lundi 10 mai - par C’est Nabum

D’Orléans à Reims

Trois guerres pour une dédicace

Écrire un livre n'a peut-être d'autre but que de faire de telles rencontres, fruits du hasard tout autant que de l'improbable. Tout a commencé d'une bien étrange manière, totalement hors des circuits littéraires classiques. Martine achetait d'excellents fromages de chèvre chez Marie sur un marché d'Orléans. Il se trouve que par amitié et passion commune des contes, cette commerçante présente parmi ses produits, mon guide du Val d'Orléans.

N'étant pas assez pugnace ou par crainte d'un refus presque certain pour le proposer aux grands libraires de la ville, trop prompts à mon goût à ne pas respecter ce qu'injustement on nomme une plume locale, mon guide du Roublard emprunte des chemins de travers, en l'occurence un sentier caprin, pour toucher quelques lecteurs. Ce fut le cas en la circonstance.

Une cliente donc, acheta en sus de ses fromages un livre qu'elle destinait à son vieux père, en résidence chez elle. Bienveillante attention qu'elle pensa doubler en invitant l'auteur à venir converser avec son futur lecteur tout en lui octroyant une dédicace à domicile. Par quel étrange cheminement elle me débusqua dans mon repère ? J'avoue n'en savoir rien … Toujours est-il que rendez-vous était pris pour cette rencontre.

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Guy, pied incertain mais œil pétillant me reçut autour d'un café, l'objet du délit sur la table. Une conversation débuta au cours de laquelle je m'enquis de son itinéraire personnel. J'ai horreur de la formule adverbiale passe partout que servent les auteurs à succès à des admirateurs satisfaits d'une bafouille jetée négligemment sur la première page. C'est froid, impersonnel, mal écrit pour se donner des allures de doctes lettrés.

J'use de mon côté de toute la place qui m'est offerte pour jeter sur le papier un message unique, si possible en relation avec son destinataire tout en établissant un lien avec le texte. Il est vrai que le nombre de mes lecteurs est sans commune mesure avec ces princes de l'autographe insipide. Je peux prendre mon temps, les clients se font aussi rares que les articles de la presse spécialisée.

Guy se montra merveilleusement bavard. Je pus ainsi glisser en guise de préambule à son nouveau compagnon de chevet une note manuscrite évoquant Reims, la Pucelle, le dragon du chemin des dames et ceux de notre chère Loire, l'exode et tout ce qu'il m'avait livré en fort peu de temps. Ce fut alors le déclic pour un long survol d'une épopée personnelle tout aussi passionnante que mes sornettes mirifiques que je lui ai apportées en 341 pages reliées.

Je ne peux trahir mon nouvel ami. Il est féru d'histoire, il m'offrit un pan du récit national au travers des trois dernières grandes déflagrations belliqueuses. Tout débuta en 1870 avec la déculottée de Sedan, la perte de l'Alsace et d'une partie de la Loraine, le départ contraint de son aïeule pour les Ardennes et la rencontre d'un gars du pays. La défaite de 1870 permettant l'avènement, 57 ans plus tard de mon interlocuteur.

Il fallut une autre guerre pour que son père revienne sur les traces de ses origines. Prisonnier en 17, il alla goûter les joies du travail dans les mines de sel. Une aventure qui lui permit de revenir entier de cet effroyable carnage et saisir l'opportunité, quelque temps plus tard, d'engendrer un rejeton.

Celui-ci connut à son tour les revers de la défaite. Il était trop jeune pour porter les armes. Il fut du voyage forcé de l'exode. À bicyclette puis en train, il posa ses valises en Saône et Loire chez un couple charmant qui n'avait pas eu d'enfant. L’armistice signé, l’humiliation consommée, il revint à l'ombre tutélaire de la cathédrale qui couronna Charles VII.

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J'eus droit ensuite à son parcours professionnel de Panhard jusqu'à la SNCF. Il fut abonné tout naturellement à la vie du Rail ce qui nous donna l'opportunité d'évoquer Henri Vincenot, l'un de mes maîtres. Puis, il évoqua ses vacances, sa famille et nombre de choses encore qui n'ont pas à vous êtes confiées.

Je venais de passer un délicieux moment et j'espérais de tout cœur qu'il en fut de même pour Guy. Je souhaite qu'il me soit donné d'autres rencontres de ce type. Je fais dédicace à domicile n'étant pas auteur que l'on convie dans les grandes librairies. Il est vrai que je ne suis pas rendement ce qui est contraire aux exigences de cette époque. Guy avait du temps à revendre et je l'en remercie encore.

Bavardement sien.

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