mercredi 25 avril - par Sylvain Rakotoarison

Philippe Mestre, le grognard du barrisme face au mystère Boulin

« Un Vendéen homme de conviction, attaché à notre histoire, à notre identité. Il partageait les valeurs qui nous sont chères. » (Yves Auvinet, président du conseil départemental de la Vendée, "Ouest France" le 26 avril 2017).

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J’imagine que les valeurs « qui nous sont chères » sont celles de tous les Français et pas seulement des seuls Vendéens. Petit rappel sur Philippe Mestre, mort à Paris il y a un an, le 25 avril 2017 à l’âge de 89 ans (il est né le 23 août 1927 à Talmont-Saint-Hilaire, en Vendée). Philippe Mestre fut d’abord un haut fonctionnaire avant de franchir le fil de l’engagement politique à la fin des années 1970.

Neveu d’un député SFIO de Nancy élu au Front populaire, devenu résistant puis plusieurs fois ministre sous la IVe République (dont à l’Éducation nationale du 12 juillet 1950 au 11 août 1951), Pierre-Olivier Lapie (1901-1994), Philippe Mestre collabora comme assistant parlementaire de son oncle puis est sorti en 1951 de l’École nationale de la France d’Outre-mer. Il commença alors une carrière de haut fonctionnaire comme administrateur des colonies dans la France d’Outre-mer, d’abord auprès du gouverneur de l’Afrique Équatoriale française en 1951, puis au Congo-Brazzaville de 1952 à 1960 (directeur du cabinet du haut-commissaire au Congo à partir de 1957), puis en Algérie de 1950 à 1962 avec le grade de sous-préfet en 1961, en pleine guerre d’Algérie.

Entre 1962 et 1978, Philippe Mestre a poursuivi avec une brillante carrière préfectorale : directeur de cabinet du préfet d’Indre-et-Loire en 1962, puis préfet du Gers en 1970, préfet de la région Basse-Normandie (et du Calvados) en 1973 et enfin, préfet de la région Pays-de-la-Loire (et de Loire-Atlantique) en 1976. Il avait entrecoupé sa carrière de missions dans les cabinets ministériels : conseiller de Pierre Messmer au Ministère des Armées de 1964 à 1969, puis de Jacques Chaban-Delmas à Matignon de 1960 à 1972, il fut choisi comme le directeur de cabinet du Premier Ministre Raymond Barre du 6 avril 1978 au 20 mai 1981, l’un des postes du pouvoir les plus exposés de la Ve République.

Ce fut pendant cette dernière mission qu’il a nourri une solide fidélité à Raymond Barre, ce dernier destiné à devenir l’un des présidentiables les plus populaires de l’opposition après l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République (après avoir été l’un des Premiers Ministres les plus impopulaires). Voulant prendre part à cette aventure hors des coulisses, Philippe Mestre se présenta et fut élu député UDF de la Vendée en juin 1981, et fut réélu en mars 1986, juin 1988 et mars 1993.

Son engagement politique derrière Raymond Barre était très important. Il chercha à conquérir la mairie de La Roche-sur-Yon en mars 1983 contre le maire socialiste sortant Jacques Auxiette (qui est devenu par la suite président du conseil régional des Pays-de-la-Loire), mais fut battu. Vice-président de l’Assemblée Nationale pendant la première cohabitation de mars 1986 à mai 1988 (en tant que barriste, il était opposé au principe de la cohabitation), Philippe Mestre fut également élu premier vice-président du conseil régional des Pays-de-la-Loire de mars 1986 à mars 1998 (son président était un baron du gaullisme Olivier Guichard).

Dans un premier temps, Philippe Mestre fut préféré par Raymond Barre à Charles Millon, qui dirigeait les réseaux barristes REEL (hors parti), pour diriger sa campagne présidentielle à partir de 1987. Jusqu’en janvier 1988, Raymond Barre était très haut dans les sondages d’intentions de vote et pouvait légitimement prétendre au second tour et même gagner face à une candidature de François Mitterrand (non encore déclarée) ou de Michel Rocard (maladroitement déjà déclarée).

Une fois la campagne réellement amorcée, ce fut la dégringolade de la candidature de Raymond Barre, qui avait du mal à exister face au choc des titans entre le Premier Ministre Jacques Chirac, qui voulait imposer à ses ministres UDF (et en particulier à François Léotard) l’union derrière lui, et le Président de la République François Mitterrand qui, déclaré tardivement, a repris les thèmes de campagne barristes en faveur d’un État impartial et contre l’État-RPR. Pour enrayer la chute, Raymond Barre changea de directeur de campagne quelques semaines avant le premier tour du 24 avril 1988 (il y a juste trente ans !) au profit de Charles Millon, plus politique, mais cela n’a pas suffi à franchir le premier tour.

En décembre 1981, Philippe Mestre, nouvellement élu député de la Vendée et préfet sortant de Nantes, a été appelé par Robert Hersant pour présider et diriger le quotidien régional Presse-Océan. Il quitta cette responsabilité au profit d’Yves de Chaisemartin en 1993, lorsque l’alliance UDF-RPR a gagné les élections législatives de mars 1993 et qu’il fut appelé à siéger au gouvernement d’Édouard Balladur comme barriste (Charles Millon avait été appelé au Ministère de l’Agriculture mais ce dernier avait refusé, voulant la Défense qu’il a obtenue deux ans plus tard, à l’issue de l’élection de Jacques Chirac).



Philippe Mestre fut ainsi Ministre des Anciens Combattants et Victimes de guerre du 30 mars 1993 au 11 mai 1995. Après l’élection présidentielle de 1995, il quitta la vie politique et s’est consacré à l‘écriture, notamment d’un livre d’uchronie au titre qui laisse songeur : "Un acte manqué : si Pétain avait rallié Alger en 1942" en 2012 (éd. France-Empire). Il était d’ailleurs vice-président de l’Association des écrivains combattants. Dans sa retraite, il participait encore à quelques événements locaux, comme le 83e congrès des anciens combattants organisé à Talmont-Saint-Hilaire en juillet 2016.



La mort de Philippe Mestre a eu une conséquence dans l’affaire Boulin.

En effet, officiellement, les gendarmes ont découvert le corps sans vie du ministre Robert Boulin dans un étang de la forêt de Rambouillet le 30 octobre 1979 vers 8 heures 45 du matin et très rapidement (avant enquête), il a été dit qu’il s’agissait d’un suicide. Les très nombreux indices, négligences, menaces, etc. laisseraient plutôt croire à la version d’un assassinat politique dont les noms des deux commanditaires suspectés auraient été connus de Jean Charbonnel (1927-2014).

Or, dans son livre "L’Expérience du pouvoir" publié en 2007 (éd. Fayard), Raymond Barre, qui était à l’époque Premier Ministre, a affirmé qu’il avait été informé dès 3 heures du matin que l’on avait retrouvé le corps de Robert Boulin et qu’il était mort noyé en ayant absorbé des médicaments. Et Raymond Barre ne pouvait être informé que par son directeur de cabinet, Philippe Mestre.

Selon le livre "Adieu Colbert" publié en 2000 (éd. C. Bourgeois) par Yann Gaillard (81 ans), futur sénateur RPR et à l’époque, le directeur de cabinet de Robert Boulin, Philippe Mestre l’aurait convoqué à Matignon vers 2 heures du matin, et ce dernier a reçu un appel téléphonique devant lui. Lorsqu’il a raccroché, il aurait dit à Yann Gaillard : « On a retrouvé le corps. ». Yann Gaillard a confirmé ce témoignage en septembre 2005 à la police. Mais interrogé aussi, Philippe Mestre a démenti cette version, selon "Le Monde" du 09 juillet 2010.

Il aurait été intéressant de confronter ce démenti aux (nombreux) témoignages de personnalités ayant appris la mort de Robert Boulin bien avant l’heure officielle de sa découverte. Comme Raymond Barre. Ou comme Christian Bonnet (96 ans), qui était Ministre de l’Intérieur à l’époque, et qui avait déclaré avoir été informé de la mort de Robert Boulin dans la nuit du 29 au 30 entre 2 heures et 3 heures du matin.

Le témoignage incohérent de Philippe Mestre avec celui de son mentor en politique, Raymond Barre, est incontestablement un mystère que l’ancien directeur de cabinet a emporté dans la tombe il y a un an…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 avril 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Philippe Mestre.
Raymond Barre.
Robert Boulin.
Pierre Messmer.
Jacques Chaban-Delmas.
Olivier Guichard.
Édouard Balladur.

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1 réactions


  • astus astus 25 avril 12:17

    Il n’y a aucun mystère sur la mort de Robert Boulin car chacun sait qu’il a été assassiné par la bande du SAC en cheville avec Charles Pasqua 


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