mardi 12 novembre - par Marzhin Tavernier

Discussions néo-celtiques (2)

Après une première transcription d'entretien sur le celtisme contemporain (Discussions néo-celtiques 1), voici d'autres élément. Ils sont transcrits de la même base, ainsi que d'échanges dans le groupe Païen Païenne.


Un mème circulant sous Facebook, entre néo-païens.

 

Un curieux :

En deux mots, qu'est-ce qu'être païen ?

Le paganisme s'enracine dans la vie comme vis, force, et dans la nature comme natura, naissance, en lien direct avec la terre, la culture, le peuplement. En respectant un panthéon qui est directement lié aux aïeux, il s'agit de respecter les fêtes cyclique liées aux astres et aux saisons, avec les actions intimement liées a ces dernières, du chamanisme le plus sauvage au ritualisme le plus institutionnel, en passant par les magies et les sorcelleries les plus compliquées. Mais c'est avant tout, que le ou la chaman(e), le ou la magicien(ne), le ou la sorcier(e), le ou la prôneur(se), sont de tout temps les connaisseur(se)s de la vie et de la nature, bien avant que d'être des charlatan(e)s : de fait, il existe un scientisme charlatan aujourd'hui toujours, entre usages non-méthodiques des "études" que l'on brandit comme un sceptre pour s'autolégitimer, et lobbyisme militaro-industriel aux intérêts financiers bien compris. Bref, cela a toujours été, mais il n'y a que les officiers des cultes unithéistes, juifs, chrétiens et musulmans pour condamner la volonté de connaissance, au prétexte des charlatanismes et, pire, de diabolismes, en fait de pure paranoïa unithéiste (j'en ai parlé dans la première discussion néo-celtique, et je serai amené à creuser cela dans la troisième discussion néo-celtique, à venir).

Être païen, donc, c'est défendre sa terre, sa culture et ses connaissances. Il est donc totalement faisable et logique d'être païen, sans compter que l'Histoire et les survivances nous en apprenent suffisamment sur notre histoire spirituelle. Et le paganisme est une spiritualité de l'acte : nous ne pouvons être meilleurs que par nos actions, apprendre de nos actes passés (bien, mal, erreur, réussite) pour parvenir à faire mieux, dans une recherche d'excellence concrète. A une époque, cela signifiait mettre tout en oeuvre pour la survie du groupe, tant par le combat et la connaissance, que par l'agriculture ou le travail.

Être païen n'est pas une mode où l'on prendrait le panthéon le plus cool, parce que moi ou les copains on aime Netflix : Netflix c'est sympa, mais ce n'est pas une référence, tout comme l'imagerie courante sur les réseaux. Ce n''est pas qu'il faille les rejeter, mais d'un point de vue spirituel et historique, il faut garder une base logique, sinon c'est le marché, sans plus de lien direct avec la spiritualité, ni avec nos ancêtres qui ont véhiculé cela. Il faut être sincère avec soi et l'Histoire. Il est donc nécessaire de "se perdre" dans une terre et une culture, pour "se trouver" (même les unithéistes n'y échappent pas, entre Sion, Rome et La Mecque). Mais enfin, pour commencer, sacrifiez-vous ? ... Sacrifier, c'est détruire des choses de valeur, dans la mesure de nos moyens, en l'honneur des dieux, afin de leur prouver que nous sommes au-dessus de tout ça, que nous n'avons pas peur de perdre, ni nos biens ni la vie, même si nous combattrons pour les défendre.

Mais des dieux païens, avec leurs terres et leurs cultures, il y en a tout autour de la Terre, je renvoie à ce dictionnaire en ligne, par Michel Mathieu-Colas, sur le site des Archives ouvertes en Sciences de l'Homme et de la Société du CCSD.

 

Un athée :

Moi qui viens de la planète "Athéia", je trouve tous ces Terriens monopoly-théistes bien exotiques... LOL

Dans la mesure où l'athéisme est avant tout une réaction anti-monothéiste des derniers siècles, il est très difficile de situer l'athéisme en contradiction historique avec le polythéisme, bien que cela se laisse entendre logiquement par définition. Néanmoins, un jour j'habiterai en théorie, parce qu'en théorie tout va bien, et comme on n'est pas en théorie, tout ne va pas bien.

Comme je le disais, l'athéisme est avant tout une émergence des derniers siècles européens, monothéistes. Si bien sûr, on sait que de tout temps il arriva que des personnes récusent la croyance au dieu unique absolu, voire à d'autres dieux, il faut bien comprendre que l'athéisme n'est même pas juste logiquement par définition, anti-spirituel, puisqu'il existe des spiritualités athées, inspirées du bouddhisme, notoirement new age, en quête d'éveil élargissant le champ de conscience (le bouddhisme n'est pas centré sur les dieux, mais il intègre leur existence, quoique l'essentiel y soit l'éveil - l'état de bouddha - bref, passons). C'est le premier point.

Le deuxième point, c'est que le polythéisme, dans sa prégnance panthéiste ou quasi-panthéiste, s'avère progressivement athée ("athéiste"), au point que le philosophe Baruch Spinoza, au XVIIème siècle, ait pu accoucher d'une philosophie définissant par Dieu finalement l'Être, l'univers, le monde, de manière panthéiste, mais tout en restant déterministe dans la démarche, au point que cette philosophie pourrait aussi bien être athé(ist)e. On résume le spinozisme par : Deus sive Natura, soit Dieu ou la Nature, au sens d'en faire des synonymes. De sorte donc, que ce panthéisme soit comme un athéisme.

Eh bien, le polythéiste, tendanciellement panthéiste, est d'ailleurs quelque chose comme athé(ist)e, à cause de ce panthéisme, d'une part, mais aussi, d'autre part, à cause qu'aucun dieu ne vient s'imposer à lui - à lui, le polythéiste - en tant qu'unique absolu à révérer. En pratique, le polythéiste se retrouve quelque chose comme un mécréant athé(ist)e entre les différents dieux, dont aucun ne peut prétendre à la suprématie ou l'hégémonie, sinon ce ne serait plus du polythéisme mais bien, comme on sait, de l'unithéisme. Si un dieu règne parmi d'autres, on nomme cela une panthéon, voire un hénothéisme quand il y a consécration : le dieu unique absolu, était anciennement l'occasion d'un tel culte hénothéiste en vérité (j'en parlais dans la première discussion néo-celtique).

Le polythéiste est proche de l'athé(ist)e, entre panthéisme et athéisme, sachant que le panthéiste de toutes façons est quelque chose comme athé(ist)e, en pratique. Le seul élément qu'ajoute le polythéiste, dans l'affaire, c'est l'influence de puissances spirituelles généralement nommées dieux, auxquelles il est possible d'aspirer et qui peuvent nous exaucer ou nous nuire, à leurs manières spirituelles. Or cela, même l'athé(ist)e peut l'admettre au plan psychologique, dans la mesure où aucun de nous n'est tout purement un Moi libre & décisif dans son existence monadique. A ce stade, c'est l'athé(ist)e, qui ressemble au polythéiste.

En pratique, seul le monothéiste se distingue bien des trois autres (athée, polythéiste, panthéiste). Par contre, ce qui distingue éventuellement de ces quatre formes de croyance, c'est le scientisme physicaliste (anciennement "matérialiste"), à savoir cette tendance à ne jurer que par la carne, et que j'appelle personnellement la carnance, avec ses carnants, c'est-à-dire ses croyants en la carne rude et brute ... de laquelle se rapprochent parfois en pratique, les polythéistes avant tout, dans leur pugnacité (les athées pouvant s'avérer bizarrement très intellectualistes, comme en posture morale ... à la manière des monothéistes !).

Enfin bref, c'est compliqué. Ce que je voulais faire comprendre à travers tout cela, c'est que les étiquettes ne veulent souvent pas dire grand'chose, et qu'on aurait tort d'opposer les humains sur cette seule base, hors considération d'attitudes, de pratiques, de raisonnements et de démarches.

 

L'athée toujours, philosophant à partir d'un sophiste :

Protagoras, Vème siècle av. J-C : "Des Dieux, on ne peut rien dire ni qu'ils existent ni qu'ils n'existent pas !" ... On dira que c'est de l'agnosticisme et pas de l'athéisme, mais ça y ressemble bigrement ! Moi, ça me suffit. Surtout si on y rajoute : "L'Homme (et pas Dieu ni les Dieux) est la mesure de toute chose." Comme quoi, y'en a qui n'ont pas eu besoin de 20 siècles de délires chrétiens ou autres pour se réveiller ...

Ce n'est pas en introduisant la notion d'agnosticisme que vous y changerez quelque chose. A croire que vous ne m'avez pas lu, disant qu'on trouve des témoignages d'athéisme un peu partout dans l'Histoire, et que vous avez dégainé vos citations de Protagoras comme en carte à jouer. Tout cela ne change rien à rien. Protagoras, ou plutôt ce qu'il nous reste de lui - quasiment rien - était un sophiste païen, tendanciellement "carnant". Bon bon. Au reste, je renvoie à la définition doucement psychologisante des divinités païennes comme arc(he)s spirituel(le)s, dans la première discussion néo-celtique.

 

Un philosophant, citant l'occulte Héraclite

"Ce monde n'a été créé par aucun Dieu et aucun homme. Il a toujours existé, existe et existera toujours, feu éternellement vivant, s'allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure" - Héraclite

Je trouve l'héraclitéisme beau : mais le feu, c'est aussi bien Lug-Wodin, dans le paganisme européen. Mais Héraclite n'empêche aucun dieu d'exister, en dehors de l'unique absolu créateur des unithéistes. Au reste, c'est juste que les puissances divines ne sont pas tout, exactement comme je le disais dans la première discussion néo-celtique.

Ce qui échappe aux puissances divines, et je dirais même qui échappe à tout, je ne vois pas d'autres façons de les nommer qu'ainsi : c'est quelque chose qui s'apparente, dans l'idée, au tao et au zen. (Mais attention, le tao que l'on peut nommer n'est pas le tao, dit le Chinois Lao Tseu, et le zen reste indéfinissable même si, comme le tao, tenter de le transmettre, cahin-caha, reste beau.) Pour cela, il faut remercier les spiritualités orientales, même si elles sont généralement très mal comprises par chez nous. (Nous prenons le tao pour un pur style de vie, et le zen pour une seule détente, ce qui est ridiculement restreint.)

Par ailleurs, je ne comprends pas pourquoi les unithéistes juifs, chrétiens et musulmans, s'obstinent à vouloir qu'il s'agisse d'un dieu unique absolu que cette échappée, puisque le coup de sa bonté ne tient pas au milieu des aléas et du chaos d'un monde que leur dieu aurait créé, justement pour que nous ayons à nous y démener ! S'il existe, il le savait de toute éternité, omniscient, et décida pourtant de nous l'infliger, ce qui est martyrologique - vouloir faire des martyrs, de l'existence un martyre.

Pour en revenir à tout ce qui échappe aux puissances divines, assimilable au tao et au zen, si vous voulez, ce sont des hasards destinaux et des destinées hasardeuses. Mais, dit scientifiquement, ce sont des causalités indéterministes.

Vraiment, ce n'est pas la peine de l'attribuer à "Dieu", ou alors il faudra qu'on s'entende sur sa définition ... et, après tout, dans la mesure où le premier commandement est de ne pas utiliser le nom de ce dieu unique absolu en vain, les païens doivent lui faire plaisir, puisqu'ils s'abstiennent littéralement de le déranger (encore qu'ils ne répondent pas à sa jalousie possessive en terme de culte, comme j'en parlais déjà dans la première discussion néo-celtique).

C'est un fait statistique, que le païen a moins de chance d'utiliser le nom de ce prétendu seigneur suprême, hégémonique et spirituellement totalitaire. Comme il est tout aussi statistique, que les unithéistes ont d'innombrables chances de l'utiliser à tort à travers, surtout qu'il est incommensurable (seuls les unithéistes, cherchent à s'y commensurer ! en son nom ou à l'image de ses messies). Les unithéistes sont d'ailleurs très susceptibles sur la question du blasphème, et de plus en plus même de la part des chrétiens qui avaient pourtant réinventé la laïcité.

 

 

 

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18 réactions


  • rogal 12 novembre 11:07

    Le christianisme se situe quelque part entre monothéisme et trithéisme. Est-ce ce que vous voulez signifier en employant « unithéisme » ?


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 12 novembre 12:53

      Pour le chrétien, le mystère de la foi tient pour ainsi dire tout entier en ce dieu unique absolu trine. Mathématiquement, la scolastique médiévale se l’expliquait ainsi : chaque personne, père-fils-saint esprit, est infinie. Or, trois infinis font l’infini, car ils se valent et se comprennent entre eux. Aussi bien, cette doublepensée orwellienne, dans le christianisme, est bien d’unithéisme, totalitairement spirituel au même titre que Yahvé qui trépigne de recevoir notre reconnaissance forcée, ou bien Allah notre soumission sinon le dédain voire la mort, dans leur expansion coloniale cela dit, la mort, les envahisseurs juifs la donnèrent en Canaan et la donnent relativement en Palestine, tandis que les chrétiens n’hésitèrent jamais à guerroyer ni coloniser non plus.


    • rogal 12 novembre 17:21

      @Marzhin Tavernier
      C’est bien ce qui me semblait.


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 12 novembre 21:13

      Si vous le dîtes.


  • Laconique Laconique 12 novembre 11:11

    Votre aspiration me touche. Vous voulez réenchanter le monde. Mais vous devriez plutôt écrire de la fantasy, ou monter un groupe de metal ou de folk. Car quand je sors de chez moi, je ne vois Odin nulle part, mais plutôt des McDonald’s ou des Apple Stores.


    • gaijin gaijin 12 novembre 12:36

      @Laconique
      " je ne vois Odin nulle part« 
      bifrost ?
      https://www.wapiti-magazine.com/wp-content/uploads/sites/26/2017/03/double-arc-en-ciel-paysage-1456429480HGi.jpg
      mais comme disait l’autre anarchiste juif : » heureux ceux qui croient sans avoir vu « 
      mais au fait une colle : »comment voir l’invisible ?" 


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 12 novembre 12:49

      Ni Odin ni Yahvé-Dieu-Allah, en dehors d’un type messianique qui prétendit l’incarner, comme au bon vieux temps des incarnations divines greco-romaines, duquelles il était contemporain. Quelqu’un qui suivrait mes interventions correctement (en l’occurrence, les discussions néo-celtiques 1 dont je n’ai pas arrêté de parler dans ces 2èmes), aurait compris que les dieux sont des arc(he)s spirituelles. En termes jungiens, des archétypes. Au titre jungien d’ailleurs, le dieu unique absolu correspond au soi, mais là j’ai un doute, à moins que ce ne soit parfaitement cohérent avec les écritures qui prétendent en témoigner.


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 12 novembre 12:54

      En parlant de réenchantement, n’avez-vous jamais remarqué que l’immense majorité du merveilleux chrétien, est tiré du paganisme ? Pas étonnant, quand on le spolia. De même, pour les unithéismes juif et musulman. Spirituellement nihiliste et totalitaire, ils pompent le monde.


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 12 novembre 12:55

      Au passage, ce ne sont pas les civilisations païennes, qui accouchèrent du capitalisme, cf. Max Weber de tête : l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, ou quelque chose comme cela.


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 12 novembre 12:56

      PS : cf. aussi Peter Sloterdjik, Zorn und Zeit, sur « l’immaculée conception bancaire ».


    • Laconique Laconique 12 novembre 13:49

      En fait les trois quarts de vos propos « neo-païens » se ramènent à des attaques contre le christianisme. Dans ce cas, pourquoi ne pas se contenter de faire pour la millième fois un ersatz de philosophie nietzschéenne ? C’est ce que vous faites d’ailleurs. La société libidino-émotionnello-individualiste entraîne la mort de milliers de femmes sous les coups de leur conjoint, l’isolement de milliers d’hommes, la dépression, le désespoir, le nihilisme, mais vous préférez écrire contre des églises fréquentées par quelques vieillards...


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 12 novembre 16:42

      Il faut toujours que vous rameniez tout à soi, cher chrétien à avatar de païen grec.


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 12 novembre 16:44

      Ce sont précisément nos valeurs simili-chrétiennes, humanitarisme fou, qui nous rendent au nihilisme.


  • Kapimo Kapimo 12 novembre 20:57

    La croyance pour les winners, c’est le Kabalisme franc-maçon, le reste n’est qu’exotisme.


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 12 novembre 21:12

      A supposer que ce que vous dîtes est vrai, vous êtes complètement aliéné à ce que vous nommez to win, sans liberté personnelle en dehors du ressentiment pour vos winners avec lesquels vous vous faîtes tant de mal.


    • Kapimo Kapimo 12 novembre 23:08

      @Marzhin Tavernier

      Merci pour le diagnostic, il vaut ce qu’il vaut mais a le mérite d’être posé.

      Vous avez raison, je suis aliéné, pas par le fait de « winner » (ou pas), ni par un Dieu, mais par mon environnement. Ma liberté est tributaire de mes sentiments et ressentiments, de mes connections au monde. Comme tout un chacun.

      Et si j’ai pu perdre en liberté de par le ressentiment que j’éprouve vis-a-vis des psychopathes et autres parasites qui disposent de notre avenir collectif, j’en ai énormément gagné en me libérant de nombres de filtres de confort.


    • eau-pression eau-pression 12 novembre 23:20

      @Kapimo
      Et puis, en respectant la syntaxe, vous êtes plus agréable à lire que votre interlocuteur qui circonflexe autant qu’il circonvole (sans retenue donc) et qui vous prête un ressentiment « pour » plutôt qu’envers.


    • Marzhin Tavernier Marzhin Tavernier 13 novembre 00:30

      Je me sens eau-pressé.


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