mercredi 13 janvier - par lephénix

Orwell, « l’horreur de la politique »

 

« Si tu veux une image du futur, figure-toi une botte qui écrase un visage humain - indéfiniment »... "Nous y sommes" comme dirait le poète Armand Robin (1912-1961). Georges Orwell entre en Pléiade et revit simultanément par un « roman graphique » au dessin envoûtant signé Fido Nesti et dans une traduction de Josée Kamoun. Après bien des adaptations cinématographiques et théâtrales, cette version d’une dysptopie visionnaire convie à une plongée vertigineuse dans la pensée et la morale d’Orwell que Simon Leys résumait par cette formule : « l’horreur de la politique »...

Le prospectiviste, dit-on, voit se dessiner des tendances de fond tout en espérant, parfois, qu’elles ne se produisent jamais... Et le visionnaire ? Georges Orwell (1903-1950), né Eric Arthur Blair, ne se rêva sans doute pas le moins du monde en « journaliste du lendemain ». En écrivant son chef d'oeuvre en 1948, le romancier redoutait l’extension du totalitarisme stalinien sur toute la « civilisation » - celle qui avait mis en oeuvre la mise à mort industrielle de l’humain. Dans ses pires cauchemars, l’ancien combattant de la Guerre d’Espagne ne pouvait cependant se résoudre à que sa glaçante dystopie, « 1984 », puisse jamais faire figure de bréviaire, deux générations plus tard, pour une société techno-scientiste sous haute surveillance où les libertés sont suspendues au nom de la "santé" - et au seuil d’une nouvelle extinction ou extermination de masse...

Parfait contemporain des Caudillo, Duce ou autres Führer et « Petit Père des peuples », Orwell était bien loin d’imaginer aussi que son personnage, Winston Smith, allait devenir celui du veule individu « postmoderne » sans qualités de nos mégapoles ultraconnectées. Tout comme ses inquiétudes et tourments allaient être les nôtres – du moins de ceux qui s’inquièteraient encore de leurs « libertés » en volatilisation accélérée avec la généralisation de la vidéosurveillance et de l’hyperconnexion... Il est vrai que Winston n'était pas encore technozombifié...

De moins en moins "dystopique", le cauchemar orwellien ? Fonctionnaire au département des Archives du Ministère de la Vérité, Winston a trente-neuf ans et un « ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite ». Il a pour tâche, pendant ses semaines de soixante heures ouvrables, de réécrire l’Histoire. C’est-à-dire de « rectifier » au moyen du « néoparler » (la novlangue, « langue officielle de l’Océanie élaborée pour répondre aux besoins idéologiques » du régime) les dites archives afin d’adapter le passé à la ligne du Parti. N’est-ce point folie que de « croire le passé inaltérable » ?

 

« Déjà mort » !

Winston besogne sous la surveillance implacable des télécrans de Big Brother, l’omniprésent dictateur de l’empire d’Océania, tout en sentant grandir en lui un irrépressible sentiment de révolte - trop de pression... Mais voilà : il commet trois erreurs fatales qui scellent sa perte.

D’abord, il tient un journal intime dont le beau papier crémeux appelle le tracé d’une vraie plume à l’ancienne. Mais écrire pour qui, pour quoi, au juste ? « Marquer ce papier constitue un geste irrévocable »... Au fond, « comment s’adresser à l’avenir quand il ne subsistera nulle trace de soi » ? D’ores et déjà, il « s’est reconnu comme un homme mort »... Alors, autant aller au bout de l’irrévocable en restant « vivant le plus longtemps possible »... S’il n’est pas « illégal » d’écrire, c’est parce qu’il n’y a plus de lois. Mais cette activité est infiniment dangereuse là où l’ « on » prépare un « monde de terreur et de triomphe »...

Puis il rêve d’une relation avec une fille brune dont la « grâce négligente annihile toute une culture, tout un système de pensée, comme s’il suffisait d’un geste sublime du bras pour anéantir Big Brother et la Mentopolice ». Ce « geste d’un autre âge » a-t-il jamais existé dans le décor bucolique d’une « Contrée dorée » feutrée par une herbe dont il sent l’élasticité sous ses pas - jusque dans sa cellule ? Il finit par vivre son rêve en nouant une relation avec la très brune et piquante Julia qu’il croit d’abord « inféodée à la Mentopolice ». Or, toute sexualité est proscrite dans l’empire d’Océania dont les neurologues projettent d’abolir l’orgasme.

Enfin, il accorde sa confiance à O’Brien, un individu qu’il prend pour un dissident comme on prend ses désirs pour des réalités...

Le camaïeu gris-bleu, strié de feu, de l’illustrateur brésilien Fido Nesti épouse le parti pris de traduction de Josée Kamoun qui mène la narration au présent et au pas de charge au fil des errances et interactions de ces personnages piégés dans le gris et le glaucque de leur cloaque techno-scientiste en phase terminale posé tout au bord de la forge de Vulcain : « C’est un jour d’avril froid et lumineux et les pendules sonnent 13.00. Winston Smith se glisse à toute vitesse par les portes vitrées de la Résidence de la Victoire, pas assez vite tout de même pour empêcher une bourrasque de s’engouffrer avec lui »...

Ainsi revit en ville défaite de la « troisième province d’Océanie » la Londres des sombres lendemains de bombardements telle que Orwell l’a vécue, lors de la Seconde Guerre mondiale. Et telle qu’il l’a réécrite en une manière d’allégorie prophétique pour les « générations futures » qui attendront longtemps leur "bien-vivre" mis à la porte de leur smart cities - et volatilisé dans les flux spéculatifs parasitaires. 

C’est ainsi que Fido Nesti nous la conte par la force d’une esthétique sismographe et d’un rapport texte-image décapant qui d’ores et déjà réinscrit l’oeuvre orwellienne dans un art populaire revivifié - le défi était de taille...

. La traductrice et l’illustrateur restituent dans la détermination de leur trait et de leur propos tout le tranchant de la pensée et du texte d’Orwell. Sans que ce passage au neuvième art n’altère la perception que le « sens commun » croit avoir d’un chef d’oeuvre aux antipodes du nihilisme. Celui-ci n’interdit en rien d’espérer, serait-ce même « contre toute espérance ». Pas plus qu’il n’interdit d’oeuvrer à « mourir bien vivant » en rejouant envers et contre tout la marche de ce monde qui insensément demeure le nôtre. Pour le meilleur et le rire, encore ?

George Orwell, 1984, adapté et illustré par Fido Nesti, Grasset, 224 p., 22 €



17 réactions


  • Lampion Séraphin Lampion 13 janvier 08:19

    Et ce n’est pas fini : l’empire va se déchainer, maintenant.


  • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 13 janvier 09:46

    J’ai toujours des doutes sur la société que décrit Orwell. Celle-ci ressemble fortement à l’Angleterre de la période de guerre : propagande abrutissante et censure, surveillance généralisée par peur des espions et des « comportements antinationaux », privations et rationnement. La réécriture de l’Histoire était déjà la pratique normale.

    Le seul élément « futuriste » du roman est le télécran, mais n’est qu’un élément mineur.

    D’autre part, à cette époque, il était proche des courants « trotskistes ». Ceci implique une vision du monde dans laquelle le fascisme n’est pas diamétralement opposé à la « démocratie » bourgeoise capitaliste. Il espérait que la guerre aboutisse à la révolution prolétarienne dans son pays.


    • lephénix lephénix 13 janvier 10:13

      @Opposition contrôlée
      merci pour cet éclairage sur le contexte : c’est bien de 1948 qu’il écrivait en espérant par l’inversion du chiffre que son constat clinique et attristé resterait de l’ordre de l’improbable il avait payé pour savoir l’horreur du soviétisme et redoutait son extension...


  • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 13 janvier 10:21

    - Oui, c’est vrai, je crois que je suis malade, me suis-je écrié tout content (contradiction absolument incompréhensible : quelle raison avais-je d’être content ?).

    - Alors vous devez consulter immédiatement. Vous le savez : vous avez le devoir d’être en bonne santé- inutile de vous l’expliquer.

    Zamiatine « Nous »

    .......................

    Notre société occidentale contemporaine, malgré ses progrès matériels, intellectuels et sociaux, devient rapidement moins propre à assurer la santé mentale et tend à saper, dans chaque individu, la sécurité intérieure, le bonheur, la raison, la faculté d’aimer ; elle tend à faire de lui un automate qui paie son échec sur le plan humain par des maladies mentales toujours plus fréquentes et un désespoir qui se dissimule sous une frénésie de travail et de prétendu plaisir.[..]

    Ils sont normaux non pas au sens que l’on pourrait appeler absolu du terme, mais seulement par rapport à une société profondément anormale et c’est la perfection de leur adaptation à celle-ci qui donne la mesure de leur déséquilibre mental.

    Huxley « Retour au meilleur des mondes »


    • lephénix lephénix 13 janvier 11:04

      @bouffon(s) du roi
      merci pour ce double rappel : Zamiatine a sans doute le premier pressenti le « globalisme » avec « l’Etat unique » (traduction 1929) mais les utopies depuis Moore (1516) se sont toujours piquées d’infléchir le « gouvernement des hommes »...


    • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 13 janvier 11:35

      @lephénix

      Oui ce n’est pas d’aujourd’hui que certains hommes rêvent d’être les maîtres du monde, la différence c’est que la technique et la science ont évolué (et sa relative maitrise aussi).


    • @bouffon(s) du roi On a descendu la psychanalyse (Livre Noir) au prétexte qu’elle ne guérissait pas. Guérir de quoi ? D’une société malade.... ??? Le livre a été écrit d’un point de vue scientifique, mais nullement philosophique ou anthropologique.. Si la maladie mentale d’une personne lui est nécessaire, le rôle du psy n’est surtout pas de l’en guérir, mais au mieux la ré-organiser. Même si cela ne rentre pas dans les norme sociales...Excepté si la maladie nuit à autrui. Mais alors, c’est le rôle de la justice ;


    • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 13 janvier 12:01

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Si la maladie mentale d’une personne lui est nécessaire, le rôle du psy n’est surtout pas de l’en guérir, mais au mieux la ré-organiser.

      Est nécessaire à cette société, pour le pouvoir. Une personne saine d’esprit ne se plie pas au diktat du pouvoir.


    • @bouffon(s) du roi Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est la santé. La normopathie ou conformisme et une maladie mentale du point de vue des psys. Bien sûr pas du côté de l’Etat. Une personne saine d’esprit du point de vue médical, n’est pas la même que du point social. Est saine une personne qui prend conscience de ce qui est caché dans l’inconscient. Cette prise de conscience peut parfois être douloureuse et perçue par l’extérieur comme une maladie alors qu’au contraire, il s’agit d’un état nécessaire et passager vers la guérison. Exemple, le burn-out est une réaction saine de l’individu qui prend conscience de l’absurdité de sa vie. Même si vu de l’extérieur la personne semble décompensée. C’est à ce moment aussi très difficile que la personne prend conscience que ce n’est pas lui qui est malade, mais la société.


    • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 13 janvier 13:36

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Des fois vous êtes vraiment à l’ouest, mais là ça a du sens, et ça rejoint ce que je voulais dire.


    • @bouffon(s) du roi J’adore être à l’ouest.... Cela me décentre...


    • @bouffon(s) du roi le problème, c’est que le sécurité sociale veut bien participer aux honoraires des psys, si c’est pour les rendre à nouveau malade (remise au travail). Pas pour leur permettre d’ouvrir les yeux et en faire de récalcitrants....


  • Nous avons enfin repris contact avec le tragique en contraste avec l’uniformité. J’espère le grand retour de Gilbert Durand pour le retour de l’imaginaire contre la rationalité scientifique. Etre en bonne santé en Chine,...c’est déjà être mort avant d’avoir vécu....


    • lephénix lephénix 13 janvier 11:11

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.
      le sens du tragique nous a toujours accompagnés seuls les zombies le perdraient-ils de vue ? l’utopie de « la santé parfaite » aussi avec ses marqueurs par la technique, de« la cité du soleil » de campanella jusqu’au projet mondial Biosphere implanté à Oracle (Arizona), etc
      difficile de ne pas voir que notre « réalité » est infiltrée/vissée par les boulons d’une construction utopique... de la proclamation d’un premier lieu utopique, l’amérique, lors de la première « mondialisation » (1492) nous voilà en chinamerica...


    • @lephénix Lire la Ponérologie politique (La ponérologie politique — étude de la genèse du mal, appliqué à des fins politiques a été façonnée dans le creuset même du sujet étudié).

      . L’obsession de la santé est la meilleure manière de pousser les individus au suicide. Parce que nous avons besoin de ce rappel de notre mortalité pour se sentir vivre. 


  • Eros et thanatos sont liés comme l’attraction des opposés. Le transhumanisme est un meurtre larvé...


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