mercredi 19 juin - par Paul Jael

Le matérialisme historique... pas mort !

Le matérialisme historique, retrouverait-il une seconde jeunesse au XXIème siècle ? Ce n’est pas impossible, grâce à Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001.

Le matérialisme historique est l’explication marxiste de la structure et de l’évolution de la société. Elle s’articule sur trois grands principes :

  1. Le caractère essentiel du concept de classe sociale pour expliquer une société et son évolution
  2. L’évolution des rapports de classes est le fruit de la croissance des forces productives
  3. Les institutions politiques ainsi que les croyances et idées forment la superstructure qui est entièrement déterminée par la réalité socio-économique formant l’infrastructure de la société.

Au cours des dernières décennies, l’étoile du marxisme a pâli dans le firmament des idées, notamment avec la « révolution conservatrice » anglo-saxonne de la fin des années soixante-dix. Au début du XXIème siècle, la matérialisme historique a sans doute dû passer pour ringard. C’est dans ce contexte que j’ai lu le livre « Le prix de l’inégalité » de l’économiste américain Joseph Stiglitz[1].

J’ai été frappé à quel point ce livre est imprégné des principes 1 et 3 (ci-dessus) du matérialisme historique. Les classes du capitalisme, Marx les appelle les « bourgeois » et les « prolétaires » ; Stiglitz les appelle le « 1% » et « les 99% » mais il s’agit d’une différence de détail. Stiglitz n’étant pas marxiste, cette similitude est involontaire, mais elle n’en est que plus naturelle.

L’objet principal du « Prix de l’inégalité » est de montrer comment le 1% a accru sa part du gâteau au cours des dernières décennies. Mais dans cet article, je m'attache tout particulièrement au chapitre V intitulé « Une démocratie en danger » et au chapitre VI « Nous sommes en 1984 » qui décrivent respectivement la domination politique et la domination idéologique du 1%. C’est la version moderne de la superstructure déterminée par l’infrastructure.

Pour mettre en lumière cette analogie, je vais exposer quelques extraits du livre « L’idéologie allemande » de Marx et Engels suivis de citations du « Prix de l’inégalité ».

Marx & Engels : L’idéologie allemande[2]

« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l'un dans l'autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l'expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d'idées, donc l'expression des rapports qui font d'une classe la classe dominante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination ». (32)

« (la division du travail) se manifeste aussi dans la classe dominante sous forme de division entre le travail intellectuel et le travail matériel, si bien que nous aurons deux catégories d'individus à l'intérieur de cette même classe. Les uns seront les penseurs de cette classe (les idéologues actifs, qui réfléchissent et tirent leur substance principale de l'élaboration de l'illusion que cette classe se fait sur elle-même), tandis que les autres auront une attitude plus passive et plus réceptive en face de ces pensées et de ces illusions, parce qu'ils sont, dans la réalité, les membres actifs de cette classe et qu'ils ont moins de temps pour se faire des illusions et des idées sur leurs propres personnes ». (33)

« … mais cet État n'est pas autre chose que la forme d'organisation que les bourgeois se donnent par nécessité, pour garantir réciproquement leur propriété et leurs intérêts, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. » (47)

« L'État étant donc la forme par laquelle les individus d'une classe dominante font valoir leurs intérêts communs et dans laquelle se résume toute la société civile d'une époque, il s'ensuit que toutes les institutions communes passent par l'intermédiaire de l'État et reçoivent une forme politique ». (47)

« Dans le droit privé, on exprime les rapports de propriété existants comme étant le résultat d'une volonté générale ». (48)

Stiglitz : Le prix de l’inégalité

« Pour ceux qui ont de l’argent, le dépenser pour modeler le processus politique n’est pas une question de civisme ; c’est un investissement pour lequel ils exigent (et obtiennent) un rendement ». (182).

« (L’arrêt de la Cour Suprême autorisant les entreprises à financer sans limite les campagnes électorales) n’est en un sens qu’une nouvelle illustration du brio avec lequel les intérêts d’argent parviennent à créer un système « un dollar, une voix » ». (196)

« Les règles du jeu politique donnent aux plus riches une influence démesurée. » (200)

« Les tentatives pour faire (des réformes) sont paralysées, pour une raison évidente : les plus fortunés ont assez d’incitation et de ressources pour assurer que le système continue à servir leurs intérêts. » (201)

« L’électeur médian (celui dont on peut dire que la moitié des électeurs gagne plus que lui et l’autre moitié moins que lui) est plus riche que l’Américain médian. Nous avons un électorat biaisé, déplacé vers le haut ». (…) L’ampleur des faveurs que le système politique accorde aux très riches est supérieure à ce que peut expliquer la « déformation » de l’électorat. Un autre élément d’explication (…) : le « haut » a persuadé le « milieu » de voir le monde de façon distordue, pour que les mesures servant les intérêts des riches lui paraissent en harmonie avec ses propres intérêts. » (203)

« La grande énigme présentée au chapitre précédent se formulait ainsi : comment, dans une démocratie fondée théoriquement sur le principe « une personne, une voix », le 1% a-t-il pu orienter si triomphalement l’action publique dans son intérêt ? » (213)

« Les grandes fortunes ont un autre moyen d’obtenir de l’Etat ce qu’elles veulent : convaincre les 99% qu’ils ont certains intérêts communs avec le 1%. Cette stratégie relève d’une prestidigitation impressionnante ; à bien des égards, les intérêts du 1% et ceux des 99% sont tout à fait différents. » (213)

« Les milieux aisés ont les instruments, les ressources et les incitations pour configurer les croyances dans le sens de leurs intérêts. Ils ne gagnent pas toujours- mais on est loin d’une bataille à armes égales ». (264)

*

On retrouve les mêmes idées dans ces deux groupes de citations, mais la manière de les exprimer diffère. Marx avait une formation de philosophe[3], ce qu’on ressent dans son langage plutôt abstrait. Stiglitz est plus concret, plus encore que ne le laissent apparaître les citations que j’ai sélectionnées ; les deux chapitres démontent en détail les mécanismes de la domination politique et idéologique dans les Etats-Unis du XXIème siècle.

 

[1] Datant de 2012, de même que la traduction française publiée chez Les Liens qui Libèrent. Les nombres entre parenthèses renvoient aux numéros de page.

[2] Texte original de 1845, traduction française de 1952. Edition électronique de Jean-Marie Tremblay, sur la page Web : http ://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/ideologie_allemande/Ideologie_allemande.pdf

Les nombres entre parenthèses renvoient aux numéros de page.

[3] Il était docteur en philosophie de l’université d’Iéna.



10 réactions


  • rogal 19 juin 08:26

    « Les institutions politiques ainsi que les croyances et idées forment la superstructure qui est entièrement déterminée par la réalité socio-économique formant l’infrastructure de la société »

    L’angoisse de la maladie ou de la mort ne détermineraient en rien les croyances ? Étrange anthropologie.


    • Paul Jael 19 juin 17:57

      @rogal
      Excellente remarque. L’influence profonde de l’infrastructure sur la superstructure me paraît indéniable, mais nier à la superstructure une existence indépendante de cette détermination, comme Marx a tendance à le faire, est une erreur. On devrait parler de corruption de la superstructure par l’infrastructure plutôt que de détermination.


    • rogal 19 juin 20:13

      @Paul Jael
      Vous me voyez heureux de notre accord. Corruption, ne sais pas, car ça suppose un état préalable pur. Détermination est bien sûr trop fort, trop absolu ; mais une influence est toujours envisageable, à analyser au cas par cas.


  • julius 1ER 19 juin 08:56

    C’est bien de re -découvrir ou faire découvrir la réalité du matérialisme-historique car contrairement à bien des idées reçues ce n’est ni une croyance ni un dogme mais bien une analyse fine du mouvement de l’Histoire et des sociétés .....

    il est clair que les intellectuels qui se sont fourvoyés dans les théories de M Friedman sont en train de s’apercevoir que cela ne mène nul part mais de plus sont contraires aux devises affichées de la République cad Liberté , Egalité, Fraternité ..

    comment jouir du concept de Liberté si les 99% s’appauvrissent ce qui rend l’Egalité caduque et la Fraternité c’est le contraire de l’individualisme mais bon les thèses de Friedman ont quand même bien prospéré sous la République il serait temps que les mots inscrits au frontispice des Mairies reprennent du sens et soient enfin au diapason de l’Histoire !!!


  • julius 1ER 19 juin 09:01

    L’individualisme peut-il être fraternel ??? 

    je m’aperçois à le relecture de mon texte que le concept de Fraternité semble antinomique de celui d’individualisme .... cela pourrait-être un excellent sujet du Bac de Philo !!!! 


    • baldis30 19 juin 14:14

      @julius 1ER
      bonjour,
       « cela pourrait-être un excellent sujet du Bac de Philo !!!!  »

       Impensable ..... cela ferait réfléchir   smiley  smiley
      en conséquence pour éviter tout risque de réflexion : supprimer la philo  smiley


  • JC_Lavau JC_Lavau 19 juin 09:05

    Déjà dans les années cinquante, le jésuite Yves Calvez observait que jamais Marx ni Engels ne définissaient le concept de « classe sociale ». Or ce qui était évident sans définition au 19e siècle ne l’était plus autant un siècle plus tard, et l’est encore moins soixante ans plus tard.

    La bourgeoisie a lu Marx, et trouvé des parades.

    La mondialisation de l’économie a privé la classe-Messie de pratiquement tous ses anciens moyens d’action. Et il reste ?  ?  ?


  • Abou Antoun Abou Antoun 19 juin 09:23

    L’analyse marxiste est et reste pertinente. La mise en pratique a foiré, c’est indéniable. Alors il faut continuer à réfléchir et à bosser.


  • JL JL 19 juin 11:43

    C’est intéressant.

     

    « Pour ceux qui ont de l’argent, le dépenser pour modeler le processus politique n’est pas une question de civisme ; c’est un investissement pour lequel ils exigent (et obtiennent) un rendement »

    Stiglitz, cité

     

     C’est pour cela qu’il en faut beaucoup ; je veux dire, beaucoup d’inégalités.

     

     Julius 1er écrit ci-dessus : ’’ le concept de Fraternité semble antinomique de celui d’individualisme. ’’

     

    Plutôt que d’antinomie je parlerais d’ambivalence fondamentale de l’être social.

     

    Sur un bateau il y a un principe de base à respecter : une main pour toi, une main pour le bateau. La fumeuse théorie du ruissellement a été inventée par les « 1% » qui ne font rien pour le bateau mais tout pour eux-mêmes et dans le même temps, prétendent être les seuls capables de le mener.


  • Jonas Jonas 20 juin 00:10

    « Les milieux aisés ont les instruments, les ressources et les incitations pour configurer les croyances dans le sens de leurs intérêts.« 

    C’est précisément la cause de l’échec des révolutions marxistes en Occident.
    Cette analyse a été formulée au début du siècle par une nouvelle génération d’idéologues marxistes, tels Antonio Gramsci, qui avaient déjà compris que ces échecs avaient pour cause le manque d’une dimension culturelle à ces révolutions ; pour contrer le pouvoir capitaliste, il faut donc pouvoir investir également les média et tous les milieux culturels pour imposer une »hégémonie culturelle«  afin que les masses adhèrent d’elles-mêmes au mouvement révolutionnaire.

    Cette hégémonie internationaliste marxiste a été développée en grand partie dans des clubs, des sociétés en Allemagne, en Italie dans les années 1930, dont l’institution la plus éminente fut l’école de Francfort. Les thèses de Gramsci avec d’autres idéologues marxistes tels que Georg Lukacs, Wilhelm Reich, Erich Fromm, Herbert Marcuse, Theodor Adorno, Max Horkheimer, puis plus tard Betty Friedan, Angela Davis, etc... vont aider à construire l’idéologie du marxisme culturel, en particulier en Chine ( »révolution culturelle« à partir des années 1960), puis aux USA, avec son aspect libéral-libertaire, qui sera diffusé ensuite à partir de mai 1968 en France et en Europe.

    Après la deuxième guerre mondiale, les idéologues de l’école de Francfort émigrés aux USA diffuseront en masse le marxisme culturel dans les plus grandes universités américaines, (féminisme et féminisation de la société pour affaiblir l’Occident, condamnation de l’homme Blanc, théorie du genre, promotion de l’Islam, déconstruction de la littérature européenne, promotion de l’athéisme et de l’art contemporain, déformation et occultation de l’Histoire de l’Europe, discrimination positive, endoctrinement par le divertissement, etc...).

    Le marxisme culturel ne pourra s’imposer que par la promotion de l’égalitarisme et la liberté individuelle contre la toute puissance de l’homme Blanc, oppresseur colonialiste des minorités ethniques, des musulmans, des arabes, des noirs, des femmes, des gays, des lesbiennes et autres transgenres. L’objectif est donc de déconstruire la civilisation occidentale : c’est-à-dire anéantir le christianisme, la famille, la hiérarchie, le patriarcat, la nation, l’armée, la police, l’élite culturelle, le mérite scolaire, l’architecture, la peinture, la littérature.

    Pour atteindre ses objectifs, la révolution marxiste culturelle ne passe donc pas par les armes et la violence comme le préconisait Karl Marx ( »dictature du prolétariat« ), mais par la soumission à la terreur intellectuelle du »politiquement correct".
    Ceux qui ne se soumettent pas au marxisme culturel sont licenciés, traités de complotistes, racistes, fascistes, nazis et mis inéluctablement au ban de la société.

    A partir des années 1960 (mai 68 en France), et surtout avec l’apport de l’immigration de masse africaine et arabo-musulmane des années 1980-1990, le marxisme culturel envahira le continent européen, puis tous les média de masse : le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur, les Inrocks, Rue89, BFM TV, I-télé, TF1, France Télévisions, France Info, ...

    Libéré de tout ordre et de toute contrainte de la civilisation européenne, l’homme deviendra un citoyen lambda, sans identité, sans histoire, un consommateur réduit comme ses congénères en une masse uniforme universelle téléguidé par la (république universelle, Nouvel Ordre Mondial, Gouvernance Mondiale).

    https://www.amazon.fr/L%C3%89cole-Francfort-Jean-Marc-Durand-Gasselin/dp/2070437035/ref=cm_cr_arp_d_product_top ?ie=UTF8
    https://www.amazon.com/Dialectical-Imagination-Frankfurt-Institute-1923-1950/dp/0520204239
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Georg_Luk%C3%A1cs
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Wilhelm_Reich
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Erich_Fromm
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Herbert_Marcuse
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Theodor_W._Adorno
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Max_Horkheimer
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Antonio_Gramsci
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Betty_Friedan
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Angela_Davis



Réagir