Commentaire de Pierre-Marie Baty
sur Le conclave de 1958, prélude du concile Vatican II


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Pierre-Marie Baty Pierre-Marie Baty 8 août 18:04

@Et hop !

Je vous rejoins totalement sur le tableau économique. La France n’avait pas de problème économique (les manufactures tournaient, les récoltes s’engrangeaient, les marchés étaient animés) mais un problème financier.

Je vous rejoins aussi sur la pertinence de l’analyse marxiste de la situation : la bourgeoisie a voulu orienter le pouvoir exécutif et législatif dans un sens qui lui mettrait moins d’entrave et serait plus favorable à sa conception de ce que devrait être une société.

Je vous rejoins aussi sur le constat que les premières mesures de l’Assemblée nationale ont été de déclarer le paiement de la dette comme un devoir sacré (nous en sommes du reste encore là), et de garantir la dette, puisque les privilèges venaient d’être abolis, par la valeur (d’ailleurs largement surestimée) des biens du clergé.

Vous constatez ensuite qu’il y a eu, comme il fallait s’y attendre, défaillance sur les obligations, et que la plupart de ces biens gagés ont été vendus et se sont retrouvés dans les mains des bourgeois qui avaient eu les moyens de se les payer. Et vous en déduisez que cet accaparement était le but de toute la manœuvre.

C’est là que je ne suis pas d’accord avec vous.

Outre le fait qu’il s’agit d’un procès d’intention, on voit bien dans les textes de l’époque (Turgot, Necker et leurs disciples) toute la naïveté économique des acteurs de l’époque qui étaient intimement persuadés de tenir la martingale, de détenir la Vérité et d’agir dans le sens de l’intérêt général.

Voici par exemple à quoi ressemblait leur théorie, qui prenait dans les faits la forme d’un dogme typiquement sectaire : https://fr.wikipedia.org/wiki/Physiocratie

Que la bourgeoisie ait réalisé une formidable opération opportuniste, c’est ce qu’on ne peut que constater. Ce n’est d’ailleurs que comme cela qu’elle fonctionne. Après une période de flottement où on sentait encore l’action de leurs dernières digues morales, des petits malins se sont dits « hé, je peux me faire un château ou une abbaye pour pas cher ! »  et le troupeau de Panurge a suivi.

L’équivalent de cet épisode de notre histoire est la décennie des années 90 en Russie quand on a jugé judicieux de garantir les finances de l’Etat russe, successeur de l’URSS, par la valeur des entreprises collectivisées. Il s’est passé exactement la même chose : personne ne savait estimer la valeur réelle de ce qui a été marchandé, résultat les plus opportunistes et les moins scrupuleux des représentants de la bourgeoisie ont raflé des conglomérats entiers pour une bouchée de pain. Mais le fait que cela se soit produit n’invalide pas le fait que l’intention de départ était une intention naïve et bienveillante, même si d’une atterrante naïveté qu’on peut qualifier de connerie stratosphérique. Les brillants économistes qui ont appliqué la « thérapie de choc » à la Russie post-soviétique ont véritablement cru qu’ils agissaient ainsi dans son meilleur intérêt. Aucune manigance, aucun complot, aucun plan d’accaparement n’a été mis au jour depuis lors (ce qui vu le volume de l’escroquerie engagée, vous en conviendrez, est statistiquement impossible), en revanche la lecture des éditoriaux de presse, des courriers diplomatiques, des ouvrages mêmes qu’ont écrit les personnes impliquées dans cette opération désastreuse témoignent tous, a posteriori, d’une abominable candeur idéologique, d’une profondeur de connerie presque surhumaine quand on met en rapport les intentions affichées, les moyens mis en œuvre et le résultat escompté.

Je ne crois plus en la théorie du complot car j’applique le rasoir d’Ockham : malgré son enjeu colossal il n’y en a pas de preuve. Je suis convaincu de la théorie de la connerie générale précisément parce que ces preuves-là surabondent.

Je ne sais pas s’il faut croire au surnaturel, mais à la puissance diabolique de la connerie humaine, ça j’y crois certainement.

Bien à vous,


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