Commentaire de Luc-Laurent Salvador
sur Aristote juif ? L'argent et le commerce chez Aristote, par Keroas


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Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 27 mars 2013 17:50

@ l’auteur,

Bravo et merci pour ce remarquable article que j’ai lu avec une jubilation toute particulière.

En effet je mène actuellement une recherche destinée à répondre à la question ontologique : « qu’est-ce que la monnaie ? ».

J’ai donc trouvé là un apport documentaire formidable grâce aux références fournies et il me paraît clair que j’ai à présent mille précieuses pistes à explorer.

Ceci étant dit, je dois avouer que je compte revenir sur cette documentation dans l’espoir de lui faire dire tout autre chose que ce que vous avez exposé.

Tant qu’à avouer, je peux reconnaître aussi que je n’ai pas tout saisi de ce qui a été avancé.
Certaines assertions m’ont parues un peu difficile à cerner et bon nombre me semblent discutables sans que je sache dire si c’est votre lecture qui est en cause ou si, comme je le pense a priori, ce sont plutôt les auteurs cités dont les conceptions se sont progressivement éloignées de nos cadres de pensée modernes.

Peu importe. Ce qui compte, je crois, qu’un débat puisse, sinon avoir lieu, au moins s’initier sur le fond.

C’est ce que je vais tenter à présent, en allant droit vers ce qui me semble une possible faille dans le tableau présenté, aussi cohérent et logique qu’il puisse sembler.

Cette faille a été fortement investie et déployée par l’anthropologue David Graeber dans un beau livre « Dette : les 5000 premières années » dont un résumé (qui ne lui rend pas complètement justice) est donné ici en VF et là en VO.

Elle concerne ce véritable socle des sciences économiques que constitue l’idée d’un « marché » originel qui aurait fonctionné sur la base du troc et dans le contexte duquel la monnaie serait apparue tout naturellement comme la solution idéale pour faciliter les échanges.

Vous dites cela très bien en maints endroits en montrant que c’était déjà clairement l’idée d’Aristote (et peut-être aussi d’auteurs plus anciens, je ne me souviens déjà plus).

Le problème avec cette vision c’est que, comme le rappelle Graeber, cela fait presque un siècle que les anthropologues disent aux économistes qu’il s’agit d’un mythe. Et le fait qu’Adam Smith en ait fait la base de la science économique ne le rend pas plus vrai pour autant.
Le fait que les économistes s’en accommodent le rendrait même de moins en moins vrai quand on constate que la plupart de leurs prémisses sont battus en brèche par la dure réalité de ces dernières années.

Le constat des anthropologues est clair et net : il n’y a pas eu, il n’y a jamais eu de société première, primitive, etc. disposant « spontanément » d’un marché basé sur le troc dans le contexte duquel la monnaie aurait été inventée comme facilitateur d’échange (en étant opérateur de mesure, d’égalité et donc d’équité entre les parties en présence).

Cette histoire est un mythe.
D’abord parce qu’elle met le marché en premier, en supposant qu’il ait pu exister avant l’Etat, avant la monnaie et surtout, avant le contexte religieux qui constitue la trame de fond de toutes les relations humaines dans les sociétés ancestrales.

Cette histoire est un mythe parce qu’elle nous coupe des véritables racines de la monnaie qui, pour ce que j’en perçois à présent, me paraissent être : la dette, le sacrificiel et le pouvoir temporel, cad l’Etat.

Il n’y a pas d’utilité à ce que j’expose ici mon hypothèse de travail (fortement inspirée des thèses girardiennes, notamment celles de Orléans et Aglietta dans « La Violence de la monnaie » et dans ce qui a suivi).

Je pense qu’il y a déjà assez d’éléments qui prêtent à controverse : le statut du troc, et surtout, la question de la dette qu’étrangement vous n’évoquez pas, sauf à la marge, par implicite.

Bref, de mon point de vue, vous nous présentez un magnifique ensemble de pièces de puzzle, mais l’agencement proposé, aussi fidèle qu’il soit à la littérature philosophique, ne peut espérer réfléter la réalité.

Car il faudrait d’abord traverser le miroir du mythe...

Mais bon, comme dit Philippe Meyer, « vous n’êtes pas obligé de me croire » !



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