vendredi 10 septembre - par Sylvain Rakotoarison

Michel Jobert, entre ailleurs et nulle part

« Je suis un sentimental, je trouvais que l’on pouvait respecter les formes. » (Michel Jobert, le 16 avril 1974, cité par Michèle Cotta).



Un sentimental choqué par la manière dont Jacques Chaban-Delmas a été "démissionné" (débarqué) de Matignon. L’ancien ministre gaulliste Michel Jobert est né il y a un siècle, le 11 septembre 1921 à Meknès, au Maroc, où sa famille s’était installée. À 21 ans, en pleine guerre, il s’est engagé en novembre 1942 et a participé au débarquement en Provence puis à la libération du territoire. Petit homme sympathique au crâne dégarni, Michel Jobert a toujours été un extraterrestre de la vie politique française. À l’instar de Dominique de Villepin, il a fait partie des rares politiques à avoir occupé de fonctions ministérielles de première importance sans avoir été élu nulle part, avant, pendant ou après ses responsabilités ministérielles. Il a gravi le mont politique par la face technocratique.

Diplômé du futur Science Po et de l’ENA (de la même promotion que Claude Cheysson, Henri Froment-Meurice, Michel Poniatowski et Pascal Arrighi), Michel Jobert a intégré la Cour des Comptes et s’est frotté très rapidement au monde politique en entrant dans des cabinets ministériels sous la Quatrième République entre 1952 et 1956, en particulier celui de Pierre Abelin (Ministre des Finances), de Paul Bacon (Ministre du Travail et de la Sécurité sociale) et enfin, celui de Pierre Mendès France, alors Président du Conseil. Après avoir été directeur de cabinet du Haut-commissaire de la République en Afrique-Occidentale française de 1956 à 1958 (Gaston Cusin), il a participé à l’élaboration de la Constitution de la Cinquième République, puis a été nommé directeur de cabinet du ministre d’État Robert Lecourt de 1959 à 1961.

Michel Jobert est sorti de la discrétion politique le 8 janvier 1966 (il a succédé au futur ministre François-Xavier Ortoli, nommé Commissaire général au Plan). En effet, directeur adjoint du cabinet du Premier Ministre de 1963 à 1966, il est devenu le premier collaborateur de Georges Pompidou, et cela jusqu’en 1973 : son directeur de cabinet à Matignon de janvier 1966 à juillet 1968 (avec le départ de Georges Pompidou de Matignon). Il est devenu administrateur d’Havas en 1968. Parmi ses nombreuses responsabilités, il a aussi été le président de l’Office national des forêts de 1966 à 1973.

Dans ses "Cahiers secrets", Michèle Cotta a raconté une confidence de Jacques Chirac du 2 décembre 1970 : « Chirac me raconte en outre que, en 1964, Olivier Guichard et François-Xavier Ortoli avaient essayé de le vider du cabinet de Georges Pompidou. Michel Jobert, lui aussi au cabinet de Pompidou, l’avait appris un vendredi soir et, écœuré, avait décidé de partir à la chasse pour deux ou trois jours. ». Finalement, lundi matin, tout était rentré en ordre et Jacques Chirac restait, protégé par Georges Pompidou.

Lors d’un enregistrement pour la campagne présidentielle le 4 novembre 1965, la déclaration de candidature de De Gaulle à sa reconduction, Alain Peyrefitte avait compris que les mots seraient mal interprétés par Georges Pompidou car De Gaulle disait en gros : sans moi, ce serait le chaos, alors que toute la presse se posait la question : "pourquoi lui plutôt que Pompidou ?". Mais Alain Peyrefitte n’a pas osé demander à De Gaulle, autosatisfait de sa prestation, de recommencer son allocution. Si bien que lors de sa diffusion à 20 heures à la télévision, alors que tout le staff de Georges Pompidou était réuni dans le bureau de Michel Jobert, le seul qui avait un téléviseur, ce dernier fut choqué. Alain Peyrefitte a foncé à Matignon pour le "service après-vente" et a raconté dans son "C’était De Gaulle" : « Le silence est tendu. À mesure que le Général parle, j’ai l’impression que le visage de Jobert, d’ordinaire impassible, se décompose. Pompidou, que je n’avais pas vu, se retire sans un mot. À la fin, Jobert me déclare sèchement : "Ce n’est guère aimable pour Pompidou. C’est même franchement insultant. En somme, si le Général n’avait pas décidé de se présenter, personne n’aurait pu sauver la République à sa place". On ne peut pas reprocher à un collaborateur intime de préférer son patron au patron de son patron. Mais si ce loyal serviteur du régime, parfaitement maître de ses nerfs, ne cache pas son indignation, comment va réagir la "classe jacassante" ? ».

Michel Jobert a fait partie des collaborateurs les plus proches et les plus fidèles de Georges Pompidou, avec Jacques Chirac, Anne-Marie Dupuy (chef de cabinet et future maire de Cannes), Édouard Balladur, Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Ces conseillers furent sollicités par Georges Pompidou en mai 1968 pour savoir quoi faire, puis furent réunis dès la nuit du référendum du 28 avril 1969 pour préparer la candidature de Georges Pompidou à la Présidence de la République.

De juin 1969 à avril 1973, Michel Jobert fut le Secrétaire Général de l’Élysée après l’élection de Georges Pompidou. Régnaient alors à l’Élysée deux clans, celui des conseillers de l’ombre menés par Pierre Juillet avec Marie-France Garaud, et celui plus formel et officiel, mené par Michel Jobert, très respecté des parlementaires, avec Édouard Balladur comme Secrétaire Général adjoint de l’Élysée. Ces clans se sont ignorés et vaguement détestés. Ce n’est pas un hasard si, en 1979, Jacques Chirac a pris Édouard Balladur comme conseiller après s’être éloigné du tandem Juillet-Garaud.

Pour avoir un petit aperçu de ces clans, rien ne vaut la lecture des "Cahiers secrets" de Michèle Cotta. Voici ce qu’elle a écrit le 24 octobre 1970 : « Bagarre entre Jobert et Juillet, à l’Élysée, sur la nomination de Denis Baudouin [à la tête du service de presse]. Jobert y était hostile, Juillet, favorable. Ce qui accrédite les bruits qui courent sur la brouille entre les deux hommes. ». Le 20 novembre 1970 : « La bataille entre Jobert et Juillet atteint, paraît-il, son point culminant. Beaucoup plus sur des questions de sensibilité ou de comportement que sur des questions politiques. Anne-Marie Dupuy a demandé à être reçue hier à 16 heures par Pompidou et lui a craché le morceau : Pompidou ne se doutait pas que les affrontements étaient aussi vifs entre ses conseillers, à quelques pas seulement de lui. Tout cela entretenu, semble-t-il, par Balladur, que Chirac appelle "le Chanoine". La cohésion de l’ensemble du cabinet est à peu près totale autour de Pierre Juillet. Mais Jobert montre une extraordinaire volonté de puissance, et pas grand-chose ne lui résiste. Pas même Juillet, qui, paraît-il, parlait hier de démissionner. ».

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Dans le livre du journaliste d’investigation Vincent Nouzille publié en 2009, "Des secrets si bien gardés : les dossiers de la Maison-Blanche et de la CIA sur la France et ses Présidents, 1958-1981" (éd. Pluriel), on apprend que les Américains envisageaient sérieusement la nomination de Michel Jobert à Matignon en 1972 (ce fut finalement Pierre Messmer), considéré comme un ami des États-Unis parce qu’il parlait anglais et que son épouse était américaine. Cela montre à quel point Michel Jobert était une pièce maîtresse dans le dispositif élyséen de Georges Pompidou. Lui-même ancien diplomate, Michel Jobert fut très actif dans les relations entre la France et l’URSS.

La consécration de l’homme des coulisses a eu lieu à l’issue des élections législatives de mars 1973 : Michel Jobert fut nommé Ministre des Affaires étrangères du 2 avril 1973 au 27 mai 1974. Son successeur au Secrétariat Général de l’Élysée fut par ailleurs Édouard Balladur. Aux conseils des ministres, il faisait partie des rares ministres à donner son avis personnel, avec Valéry Giscard d’Estaing et Pierre Messmer.

Pendant un an, il s’est montré un chef de la diplomatie française résolument gaulliste, rejetant parfois des propositions américaines, notamment celles de son homologue Henry Kissinger sur l’OTAN. Plus généralement, Michel Jobert a été contesté dans la classe politique française pour avoir trop soutenu les pays arabes et pas assez la politique américaine. Le 20 janvier 1974, le comité directeur du parti radical a même "stigmatisé" l’action de Michel Jobert dont l’antiaméricanisme avait fini « jusqu’à refuser d’aller à Washington de peur de mécontenter les pays arabes ».

Le 14 septembre 1973, à la fin de l’épuisante visite de Georges Pompidou à Pékin, Michel Jobert, qui l’a accompagné, a confié à Michèle Cotta : « Nous lui demandons ce que les Russes vont penser de ce voyage présidentiel en Chine : "Nous n’avons rien fait qui puisse gêner personne", assure Jobert, l’air malin. ». Le 13 mars 1974, Michel Jobert a accompagné Georges Pompidou en URSS pour sa rencontre avec Leonid Brejnev et Andreï Gromyko.

L’hypothèse américaine de Michel Jobert premier-ministrable est revenue le 16 octobre 1973 à la buvette de l’Assemblée Nationale, en plein débat constitutionnel sur le quinquennat. Bernard Pons aurait annoncé dans sa circonscription qu’il serait bientôt ministre d’un nouveau gouvernement dirigé par Olivier Guichard. François Mitterrand a commenté la rumeur devant son ami Maurice Faure : « Vous croyez que Messmer est terminé ? Alors, qui Pompidou choisira-t-il ? Michel Jobert, c’est sûrement l’homme de son cœur. Mais Olivier Guichard n’est pas mal du tout. Évidemment, les Français le trouveront un peu lent, mais ce serait un bon Premier Ministre. ».

Une possibilité redite par Xavier Marchetti lui-même, le porte-parole adjoint de l’Élysée, le 23 janvier 1974 à Michèle Cotta : « Si Georges Pompidou souhaite se représenter en 1976, il lui faut désigner Guichard dès maintenant à Matignon. Ce sera le tour de Jobert après 1976. ». Encore plus intéressante, cette analyse de Jacques Chirac proposée à Michèle Cotta le 11 février 1974 : « Deux clans s’opposent (…) sur un diagnostic médical. Il y a ceux qui pensent que Pompidou est foutu. C’est le cas de Chaban, qui se dépêche d’entrer en campagne. Ceux-là, que veulent-ils obtenir dès aujourd’hui ? Le départ de Messmer, d’abord. Et après, quel Premier Ministre, sinon un homme accepté par Pompidou et favorable à Chaban ? Il n’y en a qu’un : Michel Jobert. Il y a aussi une deuxième catégorie de gens : ceux qui pensent que Pompidou tiendra jusqu’en 1976. Et qu’il faut s’aligner. Giscard le fait à sa manière, sans pouvoir s’empêcher de donner des coups de canif au contrat. Mais il pense avoir plus de temps, c’est-à-dire plus d’espérances. Face à ces deux clans, un seul homme : Pierre Messmer, nécessaire pour sauvegarder les équilibres. ».

En pleine campagne présidentielle le 16 avril 1974, Michèle Cotta a interrogé celui qui était encore le Ministre des Affaires étrangères sur ses rapports avec Pierre Juillet : « Je l’interroge sur la personnalité de Pierre Juillet. Six mois avant le remaniement l’occasion duquel lui, Jobert, est devenu Ministre des Affaires étrangères, les deux hommes ne se parlaient déjà plus. Lorsque Jobert est allé au Quai, Juillet, lui, devait retourner à ses moutons. "Pour solde de tout compte, me rapporte Jobert, il devait recevoir le Conseil Constitutionnel. Édouard Balladur, à mon départ, m’a dit : ‘Alors, je vais rester seul à l’Élysée ! – N’y comptez pas trop, lui ai-je répondu, Juillet revient toujours’…". Juillet, ajoute-t-il, n’a jamais aimé Chaban. Cela remonte à très loin, peut-être à la IVe République. ».

Comme il avait soutenu fidèlement la candidature de Jacques Chaban-Delmas à l’élection présidentielle de 1974 et que ce dernier avait perdu, il était naturel qu’il quittât le gouvernement, d’autant plus qu’il s’opposait à Valéry Giscard d’Estaing, nouveau Président de la République.

Ce fut à partir de cette date que Michel Jobert a bifurqué insensiblement vers la gauche (il avait alors 53 ans) et au lieu de se définir comme "gaulliste de gauche", il préférait se dire "ailleurs" au risque d’être "nulle part". Le 11 juin 1974, il a tenu une conférence de presse pour faire un appel à tous les démocrates : « Si ça marche terrible, je ferai l’esquisse de l’esquisse d’un mouvement. ». Le 16 mars 1975, il a fondé le Mouvement des démocrates qui se situerait au centre gauche. Regrettant l’absence d’un centre d’opposition pour éviter la progression des socialistes aux élections cantonales de mars 1976, Marie-France Garaud a susurré à Michèle Cotta le 9 mars 1976 : « J’ai tout fait pour que Michel Jobert occupe le terrain, il ne l’a pas voulu. ».

Dans la direction de ce micromouvement politique à l’issue du second congrès le 24 octobre 1976 à Marseille, on pouvait remarquer René Galy-Dejean, qui était alors conseiller de Paris et futur député-maire RPR du 15e arrondissement de Paris. Michel Jobert était très mécontent de l’action du gouvernement et de la majorité. Le 16 novembre 1976, il regrettait que la France laissât se développer la diplomatie américaine : « Il est important que des hommes politiques français le disent, même si leurs paroles tombent dans le désert. Il n’y a pas de désert pour les paroles ! ». Et il considérait que l’action du gouvernement Chirac avait été un échec, et même après son départ de Matignon, Jacques Chirac n’avait pas son estime : « Les actions nées dans l’opportunité meurent dans l’opportunité. » (cité par Michèle Cotta).

Bien que rencontrant régulièrement le Premier Ministre Raymond Barre, Michel Jobert s’est rapproché de plus en plus du PS. En juin 1977, son mouvement a mêm participé comme observateur invité au congrès du PS à Nantes, congrès important puisque les sondages envisageaient la victoire de l’union de la gauche aux élections législatives de mars 1978.

À l’élection présidentielle de 1981, comme du reste sa collègue Marie-France Garaud, Michel Jobert a voulu présenter sa candidature mais il n’a pas pu aller jusqu’au bout par manque des 500 parrainages (Jean-Marie Le Pen non plus n’a pas pu se présenter pour la même raison). Michel Jobert a donc apporté son soutien dès le premier tour à la candidature de François Mitterrand, ce qui l’a rangé dans le camp des vainqueurs le 10 mai 1981.

Une occasion que François Mitterrand n’allait pas rater : un gaulliste "historique" au plus près du pouvoir pompidolien dans son nouveau gouvernement. Michel Jobert est ainsi revenu au pouvoir par une porte nouvelle, comme le premier ministre de l’ouverture des socialistes : Ministre d’État, Ministre du Commerce extérieur du 23 mai 1981 au 17 mars 1983 dans les deux premiers gouvernements de Pierre Mauroy.

Michèle Cotta a expliqué le 25 mai 1981 le rôle de Michel Jobert au gouvernement : « Rassurer les investisseurs étrangers. Parmi eux, les pays arabes et surtout l’Arabie Saoudite. C’est de cela qu’est chargé Michel Jobert, qui, comme ancien Ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou, est connu pour être un interlocuteur privilégié du monde arabe. Aujourd’hui, il doit convaincre les rois du pétrole de ne pas "désinvestir", de ne pas évacuer hors de France les capitaux de l’or noir. ». À une époque où le franc était violemment attaqué sur les marchés.

Autre retour d’ascenseur, indiqué par Michèle Cotta deux jours plus tard : « François Mitterrand demande à Xavier Gouyou-Beauchamps (via André Rousselet, qui voit Jean Serisé) de présenter sa démission de président de la Sofirad [nommé par Valéry Giscard d’Estaing en 1977]. On va voir ce que cela donne : Mitterrand nomme Michel Caste, un homme de Michel Jobert (…). La nomination de cet hurluberlu, grand amateur de femmes, au demeurant sympathique, va faire rigoler tout Paris : mais c’est le retour d’ascenseur promis à l’ancien directeur de cabinet de Georges Pompidou qui a apporté son soutien au moins tacite, depuis six mois, à François Mitterrand. ».

Se confiant à Michèle Cotta le 4 juin 1981, juste avant les élections législatives anticipées, Michel Jobert ne croyait pas à l’entrée de communistes au gouvernement : « Au moindre secrétaire d’État communiste, le roi Khaled ferme les vannes du pétrole à la France ! ». La suite lui a donné tort. Quatre ministres communistes ont été nommés le 23 juin 1981. Michèle Cotta a commenté : « Ce n’est un mystère pour personne que Michel Jobert et Jacques Delors pensent et disent que la présence des communistes à leurs côtés risquent d’atténuer la confiance, combien fragile, que manifestent au nouveau gouvernement de la France les milieux financiers, nationaux et internationaux. ».

Après 1983, toujours "nulle part", Michel Jobert n’a pas su trouver un mode d’expression politique adapté à une démarche politique dont il n’était pas familier. Selon "Le Monde" du 16 février 1989, il aurait souhaité se présenter à la mairie d’Orléans en mars 1989, et finalement, il s’est retiré complètement de la vie politique au début des années 1990 en changeant de métier et en devenant avocat au barreau de Paris.

C’est une dizaine d’années plus tard que Michel Jobert s’est éteint, le 25 mai 2002, à l’âge de 80 ans, d’une hémorragie cérébrale, dans l’hôpital qui, comme une coïncidence, a été baptisé du nom de son ancien mentor, Georges Pompidou, dans le 15e arrondissement. Parmi la vingtaine d’essais dont il fut l’auteur, le premier, "Mémoires d’avenir", sorti en 1974 (éd. Grasset), a obtenu le Prix Aujourd’hui.


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Sylvain Rakotoarison (05 septembre 2021)
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