce qui montrait un ancrage tant familial que personnel.

Dans sa profession de foi de 1914, Henri Queuille a beaucoup insisté sur cet ancrage : « Républicain par tradition comme l’étaient les miens, profondément attachés aux conquêtes de la République, j’ai toujours pensé que j’étais tenu de suivre les exemples de droiture politique et de fidélité à mes opinions que j’avais puisés dans ma famille, et que, pour arriver, je ne devais me prêter à aucune compromission. Je suis aussi de ceux, et j’en suis fier, qui n’ont jamais utilisé une parcelle de l’autorité que les électeurs leur avaient donnée, pour assouvir une basse vengeance ou satisfaire un intérêt électoral. Quant à mon idéal de ce que doit être la République, je le résume dans le désir de réaliser tous les espoirs qu’elle fait naître chaque jour, dans ce que ces espoirs ont de plus noble et de plus généreux. ».

Après ces généralités, le texte entrait dans le vif du sujet avec quatre positions politiques. Il se disait favorable à l’impôt sur le revenu (que Joseph Caillaux allait instaurer après les élections). Il était favorable à la loi de deux ans pour le service militaire. Il s’est donné pour mission de l’école laïque : « Il ne faut plus qu’il y ait en France d’illettrés. ». Enfin, il était partisan d’une réforme du mode de scrutin avec « l’adoption du scrutin de liste, avec représentation des minorités ».

Au-delà de ces quatre priorités, il a déclaré également soutenir la réforme judiciaire (il est amusant de lire une phrase qu’on pourrait retrouver encore dans un document de campagne en 2020, plus de cent ans plus tard : « La France souffre depuis longtemps d’un système judiciaire qui ne répond plus à nos besoins actuels. » !), la réforme administrative (là encore, des phrases toujours d’actualité, comme : « rechercher la simplification des rouages administratifs qu’il serait facile de réaliser par une décentralisation qui s’impose à tous points de vue »), les incompatibilités parlementaires avec des fonctions attachées au conseil d’administration de sociétés financières ou industrielles (« pour éviter le retour de scandales semblables à ceux qui ces derniers temps ont profondément ému la conscience du pays » !), enfin, l’extension des assurances et prévoyance sociales (« qui devraient protéger contre l’invalidité et le chômage »). ainsi que d’autres points dont le développement du tourisme et du réseau ferroviaire en Corrèze.

Pendant la Première Guerre mondiale, Henri Queuille fut engagé volontaire et travailla comme médecin à Baccarat, au sud-est de Nancy. Après 1918, il est devenu très rapidement, une valeur montante du radicalisme, au même titre que le parti radical a dominé la classe politique de l’entre-deux-guerres.

Henri Queuille a commencé sa carrière ministérielle à l’âge de 35 ans, il l’a finie à 70 ans, le double ! Il a été trente-quatre fois ministre et trois fois chef du gouvernement.

Dans son dictionnaire des parlementaires français, Jean Jolly expliquait les raisons de son envol politique : « Au Parlement, il a suivi avec une loyauté sans éclipse son chef de file qui était le plus souvent son Président du Conseil. Avec Édouard Herriot, il s’est rallié à Poincaré [en juillet 1926] qui lui manifestait une particulière bienveillance. Avec Édouard Daladier, il s’est rallié à Léon Blum [en juin 1936] au temps du Front populaire. Au pouvoir, il s’est appliqué à ne heurter personne et pour résoudre les difficultés, il recherchait la conciliation et préférait le compromis à la querelle. Aussi jouissait-il de l’estime et de la considération générales. ». Pour rappel, Édouard Herriot (1872-1957) et Édouard Daladier (1884-1970) étaient des hommes de la même génération qu’Henri Queuille (1884-1970).

Refusant des postures trop politiciennes et des positions extrémistes, Henri Queuille fut un acteur récurrent de la Troisième République, très actif comme parlementaire mais aussi comme ministre, et il fut bousculé par l’affaire Stavisky comme beaucoup de radicaux : comme Ministre de l’Agriculture, il a suspendu Yves Blanchard, le directeur des services agricoles de Seine-et-Oise car il était membre du conseil d’administration de la Foncière et avait placé des bons de Bayonne, et ce dernier, refusant de s’expliquer devant la justice, s’est finalement suicidé dans la forêt de Fontainebleau.

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Il fut quatorze fois Ministre de l’Agriculture du 20 janvier 1920 au 16 janvier 1921, du 14 juin 1924 au 17 avril 1925, du 19 juillet 1926 au 11 novembre 1928, du 21 février 1930 au 2 mars 1930, du 18 décembre 1932 au 8 novembre 1934 et du 10 avril 1938 au 21 mars 1940. On imagine aussi pourquoi Marie-France Garaud a traité Jacques Chirac de rad-soc, au-delà de la position supposée centriste qu’il a vaguement adoptée à partir des années 1980, il était aussi le digne successeur d’Henri Queuille au Ministère de l’Agriculture (et dans sa circonscription, et à la présidence du conseil général).

Henri Queuille fut par ailleurs Ministre de la Santé publique du 13 décembre 1930 au 27 janvier 1931 et du 8 novembre 1934 au 1er juin 1935 (avec l’Éducation physique), Ministre des PTT du 3 juin 1932 au 18 décembre 1932, Ministre des Travaux publics du 22 juin 1937 au 13 mars 1938, Ministre du Ravitaillement du 21 mars 1940 au 16 juin 1940 dans le gouvernement éphémère de Paul Reynaud juste avant l’arrivée au pouvoir de Pétain et de l’arrivée des Allemands à Paris.

Révoqué le 16 juillet 1941 de tous ses mandats, Henri Queuille a rejoint De Gaulle à Londres en avril 1943 après une première tentative infructueuse. Très connu par les agriculteurs, il a lancé un appel aux ceux-là à la radio BBC pour leur demander de rejoindre la Résistance et De Gaulle. Le chef de la France libre l’intégra le 9 novembre 1943 comme commissaire d’État au Comité français de libération nationale (CFLN), l’équivalent de ministre d’État, en tant que représentant des radicaux (De Gaulle souhaitait y faire représenter toutes les forces politiques de la Troisième République). Cependant, le 10 septembre 1944, Henri Queuille quitta le gouvernement provisoire, sans doute pour incompatibilité d’humeur avec De Gaulle.

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Participant au redressement du parti radical (il a été élu président du groupe radical à l’Assemblée le 29 janvier 1947 quand Édouard Herriot fut élu au perchoir), Henri Queuille est devenu une figure radicale incontournable de la Quatrième République, se hissant aux postes les plus puissants du gouvernement pendant une petite décennie. Il fut en effet nommé Ministre d’État du 26 juillet 1948 au 5 septembre 1948, Ministre des Travaux publics, des Transports et du Tourisme du 5 septembre 1948 au 11 septembre 1958, puis a atteint Matignon le 12 septembre 1948.

Henri Queuille fut ainsi investi trois fois Président du Conseil, du 12 septembre 1948 au 28 octobre 1949, puis du 2 juillet 1950 au 12 juillet 1950, enfin, du 10 mars 1951 au 10 juillet 1951. Il fut également Ministre de l’Intérieur du 7 février 1950 au 20 janvier 1952, Vice-Président du Conseil dans cinq autres gouvernements, u 29 octobre 1949 au 2 juillet 1950, du 20 janvier 1952 au 19 juin 1954 ainsi que Ministre d’État du 11 août 1951 au 8 janvier 1953. Tous ces ministères en font l’un des recordmen des portefeuilles sous la République, même si certains n’ont duré parfois que quelques jours ou semaines.

Lors de son troisième gouvernement, Henri Queuille a fait adopter le 7 mai 1951 la loi Queuille qui était la réforme du mode de scrutin en introduisant les apparentements, visant à favoriser électoralement les partis de la Troisième force (radicaux, MRP, républicains indépendants, SFIO) et à laminer le PCF et les gaullistes (RPF). Dans sa profession de foi lors des élections législatives de juin 1951, Henri Queuille a dénoncé deux périls, les gaullistes et les communistes (« l’entreprise de pouvoir personnel et la dictature d’un parti au service de l’étranger »).

Affaibli par une santé fragile, Henri Queuille a renoncé, malgré sa popularité, à se présenter à l’élection présidentielle de décembre 1953, tandis qu’il n’aurait eu aucun mal à rassembler une majorité absolue de parlementaires sur son nom (il a fallu treize tours pour élire le successeur de Vincent Auriol). Il a également renoncé à poursuivre sa carrière ministérielle, se limitant à ses mandats parlementaire et locaux, d’autant plus qu’il a quitté le parti radical en 1956 après un désaccord avec Pierre Mendès France (chargé de rénover le parti radical) et a rejoint le nouveau Centre républicain d’André Morice.

Après la dissolution par Edgar Faure (qu’il désapprouvait), durant la campagne pour les élections législatives de 1956, Henri Queuille a continué sur le même thème de la Troisième force dans "Paris-Presse" du 6 décembre 1955 en réduisant le choix à trois voies : « le communisme, la République autoritaire et le régime parlementaire ».

Henri Queuille a voté favorablement au retour de De Gaulle au pouvoir en juin 1958, mais s’est ensuite opposé aux nouvelles institutions de la Cinquième République en septembre 1958 et a soutenu avec succès la candidature d’un socialiste pour lui succéder comme député en novembre 1958 (François Var, déjà cité plus haut). Il n’était plus dans le sens de l’histoire. Finalement, avec sa longévité, il aurait presque pu être aussi un homme de la Cinquième République. Réintégrant dès 1958 le parti radical, Henri Queuille en fut désigné président d’honneur en juin 1959 (il avait alors 75 ans).

Fustigé injustement pour n’avoir rien fait, Henri Queuille a en fait beaucoup de réalisations à son actif, en particulier en tant que Ministre de l’Agriculture et qu’élu de Corrèze, un département très rural. Selon un portrait paru dans "Libération" le 21 février 2015 : la création des chambres d’agriculture, de l’école supérieure du génie rural, de la caisse nationale du Crédit Agricole, des mutuelles et coopératives agricoles, l’enseignement agricole, la recherche agronomique, la création de la SNCF. Jean Jolly ajoutait le reboisement des forêts, l’utilisation des forces hydrauliques, etc. C’était pas mal, pour un immobile notoire !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 juin 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Henri Queuille.
Robert Schuman.
Antoine Pinay.
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Félix Gaillard.
Les radicaux.
François Mitterrand.
Joseph Laniel.
Georges Bidault.
Débarquement en Normandie.
Libération de Paris.
Général De Gaulle.
Général Leclerc.
Jean Moulin.
Daniel Cordier.
Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR).
Jean Monnet.
Joseph Kessel.
Maurice Druon.
André Malraux.
Maurice Schumann.
Jacques Chaban-Delmas.
Daniel Mayer.
Edmond Michelet.
Alain Savary.
Léon Blum.
Pierre Mendès France.
Édouard Herriot.
Vincent Auriol.
René Coty.
Maurice Faure.
Gaston Defferre.
Edgar Faure.
René Cassin.
Édouard Bonnefous.

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