vendredi 25 novembre 2022 - par lephénix

Séverine, la cause du peuple

Ardente défenseuse des déshérités de ce monde comme des animaux, Caroline Rémy (1855-1929), dite Séverine, a été l’une des pionnières du journalisme de combat et l’une de ces grandes figures des mouvements révolutionnaires, cristallisant les fantasmes d’une société en mutation.

Séverine était sans doute la journaliste la plus célèbre de son temps, peinte et photographiée par d’innombrables artistes dont Renoir (1841-1919) ou Nadar (1820-1910), quand bien même elle se moquait de la célébrité comme de sa postérité, ainsi qu’elle l’écrivait le 7 octobre 1922 dans Le Cri du Peuple : « Journalistes, nous sommes pareils aux feuilles des arbres que le printemps voit naître et que l’hiver voit expirer... De quelle importance est cela, si nous avons donné notre parcelle d’ombre, de fraîcheur et d’abri. »

D’innombrables cartes postales furent éditées, la montrant sur son balcon parisien du boulevard Montparnasse ou dans sa maison de Pierrefonds. D’elle, sa consoeur Gabrielle Réval (1869-1938) disait : « J’aime Séverine de tout mon coeur, j’admire en elle la forme la plus généreuse, la plus noble, la plus émouvante du génie féminin. »

Séverine a mis le peuple à la Une de la presse comme d’autres l’ont fait entrer dans le champ esthétique de la littérature. Elle naît Caroline Rémy le 27 avril 1855 à Paris dans un milieu plutôt favorisé. Son père est inspecteur des nourrices à la préfecture de police. Il « la marie » d’autorité, le 26 octobre 1872, alors qu’elle a dix-sept ans, à Antoine-Henri Montrobert, un employé du gaz trentenaire. L’union dure un peu plus d’un an et se solde par une séparation de corps et de biens. Mais la loi autorisant le divorce, abrogée en 1816, n’est rétablie qu’en 1884...

En 1878, la belle Caroline exerce la fonction de lectrice chez Mme Guebhard, une riche veuve suisse résidant à Neuilly dont le fils, Adrien (1849-1924), jeune professeur de médecine, succombe au charme de la jeune sirène à la luxuriante chevelure. Enceinte de ses oeuvres, elle donne naissance à leur fils, Roland (1879-1929), dans les premiers jours de l’année 1879 à Bruxelles. C’est là qu’elle rencontre Jules Vallès (1832-1885), le communard proscrit que la loi d’amnistie du 12 juillet 1880 autorise à rentrer. Ils veulent travailler ensemble mais l’inflexible père de Caroline s’y oppose. Alors, elle s’assied à son bureau et rédige ce billet à Vallès : « Je meurs de ce qui vous fait vivre : de révolte. Je meurs de n’avoir été qu’une femme, alors que brûlait en moi une pensée virile et ardente. Je meurs d’avoir été une réfractaire.  »

Et elle se tire une balle de revolver dans le coeur. Mais la balle passe juste à côté. Pas le message à la famille... Après sa convalescence, elle collabore au journal de Vallès, Le Cri du Peuple, relancé en 1883 grâce au soutien financier d’Adrien. Ainsi, le 23 novembre de cette année-là, elle choisit, en tant que « compagne d’un bailleur de fonds », un « métier d’homme » immortalisé par le Bel Ami de Maupassant (1850-1893). Elle signe d’abord « Séverin » et prend Jules Ferry (1832-1893) comme première cible avant de féminiser son nom de plume et de combat en « Séverine ». A la mort de Vallès, le 14 février 1885, elle prend la direction du Cri du Peuple, devenant ainsi la première femme journaliste à diriger un quotidien national dont le tirage dépasse parfois cinquante mille exemplaires.

Affirmant la Révolution comme une nécessité économique, le journal accompagne la lente émergence d’une conscience de classe dans le monde ouvrier. Celle-ci est éveillée aussi par des oeuvres littéraires comme Germinal (1885) d’Emile Zola (1840-1902) ou les romans de cape et d’épée de Michel Zevaco (1860-1918), un disciple de Vallès, alors que le chef d’oeuvre de Huysmans (1848-1907), A Rebours (1884) ouvre La Belle Epoque – pas belle, précisément, pour ceux dont Séverine défend la cause...

 

Une éveilleuse de consciences

Divorcée enfin de son premier mari, elle épouse Adrien en 1885 – mais s’éprend aussi du journaliste « boulangiste de gauche » Georges de Labruyère (1856-1920). Dans son article souvenir du 15 février 1886 commémorant le premier anniversaire de la mort de Vallès, elle écrit : « Dans sa vie presque heureuse et sauvagement libre de vieux réfractaire, je n’étais qu’une joie, une paillette de luxe, une coquetterie de plébéien dont le talent a enrôlé une mondaine, et qui promène sa recrue à travers les faubourgs. J’en souriais parfois, tant son ostentation était naïve, tant il luisait de gaieté dans son regard, devant l’étonnement scandalisé des bourgeois criant : « Au vol ! » Seulement, je sentais bien aussi que je lui étais peu de chose ; que sa vieillesse vagabonde m’échappait ; que cette collaboration littéraire même – le fort lien entre nous- qui était faite, pour ma part, de tant de reconnaissance, n’était, de la sienne, qu’une pure condescendance de maître à apprenti. J’étais le superflu de sa vie, rien de plus. »

Le 30 janvier de l’année suivante, elle prend la défense de l’anarchiste Clément Duval condamné à mort en première instance pour avoir blessé un brigadier lors du cambriolage d’un hôtel particulier – finalement, il passe quatorze années au bagne à Cayenne. Elle rappelle son credo : « Nous passons notre vie à dire aux humbles (c’est notre conviction et c’est notre devoir) qu’ils sont volés, exploités, assassinés lentement ; qu’ils sont de la chair à machine, que leurs filles seront de la chair à plaisir, que leurs fils seront de la chair à canon. Nous attisons les colères ; nous embrasons les intelligences ; nous incendions les âmes ; nous faisons, de ces parias, des citoyens, de ces résignés, des révoltés, au nom de la suprême justice et de l’équité souveraine. »

Lassée des querelles politiciennes au sein de la rédaction du Cri du Peuple, elle part pour collaborer en toute indépendance avec d’autres journaux comme Le Gaulois ou Gil-Blas ainsi qu’elle l’explique dans un ultime article paru le 29 août 1888 dans le journal qu’elle a maintenu à flot jusque là : « J’ai fait jeter quatre cent mille francs dans Le Cri du Peuple  ; personnellement, j’en sors un peu plus pauvre que je n’y étais entrée. Je n’aime point parler de ces choses ; mais, contrairement aux usages d’ici-bas, mon humble gloire est justement d’avoir tout donné et de n’avoir rien reçu. Si, cependant ; j’ai reçu mon salaire – des poignées d’injures, des hottées d’ignobles calomnies... » Renonçant à la vie de confort offerte par Adrien Guebhard, elle se met constamment en danger en tentant d’éveiller les consciences, portant la plume et le fer dans la plaie ouverte par la sempiternelle « question sociale ». Elle se fait même engager comme « casseuse de sucre » pour pouvoir témoigner de la condition des ouvrières aux bronches rongées ou défend les « faiseuses d’anges » quand l’avortement est encore condamné.

Dans les milieux favorables au général Boulanger (1837-1891), elle tombe en amitié avec une jeune comédienne, Marguerite Durand (1864-1936), qui se lance dans le journalisme. Mère d’un enfant né hors mariage, Marguerite fonde le premier journal écrit, produit et imprimé par un collectif de femmes payées au même tarif que les hommes, La Fronde - et fait tout naturellement appel au talent de son amie qui publie ses « Notes d’une frondeuse ».

Pour les quinze ans de la disparition d’une autre insoumise, Louise Michel (1830-1905), la figure de proue de la Commune de Paris dont elle a prononcé l’éloge funèbre, Séverine écrit le 1er février 1921 dans Le Populaire du Centre  : « Louise avait l’air d’un drapeau noir, avec ses habits qui paraissaient retomber après elle, comme l’étoffe après la hampe. Mais quand le souffle de la foule l’agitait, quand ses bras se levaient pour l’imploration ou l’anathème, c’est là que la comparaison devenait tout à fait juste : qu’elle prenait l’ampleur et le frémissement de l’étendard le plus émouvant qui soit au monde, puisqu’il symbolise la révolte née de la disette, et l’appel à la mort plutôt que le consentement. »

 

Une féministe soucieuse de sa féminité

Avec la belle Marguerite, Séverine incarne, selon certaines militantes radicales, un « féminisme en dentelles », ce qui ne les empêche pas, bien au contraire, de devenir les voix les plus écoutées de la cause des femmes et du suffragisme : « On a l’âge de ses yeux, de ses hanches, de son sourire – le calendrier ne retire ni n’ajoute, il n’y peut rien !  » écrit-elle dans La Fronde le 25 décembre 1897.

C’est dans ce journal également qu’elle rend compte de l’avancée de « l’affaire Dreyfus », réunissant ses articles en un recueil intitulé Vers la lumière... Impressions vécues (1900). Elue « Princesse des Lettres » en 1899, elle revendique plutôt le titre de « Princesse des Energies ».

Enthousiasmée par la révolution d’Octobre en Russie, elle réitère sa profession de foi dans L’Humanité du 19 mai 1919 : « Le féminisme ne me semble pas un tout, mais une fraction de l’immense effort à fournir pour affranchir le monde. Il y a là une criante injustice à réparer. Le prolétariat masculin doit, se doit à lui-même de nous aider à l’abolir, comme nous lui devons toutes nos énergies pour secouer le joug qui l’écrase. On ne saurait disjoindre les aspirations, les intérêts : il faut marcher du même pas sur la route encore obscure – et s’appuyer un peu contre l’épaule voisine aux instants de lassitude. Tout mon féminisme tient en deux mots : Justice, d’abord ; et puis tout de suite, bien vite, Tendresse. »

A sa mort, le 24 avril 1929, l’hommage de la presse est unanime. L’Oeuvre annonce le 26 mai la création d’une Société des amis de Séverine. Son amie Marguerite Durand rachète sa maison de Pierrefonds, "Les Trois Marches", et entreprend d’en faire une résidence d’été des femmes journalistes, inaugurée le 24 septembre 1932.

Afin de présenter toutes les facettes de cette fascinante journaliste libertaire, les éditions l’échappée ont réuni en recueil 45 articles, sur les plus de 6000 qu’elle a écrits – cinq recueils avaient déjà paru de son vivant, en sus d’une autobiographie, Line (Crès, 1921) racontant les premières années de celle dont la vie fut « intimement liée à la vie populaire française ».

Près d’un siècle après sa mort, la surdité à la « question sociale » demeure aussi véhémente qu’au temps des Misérables (1862). Cette question-là n’en finit pas de se convulser d’une lourdeur de carcasse mal équarie vers le leurre d’une « civilisation » en perpétuelle conflictualité peinant encore et toujours vers quelque chose de « commun »... La formule magique de cette introuvable communauté de destin aurait-elle la consistance de ce lien fantôme supposé tisser l’étoffe de l’Univers ?

 

Séverine l’Insurgée, préfacé par Paul Couturiau, postface par Laurence Ducousso-Lacaze et Sophie Musclanese, éditions l’échappée, collection « Lampe-tempête », 272 pages, 20 euros




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