Christian proctoconspirologue

Dans une société en voie d’effondrement, hystérisée par une multitude de délires complotistes, il convient de remettre les pendules à l’heure comme l’a fait Abdennour Bidar quand il constate : « Et s’il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd’hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité. »
En niant la dimension heuristique et la puissance cognitive de la sensibilité et de l'intuition, de l'imagination et du symbole, cette mentalité moderne réduit la complexité multidimensionnelle de la conscience au jeu abstrait et unidimensionnel d'une rationalité instrumentale et analytique. Cette hégémonie de l'abstraction et du calcul a instauré ce que René Guénon a nommé Le Règne de la Quantité dans un ouvrage paru la même année que celui de Bernanos, tout comme La Dialectique de la Raison en Allemagne, ce fameux livre où Adorno et Horkheimer analysent le processus par lequel les Lumières se sont transformés en leur contraire. Pas de hasard si, en cette même période d'après-guerre, des penseurs inspirés établissent le même constat à partir de perspectives différentes !..
Ces remarques de Bidar et Bernanos ouvrent une piste pour mieux comprendre comment cette "conspiration du nihilisme", en étouffant la voie du cœur et en barrant la voie de l'esprit, est devenue la matrice secrète générant la vague et la vogue du complotisme aujourd'hui Quand on nie la puissance heuristique de l'intuition et la force symbolique du mythe qui furent au cœur des sagesses traditionnelles, quand on réduit l'imagination à la "folle du logis" (Mallebranche), il ne faut pas s'étonner que celle-ci revienne - à travers ce fameux "retour du refoulé" analysé par Freud - sous une forme sauvage, plus ou moins délirante.
Les complotistes d'aujourd'hui vivent dans des sociétés qui n'ont pas d'autre mythe fondateur que celui - déshumanisant - de la techno-science. Parce qu'ils se vivent comme des victimes, ils s'inventent alors des mythologies de pacotille, souvent pathétiques et paranoïdes, fantasmant des bouc-émissaires en monstrueuses figures pédo-satanistes pour apaiser leur colère et conjurer leur mal-être. Le double sens du verbe conjurer, qui relève à la fois du complot et de l'exorcisme, rend bien compte de la dimension cathartique propre à l'imaginaire complotiste qui consiste à se libérer de ses propres démons en les projetant sur un Autre fantasmé. Ce n'est pas pour rien que toute une mythologie satanique peuplée de démons hante l'imaginaire et l'iconographie complotistes.
 Au-delà des justifications factuelles, propres aux situations vécues par chacun, la souffrance et la confusion des complotistes ont fondamentalement pour origine la perte du sacré - cette connexion organique de la subjectivité à son milieu d'évolution naturel, social et symbolique - qui fut au cœur de toutes les sagesses traditionnelles. En paraphrasant une célèbre formule de Chesterton, on pourrait dire que la perte du sacré ne conduit pas à croire en rien mais à croire en n'importe quoi !