jeudi 25 juin - par lephénix

L’homme remplacé ?

Alors que le « travail » de chacun est mis à l’épreuve des « dispositifs de gestion » et des injonctions du « capitalisme numérique », le « progrès » technologique rend le facteur humain de moins en moins nécessaire pour « produire » toujours plus. Ainsi, un nombre croissant de « surnuméraires » désormais « sans emploi » ont de moins en moins de « travail » à échanger contre de « l’argent » dans une société centrée sur le « travail » et la fiction d’un « plein-emploi » de plus en plus introuvable... D’autres manières de « travailler » se constitueraient-elles dans la réseaucratie émergente ? Dans quel « monde du travail » entrons-nous ?

 

Le « travail » est-il encore le propre d’un sujet humain présumé laborieux sommé d’en faire tourner la roue en un mouvement perpétuel pour en tirer de quoi « gagner sa vie » ? Est-il le signe même de l’humain s’imprimant dans l’ordre du monde ?

Désormais, le « travail » (ou du moins « l’emploi »...) serait en voie de raréfaction et en transformation incessante par les « nouvelles technologies » qui « bouleversent les métiers, les catégories, les manières de faire et les vieilles organisations » ainsi que le constate François Dubet en introduction de l’ouvrage collectif présentant les travaux des chercheurs lauréats de l’appel à projet lancé par la Fondation pour les sciences sociales. Cette « grande transformation » induite par une bien peu résistible « économie de l’innovation » suscite de « profondes angoisses sur sa nature même » et menace de disparition les « figures centrales de la grande industrie et de l’organisation bureaucratique ». « Parce que le travail est un lien et un conflit » rappelle François Dubet, « il a été, à la fois, au coeur de la représentation politique des sociétés industrielles et de la formation des Etats-providence ».

Aussi, «  le combat pour l’égalité sociale et pour la solidarité n’a été que le prolongement des conflits du travail ».

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Un nouvel agenda anthropologique ?

 

Voilà une génération déjà, l’essayiste américain Jeremy Rifkin pronostiquait dans son best-seller planétaire « la fin du travail ». Depuis, la « montée en gamme » des « plateformes » ou autres start-up devenues multinationales a disloqué à souhait le monde du travail : sous couvert de « révolution économique », ce monde désormais « ubérisé » redécouvre une ultraprécarité que l’on croyait révolue à l ‘issue d’un siècle de « conquêtes sociales »...

Car il est devenu impossible de l’ignorer : le « numérique » fait disparaître bien plus d’emplois qu’il n’en crée... A l’heure du « capitalisme numérique », la « valeur » créée par les « travailleurs de la donnée » et autres petites mains bien humaines du clic y est captée sans merci par les « gestionnaires » des « plateformes numériques » jouant à réinventer un nouveau « féodalisme »... La parenthèse de la relation salariale serait-elle refermée et la page du salariat déjà tournée ? Tout serait-il déjà joué ? Les nouveaux « tâcherons » du juteux business des « données personnelles » devraient-ils se résigner à la fin de toute protections sociale et au précariat comme nouvelle condition d’une société devenue incontrôlable ?

La « crise du travail » (en vérité, celle de la « société salariale ») s’exacerbe avec l’irruption de l’intelligence artificielle (IA) qui fait vaciller jusqu’à la notion même d’humanité, avec son cortège de promesses en facultés augmentées (voire... d’immortalité ?) comme le relève Yann Ferguson à propos de ce « riche agenda anthropologique » induit par le « momentum technologique » de l’IA dans un « contexte de réflexion incertain » : il s’agit bien de tenter de « définir le propre de l’homme », de « penser de nouveaux principes de justice au travail » et de « construire un paradigme sociotechnique » dans une économie fondée sur « l’immatériel ». En ne cessant de se redécouvrir avec l’IA, l’homme redéfinira-t-il justement le « proprement humain » et les fondements d’un « futur numérique » soutenable voire désirable ? Sur quel objet s’exerce désormais le travail humain et dans quel esprit ? Dans quoi peut-il encore se réfléchir face au Yalta du numérique qui se précise avec la compétition sans merci engagée pour la suprématie mondiale sur le réseau de « téléphonie mobile de cinquième génération » ?

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La 5G creusera-t-elle notre tombe tant environnementale que sociale ? L’IA est-elle vraiment un horizon indépassable ? Son surcoût de mise en oeuvre la rend t-elle vraiment pertinente dans certains secteurs « à faible valeur ajoutée », compte tenu de la courbe inexorablement descendante de l’économie ? La crise sanitaire n’éclaire-t-elle pas sous un jour tragique l’arbitrage crucial entre l’écononomie et la vie ?

Les douze contributeurs de l’ouvrage, lauréats de la Fondation pour les sciences sociales, tentent de faire saisir ce qui reste discernable de l’humain au travail, dans l’effacement même de ses contours et la dissolution de sa spécificité. En somme, tout ce qui est sacrifié aux totems et taboux d’une « postmodernité » exténuée. Laquelle n’en tolère pas moins aucune entrave à son « impératif de croissance » économique, à « l’accumulation du capital » et au mortifère déferlement d’ « innovations technoscientifiques » menant toujours plus près de l’abîme tant environnemental qu’humain.

Un prochain ouvrage de réflexion collective se penchera-t-il sur les finalités de « l’économie » ? Car enfin, sa fonction est-elle de « donner du travail » pour occuper tout le monde, de créer des « emplois » pour tous pour vendre des gadgets aservissants dont personne n’a vraiment besoin et qu’il aurait mieux valu ne jamais fabriquer ? Ou bien serait-elle de produire un maximum de vraies « richesses » - de celles qui n’alourdissent pas notre « facture environnementale » ? Et ce, bien évidemment, avec le strict minimum de ressources naturelles consumées par la machinerie productiviste et sans la moindre souffrance au travail ? Mais rien que pour « la plus grande joie de tous » et l’accomplissement de chacun ?

François Dubet (sous la direction de), Les mutations du travail, La Découverte, 262 p., 23 €



14 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 25 juin 10:38

    La question de savoir qui a du travail est importante et même tragique pour une grande partie de la population. 

    Mais cette question est subsidiaire à une autre question qui est de savoir à qui appartiennent les moyens de production, robotisés ou non, et qui a lae pouvoir et la puissance de distiller la misère pour s’approprier les richesses produites par les robots et les ques prolétaires résiduels.


  • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 25 juin 12:13

    Désormais, le « travail » (ou du moins « l’emploi »...) serait en voie de raréfaction et en transformation incessante par les « nouvelles technologies »

    « 

    Le développement de la technique trouve incontestablement sa limite idéale dans un mécanisme automatique unique, extrayant les matières premières au sein de la nature et les déposant aux pieds de l’homme sous forme d’objets de consommation achevés. Si l’existence du système capitaliste n’était pas limitée par les rapports de classe qu’il comporte et la lutte révolutionnaire qui en résulte, nous aurions quelques raisons d’admettre que la technique, en se rapprochant, dans le cadre du système capitaliste, de l’idéal du mécanisme automatique unique, abolirait par là même automatiquement le capitalisme.

    La concentration de la production qui résulte des lois de la concurrence a une tendance inhérente à prolétariser la population tout entière. En isolant cette tendance, nous aurions raison de supposer que le capitalisme accomplirait son œuvre jusqu’au bout, si le processus de prolétarisation n’était pas interrompu par une révolution ; mais c’est là ce qui arrivera inévitablement, dans un rapport de forces déterminé, bien avant que le capitalisme n’ait transformé la majeure partie de la nation en armée de réserve, confinée dans des casernes-prisons.

     »

    Bilan et Perspectives, Léon Trotsky (1906)

    Voilà ce qu’il en est de sortir des nouveaux bouquins quand on a pas lu les anciens...


    • lephénix lephénix 25 juin 14:19

      @Opposition contrôlée
      merci pour la piqûre de rappel : la « crise du travail » et de la « condition salariale » suscite bien des contributions et aiguise des besoins de solutions de « réponses » si possible « adaptées » tellement la « transformation du travail » suscite de vertigineuses interrogations sur la nature de l’acte laborieux  ou sa dénaturation... 


    • titi 25 juin 18:59

      @Opposition contrôlée

      Justement... ne trouvez vous pas étrange de ressasser ces mêmes idées d’un autre siècle alors qu’elles ne se sont pas réalisées plus de 100 ans après ?

      Pouvez vous nier que la condition humaine s’est améliorée depuis Trotsky ?


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 25 juin 22:40

      @titi

      Oui, je peux nier.


    • charlyposte charlyposte 28 juin 17:58

      @titi
      Prochainement l’être humain sera de peu d’utilité... sniff, mais ainsi.


  • vraidrapo 26 juin 07:49

    Pour embrouiller davantage les idées, l’emmerdeur que je suis vous propose un extrait de l’ouvrage de Thierry Desjardins commis sous l’ère Chirac en 1996.

    Il s’intitule : « Lettre au Président à propos de l’immigration — et de quelques autres sujets tabous qu’il faudra bien finir par aborder »

    J’avais oublié ce bouquin après l’avoir lu. J’étais moins sensible qu’aujourd’hui aux analyses économiques et l’ouvrage m’avait paru provocateur.

    Aujourd’hui, grâce aux informations qui ont fini par émerger, à flots continus notamment à propos de la mondialisation, de la délocalisation, de la monnaie-hélicoptère en période de pandémie, parce que tout le mode est désemparé...

    Je trouve que les propos de Desjardins sont dignes d’intérêt d’autant que l’agitation est à son comble. Hier quelqu’un a évoqué les 20 ou 30 ans qui ont précédés la Révolution française. Rien que ça !!!

    Voici ce texte, pg.118-9 :

    Certains experts vont jusqu’à affirmer que ce recours à la main d’oeuvre étrangère a été le drame de notre économie. Pourquoi ?

    D’abord parce que cette solution de facilité a effectivement incité nos entreprises à ne pas investir dans la modernité. A quoi bon innover, faire des efforts d’imagination, bousculer les vieilles idées reçues, acheter des robots alors qu’on peut avoir pour beaucoup moins cher des travailleurs immigrés ?

    Ensuite parce qu’une masse de travailleurs sans aucune qualification est beaucoup moins performante, bien sûr, qu’un nombre infiniment plus modeste de travailleurs qualifiés. Quand 10 ouvriers (maghrébins) construisaient – même dans une usine ultramoderne comme à Flins – 1 voiture chez Renault, 10 ouvriers (japonais) construisaient 2 voitures et demi chez Toyota.

    Pourquoi les ouvriers japonais étaient-ils deux fois et demie plus performants que nos immigrés maghrébins ? Parce qu’il est évident qu’un ouvrier ne sachant ni mire ni écrire, ni compter, ni parler la même langue que son encadrement est moins « performant », moins « motivé », même « à la chaine », qu’un ouvrier du niveau du Bac, ce qui était pratiquement le cas au Japon.

    Enfin parce que, contrairement à ce qu’avait pensé notre patronat, la main d’oeuvre immigrée est, en fait, beaucoup plus onéreuse qu’elle en a l’air. Elle doit être encadrée, surveillée et (un peu) formée par toute une hiérarchie de « petits chefs » dont les salaires s’ajoutent bien évidemment aux bas salaires de immigrés, petits chefs qui sont inutiles avec une main d’oeuvre qualifiée.

    A cela s’ajoute, non plus pour l’entreprise mais cette fois pour la collectivité, le « prix global » d’un immigré.

    Maurice Allais, notre prix Nobel d’économie etqui n’est pas un imbécile pour autant même s’il est décrié par toute notre intelligentsia, a calculé qu’un travailleur immigré nous coûtait « en frais et infrastructure d’accueil » quatre fois le prix de son salaire. Et que, si ce travailleur venait avec une femme et trois enfants – ce qui est un cas très fréquent- il nous coûtait 20 fois le prix de son salaire. Vous avez bien lu : « vingt fois le prix de son salaire », alors qu’il produit deux fois et demie moins que son « homologue » japonais.


    Je me demande si les syndicats utilisent les bons arguments lorsqu’ils s’opposent au patronat en faisant des grèves.

    Balladur avait importé des marocains pour briser la grève de Renault

    Vu les résultats à moyen terme, On peut penser, comme bien souvent, que nos élites cooptées de l’ENA, ne sont pas si « élites » qu’on le prétend. Sans complexe, promotion après promotion...


  • zygzornifle zygzornifle 26 juin 08:17

    L’homme remplacé ?

    Par des migrants ou des robots ? 

    Pourquoi pas les 2 ….


  • charlyposte charlyposte 28 juin 17:55

    Chacun dans son pays et ainsi les vaches seront bien gardées.


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