mardi 21 août 2018 - par Orélien Péréol

Peser les identités sur un trébuchet

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Il semblerait que le problème politique le plus prégnant, celui qui porte les plus graves injustices et nécessite les plus urgentes réparations soit la reconnaissance des identités. L’inflation exponentielle des emplois de ce mot est très récente. Tout se passe comme faire reconnaître son identité était devenu le problème politique n°1. Il n’y a pas longtemps, nos affaires communes étaient régies par un axe pauvres-riches ou travailleurs-possédants. Marx, Keynes, Ford… les forces économico-politiques de la société créaient une vaste classe moyenne, qui dans l’obédience marxiste voulait cacher et ne risquait pas d’y parvenir l’irréductible opposition entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise capitaliste. Presque la moitié du monde était communiste et l’expérimentation de grande dimension était en cours. Si on considère que le communisme était scientifique, on peut voir que cette théorie a été falsifiée, elle a fait la preuve en actes qu’elle ne fonctionnait pas, même a minima. C’est triste, mais c’est comme ça.

Ce sont les divisions identitaires qui ont pris la place. Du temps du marxisme, on appelait cela le légitimisme ou souverainisme, c'était marginal. Faire reconnaître son « identité » semble passer devant la question du partage des richesses. Avec des apories conceptuelles intraitables intellectuellement.

D'abord, une certaine idée de la République ne permet pas de considérer de divisions entre ses membres. L'égalité formelle républicaine s'étend volontiers jusqu'à l'uniformité. C'est évidemment intenable et il y a beaucoup d'aménagements : La revendication d'un identité régionale est admise, si le régional va trop loin il lui suffira de dire qu'il est français d'abord... Une autre chose qui brise assez facilement cette égalité, c'est la plainte. ; on veut bien reconnaître les groupes s'ils sont brimés, s'ils souffrent... en bonne logique républicaine, il n'y a pas de personnes « racisés » (mot d'apparition récente), il n'y a pas de violences faites aux femmes, la violence est interdite et punie par la loi dans tous les cas. En dehors de ces cas d'aménagement de l'égalité républicaine, on ne saurait évoquer une particularité identitaire. Quand un comique américain dit que l'Afrique a gagné le championnat du monde, c'est un tollé, à quoi il répond que ces joueurs dont français et africains en même temps. Il ne convainc pas. Beaucoup de Noirs dans l'équipe de football, mais il n'y a pas de Noirs. Les personnes racisées veulent une reconnaissance spécifique de la République : les Noirs existent puisqu'ils ont été colonisés et esclavagisés, c'est une preuve.

Ainsi, il nous faut de la diversité, mais pas de races. Le mot race va avec racisme et à ce titre, le supprimer de la Constitution serait salutaire. La diversité tout au contraire est généreuse et fait des différences une valeur positive. La question que pose cet article est de chercher à dire comment cela peut tenir ensemble, ce goût de la diversité et ce refus des races.

Cette impossibilité théorique est partout et va rebondir dans tous les sens. A moins que la partition que je viens de photographier, ces deux-poids deux-mesures ne s'insinuent dans les esprits par la répétition et l'usage, dissimulant sa vacuité jusqu'à la faire oublier complètement.

Une exposition-performance contre l'esclavage a été contestée, avec coups et obstructions rédhibitoires, il y a quatre ans par un groupe qui la jugeait favorable à l'esclavage, le collectif antinégrophobe. En substance, la performance immergeait le spectateur dans des situations coloniales esclavagistes ayant existées, dont certaines particulièrement choquantes ; versus « si on montre ces choses-là, on les cautionne ».

Ces jours, Robert Lepage a dû interrompre son spectacle SLAV qui, selon certain(e)s de la communauté noire pratique une coupable « appropriation culturelle ». Or, dans son Coriolan, Lepage fait jouer un militaire romain par un Noir. Personne ne parle d'appropriation culturelle. Ce n'est pas la même chose dans un sens et dans l'autre.

La censure ne vient plus de l’État, elle vient de groupes de la société civile, il n'y a plus aucun terrain pour des débats, la ténacité et la détermination des plaignants qui sont juges et parties est l'outil de la réalisation de cette censure (sans dire que les procès de l’État aux artistes étaient des modèles de débats contradictoires).

Il faut à la fois nier les groupes et obliger partout une « visibilité » proportionnelle à leur nombre. Certains groupes sont admis à cette « pratique » mais pas tous. Il fut un temps où la reproduction sociale était une tare qu'il fallait compenser au mieux (Bourdieu). Dans notre logiciel d'identités, plus personne ne pèse le nombre d'enfants de prolos dans les postes de pouvoir. Ces deux poids deux mesures augmentent le malheur du monde, les identités n'étant pas susceptibles de débats ni de positions médianes respectant tout le monde, la « solution » proposée étant toujours la censure, appliquée sans procès par les accusateurs eux-mêmes.

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