jeudi 22 juillet - par Mervis Nocteau

Comment traduire le mot celtique médiéval insulaire « tuath » (plur. « tuatha ») ?

Et un mot que l'on retrouve dans le nom du dieu Teutatès (le Toutatis d'Astérix & Obélix), dieu défenseur du peuple tant au point de vue de sa cohérence, que de son abondance et de sa puissance (un dieu auquel, dirent les Romains, étaient dédiés de sombres sacrifices) ... or, comme il y a différentes teutai, on a supposé que Teutatès était une épiclèse, pour ne pas prononcer le nom du dieu auquel la teuta se vouait en particulier (le secret, en sorcellerie, rendant plus fort, car la connaissance du nom donnerait une forme de pouvoir sur son porteur et affiliés).
 
Bref, comment traduire ce mot celtique ?
 
 
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Généralement, nous utilisons le terme "tribu" ou "clan".
 
Le problème, c'est que le mot "tribu" et son champ lexical "tribal, tribalisme" est scientifiquement connoté. En effet, le mot "tribu" a surtout été employé par les naturalistes et ethnographes européens à l'époque de la colonisation (du XVe au XIXe siècles) de telle sorte que la notion de "tribu" a une forte connotation exotique, voire d'exotisme bourgeois ( = de goût embourgeoisé pour l'altérité).
 
Même problème avec la notion de "clan" et son champ lexical "clanique, clanisme". Dans notre imaginaire collectif depuis Le Livre de la Jungle dont la rédaction par J.R. Kipling date de la même époque coloniale ... la notion de clan évoque quelque chose de foncièrement animal et fermé, voire sectaire. On en retrouve toujours des échos, dans les fantaisies que certains se adoptent en s'identifiant à des loups et en se nommant vaguement "la meute", encore que "la meute" ait une nuance plus dynamique, moins autoritaire, que "le clan".
 
Enfin, le dictionnaire français-gaulois de J.P. Savignac nous informe que "teuta" signifie "peuple, cité" indistinctement de nos jours. Hélas, de nos jours, quand on dit "peuple", nous pensons beaucoup aux masses par millions de nos territoires administratifs nationaux et prolétaires : c'est beaucoup trop dire, pour les époques celtiques. De plus, "cité" connaît un équivalent déjà : les oppida (sing. "oppidum") en latin, et surtout en langues gauloises les duna (sing. "dunon"), qui devaient désigner des sites tels que Bibracte, Gergovie, Alesia, mais pour Lugdunum et Uxellodunum (noms latinisés) c'est une certitude.
 
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Bref, on ne s'en sort pas bien : comment traduire "tuath/teuta", aujourd'hui ?
C'est tout le problème de l'idiome d'une langue, c'est-à-dire la part intraduisible et caractéristique entre langues et leurs variantes dialectales (en effet, à l'époque, comme pour les patois régionaux, il y avait des nuances innombrables en Europe). Ainsi, je pourrais m'arrêter là de ma réflexion, mais je reste sur ma faim.
 
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Cela peut surprendre, mais je fais la proposition de traduction suivante : "harde".
 
En français, "harde" désigne, c'est vrai, une troupe animale sauvage vivant ensemble. Mais on a pourtant déjà un "hardier", désignant le berger de telles troupes. Et, surtout, les hardes se perdent actuellement, tandis que le mot lui-même est oublié et d'usage soutenu : il peut faire notre affaire. Alors allons plus loin :
 
Il y a concrètement le verbe "se harder" signifiant "se grouper, se réunir, se rassembler", en anglais "herd" dont la première acception signifie "collection, ensemble, troupe, bande" avant que de désigner les troupes animales sauvages. En français avec le verbe, comme en anglais avec le nom, nous avons une signification pertinente, pour des groupes humains (celtiques ...) qui fonctionnaient :
 
- à partir d'assemblées d'hommes libres entourés de fidèles serviteurs, de serfs et suivis par des travailleurs plus ou moins dépendants (caractéristique indo-européenne) ;
- à travers diverses expéditions mercenaires ou coloniales, pour la gloire et sacrifier aux dieux, ainsi que pour ne pas surpeupler la harde originaire.
 
En dynamique des groupes et sociologie des organisations, même dans les groupes informels - amicaux par exemple - se dégagent des hiérarchisations fluctuantes plus ou moins instables.
 
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Mais à un moment donné, il y a toujours des tendances autour d'une orientation incarnée par un membre, suivi par d'autres plus ou moins réfléchis ou soumis (serait-ce intuitivement).
 
Les groupes, qu'on le veuille ou non, s'organisent et se hiérarchisent : ils ne correspondent pas à l'imaginaire collectif de la HORDE monstrueuse (avec un O et non un A, comme dans "harde").
 
Voilà pourquoi "harde" semble approprié, en une époque certes plus sauvage que la nôtre, où l'on vivait avec les bêtes, tout en en honorant certaines pour divines.
 
 
 
 
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19 réactions


  • The White Rabbit The White Rabbit 22 juillet 18:55

    Thuat > Teuta > Teutai

    L’expression populaire « (s’) prendre la teutai » aurait-elle des origines celtiques ? smiley


    • Mervis Nocteau Mervis Nocteau 22 juillet 21:55

      Et vous vous êtes vidé la vôtre, en venant dépenser votre temps à troller ici ? Maîtrisez vos réflexes mon blanc lapin, maîtrisez vos réflexes. Pas sûr que vous honoriez Lewis Caroll avec de tels calembours.


  • Montdragon Montdragon 22 juillet 19:04

    Peut-être tout simplement un dieu « tutélaire », latin et gaulois étant très proches


  • Decouz 22 juillet 19:35

    Ancien peuple de la mythologie irlandaise, ces tribus féériques bercent les irlandais dès l’enfance. Littéralement, « Tuatha » a la même origine que le mot « Teuton » ce qui nous amène à traduire « Tuatha Dé Danann » comme « les Tribus de la déesse Dana ».

    http://www.vivre-en-irlande.fr/culture-irlandaise/tuatha-de-danann

    Il n’y a pas que Kipling, qui était un romancier, tous les ethnologues ont remarqué les liens entre la tribu et le totem, l’animal qui est « l’esprit » du groupe.

    Mais il semblerait qu’à l’époque romaine, il n’y ait pas eu de signe net dans ce sens, peut-être lien disparu.

    « Le nom des Teutons est issu du proto-germanique *þeudanōz (« ceux de la tribu »), nom passé d’abord en celtique puis latinisé en Teutoni. Il repose sur l’indo-européen *teutonōs « ceux de la tribu », dérivé du radical *teutā- « trib » (wiki)

    Sinon tribu ou clan font référence au lien de sang, et cet aspect devait être important ou central.


  • mursili mursili 22 juillet 20:24

    Ce mot existe toujours en islandais moderne sous la forme« þjóð » et il veut dire « nation ».


    • Mervis Nocteau Mervis Nocteau 22 juillet 21:59

      J’en parlais justement ci-dessus. Oui, il y a antiquement l’idée d’une naissance/nation, d’un lignage. Mais le mot nation sonne aujourd’hui comme peuple, entre nationalisme et prolétarisme par millions, il me semble. Après, le lignage est certes là dans nation. Plutôt qu’un nationalisme, un nationisme alors.


  • Decouz 22 juillet 20:39

    On parle bien des « tribus » d’Israël, c’est le lien de sang qui est souligné.


    • Mervis Nocteau Mervis Nocteau 22 juillet 22:01

      Oui, oui, c’est vrai, mais c’est biblique. Elles ont disparu depuis. C’était certes la même époque, oui. Mais pas au même endroit, ni de la même façon. L’époque des « juges » (Livre des Juges, Chouraqui traduit par « chefs ») n’est pas organisée de la même façon que les Celtes.


    • mursili mursili 23 juillet 02:16

      @Mervis Nocteau

      Vous parlez des Celtes de quelle époque ? Hallstatt ? Jules César ? Entre les deux ? Par ailleurs je ne comprends pas vos scrupules à vous servir des mots « tribu » et « clan ».
      Vous qui aimez les termes rares, que pensez-vous de trouver un nouvel usage au mot français « gent », du latin « gens », conservé dans des expressions telles que « la gent féminine » ?
      Je ne connais rien au sujet des Celtes mais j’avoue que je suis curieux d’avoir votre opinion sur ce texte de Serge Lewuillon « Affinités, parentés et territoires en Gaule indépendante : fragments d’anthropologie. »
      https://www.persee.fr/docAsPDF/dha_0755-7256_1990_num_16_1_1471.pdf


    • Mervis Nocteau Mervis Nocteau 28 juillet 18:17

      Les Celtes ce qu’on nomme Celtes dans les représentations, datent d’après l’empire/fédération druidique du roi celte Ambigatos, vers -600. Auparavant, Hallstatt date de -1000, engendre la période dites des princes, et se termine grosso modo avec Ambigatos, ou la période de la Tène (à partir de -500 environ), c’est-à-dire l’âge concerné par les tuatha/teutai, jusqu’à l’invasion romaine. Gent c’est pas bête, c’est pas bête. Merci pour le lien.


  • Docteur Faustroll Lampion 23 juillet 07:42

    Les caractéristiques que vous décrivez évoquent la notion de « familia » chez les latins, avec ses avantages sécuritaires et ses obligations morales, sa structure pyramidale coiffée du « pater familias » tout puissant dont Teutatès pourrait être le symbole idéalisé et éternels. La « famille » mafieuse doiffée par le « parrain » en est la descendance directe.

    Mais, comme pour le mot tribu, le mot famille en français du 21ème siècle n’a pas ce sens pour la plupart des locuteurs francophones et se réduit à la « cellule » qui n’intègre même plus les grands parents, les cousins étant de plus en plus souvent autant « étrangers », sinon plus, que n’importe quelle autre relation. On ne pourait donc pas traduire ce mot par « famille ». Mais le problème des traductions, c’est que le mots d’une langue se réfèrent à une réalité sociale et culturelle qu’il faut connaitre si on veut comprendre le sens du mot lui-même. Par exemple, le mor « client » aujourd’hui est compris uniquement comme « acheteur habitué et plus ou moins fidèle » d’un commerce quelconque, mais on a complètement oublié que cette fidélité se réfère à la relation de confiance « féodale) entre un suzerain est ses vassaux au moyen-âge. Ce qui fait que le mot »clientèle« est aussi différent de la notion de »clientélisme« que le mot souveraineté » est différent de la notion de « souverainisme ».

    D’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre, il arrive souvent qu’un mot soit tout simplement intraduisible et nécessite une périphrase pour rendre son signifié dans une autre langue : comment traduire le mot corse « penciula » qui désigne le besoin de se reposer après un bon repas ?


    • Docteur Faustroll Lampion 23 juillet 07:57

      @Lampion

      Pour traduire cette notion celtique (plus que le mot lui-même), les Romains utilisaient le mot « pagus » qui désignait à la fois une territoire et un peuple, et qui a donné le mot « pays ». Mais quand on trouve dans un texte que tel ou tel chef gaulois apparentent à tel ou tel « pagus » (Vercingétorix et les Arvernes par exemple), la traduction du mot latin en français est le plus souvent tribu. Ce qui est intéressant, c’est que, encore au début du 20ème siècle, quand un soldat du contingent était envoyé à l’autre bout de l’hexagone, il était content de retrouver un « pays », pas le territoire, mais ce que nous ne saurions plus exprimer que par « un gars de mon pays ». Or, même dans ce cas le mot « pays » a changé et on dirait plutôt « un gars de mon coin (ou de mon bled) » ou « un gars de chez moi ».


    • Docteur Faustroll Lampion 23 juillet 10:43

      @Lampion

      La différence entre « Familia » et « Pagus », c’est que le Pagus est territorial alors que la Familia est clientéliste. La structure « pagus » (paysanne), liée à la terre et à la transmission patrimoniale, aura tendance à produire des régimes protectionnistes alors que la structure mafieuse, commerciale aura tendance à privilégier commerce, conquêtes et colonisation. C’est sur cette opposition ancestrale et archaïque que repose le clivage politique étasunien actuel. 


    • Mervis Nocteau Mervis Nocteau 28 juillet 18:31

      Non. La mafia, c’est encore autre chose, une autre anthropologie. Ce n’est pas parce que la solidarité interne est la plus forte, qu’il y a comparaison possible. La mafia s’infiltre et parasite. Ce n’est pas le cas de la « harde ».


  • Aimable 23 juillet 17:53

    En patois chez moi dans le département de la manche , hardes veut dire habits


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