jeudi 20 juillet - par Sylvain Rakotoarison

Affaire Grégory : la vérité sans la boue ?

« On a cherché à faire de moi un bouc émissaire. J’assume effectivement certaines erreurs de procédure, mais j’aurais aimé que tous en fassent autant, et ce n’est pas le cas. » (Jean-Michel Lambert, le 17 juin 2017 sur France 2).

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Malédiction ? Le tintamarre infernal des médias s'est remis en marche. L’ancien premier juge d’instruction dans la triste affaire Grégory, Jean-Michel Lambert, a été retrouvé sans vie à l’âge de 65 ans dans sa résidence du Mans le mardi 11 juillet 2017 au soir. Son enterrement est prévu pour ce jeudi 20 juillet 2017. L’autopsie du 13 juillet 2017 a permis d'établir avec plus de certitude qu’il s’est agi d’un suicide. Avant d’être un nouveau "rebondissement" dans l’affaire Grégory, c’est d’abord un drame humain et familial d’une profonde horreur. Jean-Michel Lambert avait terminé de rédiger le manuscrit de son onzième roman qui devrait être publié en octobre prochain ("Témoins à charge", éd. De Borée) et dont le héros lui ressemble étrangement, qui se suicide dans des conditons similaires à sa propre fin tragique.

Le juge Lambert (né à Jarnac le 19 mai 1952) avait pris sa retraite le 8 septembre 2014 après avoir été vice-président du tribunal de grande instance du Mans. Il avait démarré sa carrière notamment avec l’affaire Grégory, de manière très maladroite et critiquable, mais au-delà de ses propres erreurs, les dysfonctionnements avaient également montré des problèmes du système judiciaire lui-même : l’affaire en question était sa 181e sur les 237 dont il avait la charge, parce qu’il était l’unique juge d’instruction dans le département des Vosges. L’instruction de l’affaire a pris fin le 23 avril 1986.

Après en avoir été dessaisi en 1987 par la Cour de cassation qui l’a confiée au juge Maurice Simon, président de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon, Jean-Michel Lambert avait pris une année sabbatique pour rédiger un livre témoignage (où il livra certaines informations professionnelles concernant l’affaire) puis fut affecté comme juge d’instance d’abord à Bourg-en-Bresse de 1988 à 2003 puis au Mans de 2003 à 2014.



À sa retraite, le juge avait publié un nouveau livre : "De combien d’injustices suis-je coupable" (éd. du Cherche Midi) où il fustigeait le système judiciaire français et le principe de la détention provisoire : « Est-il normal qu’aujourd’hui, quelques centaines de personnes soient détenues en moyenne trois cents jours avant d’être innocentées ? (…) Est-il normal que les préjudices subis par les victimes d’erreurs judiciaires soient réparés chichement ? (…) Mon imperfection a remis à sa place ma prétention à vouloir rendre la justice. ». Effectivement, il a lui-même mis en prison des innocents.

La journaliste Laurence Lacour qui a suivi l’affaire dès le début a noté, à propos du juge Lambert : « Ce n’était pas un mauvais bougre. Mais son insouciance et sa mauvaise maîtrise de la procédure ont entraîné l’annulation de nombreuses pièces du dossier. Il n’a pris aucune disposition pour protéger Bernard Laroche. ».

C’est le 14 juin 2017 que l’affaire Grégory est revenue dans l’actualité médiatique, trente-deux ans après l’assassinat du petit Grégory, par l’action d’un magistrat qui a mis en garde-à-vue puis en examen et en détention provisoire certains membres de la famille de Grégory. Le vrai déclencheur de ce "rebondissement" semblerait être un texte manuscrit sur le livre d’or de l’église de Lépanges-sur-Vologne daté du 13 mai 2008 (mais la page précédente est datée de 2016) qui dénonce la culpabilité de Bernard Laroche (qui avait été assassiné en 1985 par le père de Grégory après sa libération).

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Les erreurs de la justice mais aussi les excès des médias avaient provoqué au moins deux drames, l’assassinat d’un membre de la famille accusé de l’assassinat de l’enfant et, le 5 juillet 1985, l’inculpation pour assassinat (à tort) de la mère de Grégory (qui fut "blanchie" plusieurs années plus tard : le non-lieu n’a été prononcé que le 3 février 1993 pour "absence totale de charges" !).

Mais les juges d’aujourd’hui sont-ils vraiment plus responsables que ceux d’il y a trente-deux ans ? Et l’autre question vient également : les médias d’aujourd’hui sont-ils plus responsables que ceux d’il y a trente-deux ans ?


La conséquence de cette relance, c’est qu’on a mis en détention provisoire deux septuagénaires (les époux Jacob) pendant cinq jours (du 16 au 20 juin 2017) pour "enlèvement et séquestration suivie de mort", ainsi qu’une adolescente à l’époque des faits, Murielle Bolle, depuis le 28 juin 2017, pour "enlèvement de mineur de 15 ans suivi de mort", incarcération qu’elle a trouvée tellement injuste qu’elle a fait une grève de la faim du 6 au 11 juillet 2017. Enfin, la mort du juge Lambert pourrait être, elle aussi, la conséquence de la relance de l’affaire Grégory qui s’est faite tant judiciairement que médiatiquement.

Le suicide est toujours un acte particulier, singulier, qui peut avoir plusieurs causes, qui est le résultat d’une fragilité ancienne peut-être. Il n’est donc pas pertinent de trouver des raisons rapidement et simplement, d’autant plus que l’ancien juge n’a laissé aucun écrit d’explication. C’est, en outre, un drame privé qui devrait le rester dans le respect des proches.

Néanmoins, un fait est troublant : le matin même de la découverte macabre, la chaîne BFM-TV avait révélé une partie des carnets secrets qu’avait rédigés le juge Maurice Simon (qui avait repris l’affaire en 1987), décédé depuis longtemps (et dessaisi lui-même de l’affaire le 28 janvier 1990 lorsqu’il est tombé dans le coma à la suite d’un infarctus et devenu amnésique à son réveil). Dans ces carnets, le juge Simon avait été particulièrement sévère à l’égard du juge Lambert : « On reste confondu devant les carences, les irrégularités, les fautes (…) ou le désordre intellectuel du juge Lambert. Je suis en présence de l’erreur judiciaire dans toute son horreur. ».

Le 12 juillet 2017, le journaliste Daniel Schneidermann est allé brutalement dans ses accusations contre BFM-TV : « À quoi ça ressemble, un journaliste sur qui s’abat une accusation implicite de meurtre involontaire ? (…) Et ce plateau irréel funambulise entre ces deux informations, le scoop du matin [la révélation des carnets secrets du juge Simon] et la mort du soir, sans jamais poser la question sacrilège : par hasard, pourrait-il y avoir un lien entre les deux ? Par hasard, ne se trouverait-on pas au cœur d’un nouveau dérapage journalistique d’anthologie, après les dérapages canoniques du siècle dernier ? (…) À cette question (…), il n’est évidemment pas de réponse évidente. ».

Il n’a peut-être pas tort dans sa chronique. Déjà le 9 janvier 2015, BFM-TV avait diffusé une information qui avait mis en danger la vie d’un otage dans la course-poursuite des assassins des journalistes de "Charlie-Hebdo".

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Il semblerait que l’on n’ait pas appris grand-chose en trois décennies pour éviter les débordements anciens. Les médias, à l’évidence, du moins, certains, n’ont rien appris si ce n’est qu’il faut toujours du sensationnel pour l’audience, pour le prix de la minute de publicité.

Les juges, je n’ai aucune connaissance de leurs motivations à relancer l’affaire : selon les avocats des personnes mises en examen depuis juin 2017, il n’y aurait aucun élément nouveau depuis plusieurs années, et ces mises en examen seraient comme le "test" de la dernière chance, dernière chance car les survivants, acteurs, témoins, certains sont déjà âgés et vont mourir, et "test" car la justice ne ferait qu’une partie de poker, espérant qu’un des protagonistes ne craque, espérant des aveux, des témoignages, faute de mieux, faute d’éléments factuels établis. La seule chose de vraiment nouvelle, ce serait que l’assassinat serait le résultat d’un complot familial : plusieurs personnes seraient impliquées dans cette abomination.


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La vraie question est, à mon humble avis, la suivante : fallait-il encore remuer la boue, au risque des éclaboussures, ou pas ? C’est sûr, sans rebondissement judiciaire, pas de grève de la faim, peut-être pas de mort prématurée de l’ancien juge (mais cela, on ne le saura jamais, il est parti avec ce secret), et sûrement pas le retour à une sorte de folie médiatique que les réseaux sociaux, l’immédiateté des chaînes d’information continue compensent largement les règles de réserves médiatiques adoptées par la justice depuis l’analyse de la communication judiciaire au cours de cette affaire.

Pourtant, il y a une nécessité. Une nécessité pour la mémoire de Grégoire, garçon innocent assassiné à 4 ans, pour ses parents, pour la justice et aussi pour la société elle-même, moi, nous. C’est celle de la vérité. Celle de connaître enfin la vérité. Il ne s’agit pas de vengeance, et je pense que la pire des vengeances, c’est de vivre avec ces remords, mais de vérité, et aussi de faire le deuil pour les proches. Sans vérité, pas de deuil réel. C’est aussi la mission de la justice, l’une des missions régaliennes essentielles de l’État. Ne pas connaître la vérité, c’est montrer un grave dysfonctionnement de l’État.

Certes, l’affaire Grégory n’est pas la seule, ni la première ni la dernière, affaire "non élucidée", il y en a eu dans l’histoire même ancienne, mais la possibilité d’élucider une affaire qui a suscité autant de passion, autant d’emballement, autant d’émotion aussi, doit pouvoir être exploitée, la piste explorée, avec les risques d’erreurs, avec les risques d’errements, avec les risques d’emballement. La technologie a évolué, les méthodes scientifiques au service de la criminologie sont maintenant très perfectionnées, très efficaces.

Il faut refuser cette sorte de chantage : ne cherchons pas la vérité car cela remuerait trop la boue. Il faudrait certainement remuer la boue avec subtilité, avec prudence, avec délicatesse, mais dans une affaire pareille, où toutes les langues se sont tues pendant plus d’une génération, la vérité ne se trouverait forcément que dans la boue, et à aucun prix il ne faut la perdre de vue…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 juillet 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le juge Jean-Michel Lambert.
La relance judiciaire de l’affaire Grégory.
Histoire encore à suivre.
Documents sur l’affaire Grégory.
Traçabilité de la vite privée.
Les drones.

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7 réactions


  • Taverne Taverne 20 juillet 12:06

    L’affaire est depuis longtemps devenue une machine à broyer les individus et leurs droits. Pourquoi n’a-t-on pas stoppé cette machine infernale ? Tout bonnement parce que l’on veut établir une vérité bien officielle et rassurante, qui ne sera jamais la vraie vérité mais une vérité voulue par la Justice et l’opinion publique. Pour obtenir cette pseudo vérité, la fin justifie les moyens. Machiavel au service de la justice.

    L’enferment arbitraire est devenu le seul moyen d’établir la vérité : la Révolution n’est pas encore passée par là.


  • lisca lisca 20 juillet 12:54

    « La vérité ne se trouverait forcément que dans la boue, et à aucun prix il ne faut la perdre de vue… »
    Très juste ! Par ailleurs la boue peut être très bénéfique, on peut s’y rouler, s’y rafraîchir, y trouver la santé.
    Voilà le deuxième juge qui se tait au bon moment. Le juge Simon était soudain devenu amnésique. Il avait des doutes ou des certitudes... Quelques années plus tard, oh, un infarctus. Et il en perd la mémoire.
    Puis le juge Lambert allait être convoqué. Oh, un suicide sous un sac en plastique.
    Pas de lettre, mais oh, quelques jours plus tard, des lettres. Et à qui ? A la presse mainstream. Et que disent-elles ? Rien. Du vague, des sous-entendus.
    Les raisons du suicide ? Aucune. "« J’ai décidé de me donner la mort car je sais que je n’aurai plus la force désormais de me battre ».
    Il ne se battait pas tant que ça, ayant donné son point de vue par des livres et vivant correctement, personne ne le défiait en duel, et s’enlever la force vitale parce qu’on estime, sans raison médicale, qu’on n’a pas assez de force vitale... c’est absurde.
    Il aurait allégué le remords, fait des révélations, on comprendrait... Son ministre était Badinter, son président Mitterrand à l’époque des faits. Mais non, on se tue, une paille, pour ne rien dire.
    Alors deux hypothèses : il se tue vraiment et laisse une vraie lettre où il révèle qui lui donnait des ordres pour qu’il détourne l’enquête. La lettre est escamotée : pas de lettre ! proclament les journaux.
    Il ne se tue pas du tout, mais comme il en sait trop et semble pris entre deux feux (donc est à même de tout lâcher) on le suicide à la veille d’une convocation. Ensuite on imite son écriture, et justement les études graphologiques ont été très poussées dans l’affaire Gregory, et on lui fait dire le minimum plausible, dans la droite ligne de son instruction catastrophique.
    Troisième hypothèse, l’officielle : il se tue vraiment et croit vraiment que Laroche fut innocent. Mais de quoi ? De quelle façon ? Il aimait Laroche à ce point, pour le suivre sur les sentiers incertains de l’autre monde ?
    Les VO se distinguent par le vague de leurs scénarios, jamais boueux, toujours bien nettoyés.


  • ZenZoe ZenZoe 20 juillet 14:57

    La boue, c’est l’âme humaine. Remuer la boue, c’est trouver un mobile peu reluisant, et je ne vois pas pourquoi on se refuserait à le faire sous le prétexte que ça serait choquant. Les affaires criminelles ne sont pas des contes de fées.


    • aimable 21 juillet 16:55

      @ZenZoe
      la boue c’est également l’âme humaine qui a ligoté un enfant de 4 ans et l’a jeté vivant dans la rivière, cette âme qui n’a aucune notion du bien ou du mal et qui apparemment est un monsieur ou une madame tout le monde puisque aucun coupable n’a été trouvé , tout comme les corbeaux qui continuent d’observer depuis leur perchoirs  !


  • zygzornifle zygzornifle 20 juillet 14:59

    C’est le roman de l’été .....


  • zygzornifle zygzornifle 20 juillet 15:00

    c’est comme l’affaire Outreau , un fiasco judiciaire ......


    • armand 22 juillet 17:21

      @zygzornifle
      oui, ces deux « affaires » sont des fiascos pour la gendarmerie et la justice , on est donc en droit de penser qu’il y en a bien d’autres....


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