jeudi 7 mai - par Robin Guilloux

Du bon usage de Michel Foucault en temps de crise sanitaire

Michel Foucault et la "biopolitique" - Le blog de Robin Guilloux

Michel Foucaul, Histoire de la sexualité 1) La volonté de savoir - 2) L'usage des plaisirs 3) Le souci de soi - 4) Les aveux de la chair, NRF Editions Gallimard, Bibliothèque des Idées. "Le pro...

http://lechatsurmonepaule.over-blog.fr/2017/11/michel-foucault-et-la-biopolitique.html

Le terme "biopolitique" est un néologisme utilisé par Michel Foucault pour identifier une forme d'exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie des individus.

Il relève que ce nouveau type de pouvoir, mis en place à partir du XVIIIème siècle s'exerce sur le corps et sur la vie, à la différence du plus ancien qui s'appliquait, selon le modèle juridique, sur les sujets.

La biopolitique serait pour Michel Foucault, "l'action concertée de la puissance commune sur l'ensemble des sujets, en tant qu'êtres vivants, sur la vie de la population, considérée comme une richesse de la puissance commune, devant être l'objet d'attention en vue d'en accroître la vitalité..."

Michel Foucault donne l'exemple de la mise en quarantaine des populations lors des grandes épidémies, ce qui est exactement la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement.

Concrètement, le remplacement de la politique antérieure par la biopolitique est visible dans des phénomènes aussi divers que les allocations chômage, les assurances sociales, le système hospitalier, la hausse du prix du tabac, la limitation de la vitesse sur les routes, les statistiques démographiques (naissances, mortalité), les politiques de santé, les campagnes de vaccination, etc.

Récemment, Giorgio Agamben a repris le concept de "biopolitique" pour l'appliquer aux populations qui en sont exclues comme les chômeurs en fin de droits, les SDF, les migrants, les ressortissants de pays en guerre ou les toxicomanes. (Giorgio Agamben, Homo Sacer, Seuil, 1997-2005)

Agamben s'intéresse aussi aux aspects inquiétants de la biopolitique comme les manipulations génétiques (clonage, modification du génome humain...)

Le concept de "biopolitique" permet de comprendre pourquoi le pouvoir politique estime nécessaire de gérer la crise sanitaire du COVID 19 (ce qu'il fait plus ou moins bien et parfois plus mal que bien) et pourquoi les citoyens dans leur ensemble admettent cette nécessité et sont demandeurs de biopolitique, même au prix de la limitation des libertés fondamentales.

Elle permet de comprendre le ressentiment des citoyens à l'égard du pouvoir quant à l'absence de tests de dépistage systématique, l'impossibilité de se procurer des masques de protection et l'utilisation jugée abusive du "principe de précaution" opposé au professeur Didier Raoult...

Au début de la crise, il eût été possible de "laisser faire la nature" en tablant sur une immunisation naturelle de la population, fût-ce au prix de la perte de nombreuses vies humaines.

Des pays comme l'Angleterre et les Pays-Bas ont d'abord  été dans ce sens, avant de faire marche arrière et de mettre en place des mesures de confinement plus ou moins strictes. 

Mais si la tentation du "darwinisme social" a été abandonnée au profit d'un renforcement du rôle de "l'Etat Providence" (Welfare State), c'est moins pour des motifs strictement éthiques et humanitaires qu'en raison du caractère "biopolitique" de l'Etat moderne... 

La référence à Karl Marx, à la Commune de Paris ou aux idéaux libertaires que l'on a vus resurgir au moment de la crise des Gilets jaunes, ne permet par vraiment de comprendre la nature de la société moderne, d'en saisir les aspects les plus inquiétants - Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley demeure à cet égard une référence - et de mettre en place des contre pouvoirs pertinents et efficaces.  

La nostalgie du passé du "c'était mieux avant" ne nous est pas d'un grand secours car on peut opposer au "c'était mieux avant" des arguments contraires.

C'était mieux à certains égards - encore faudrait-il s'entendre de quel "avant" on parle - , c'était bien pire à d'autres. Tout ce que l'on peut dire, c'est que c'était différent.

La dimension visiblement "biopolitique" de l'Etat comme "prise en main par le pouvoir politique de la vie humaine dans toutes ses dimensions" (dixit Foucault), a des aspects positifs, mais fait peser sur les libertés individuelles et collectives des menaces d'une nature entièrement différente que par le passé en raison du fait qu'il suppose, comme l'a montré Gilles Deleuze, la mise en place d'une société de la prescription et du contrôle.

Paradoxalement, le danger ne réside pas dans la nature malveillante du pouvoir, mais au contraire dans son aspect bienveillant, puisqu'il est admis que "c'est pour notre bien". On n'est pas loin de la légende du grand Inquisiteur de Dostoïevski dans Les Frères Karamazov.

Comme le dit Foucault : "Une société normalisatrice est l'effet historique d'une technologie de pouvoir centrée sur la vie." ... et non d'une volonté perverse de domination. (Histoire de la sexualité 1, "La volonté de savoir", NRF Gallimard, 1976, p.190)

Il y a toutefois une contradiction objective entre l'esprit du libéralisme qui tend au désengagement de l'Etat et la biopolitique qui lui assigne un rôle de prise en main de la vie humaine dans tous ses aspects.

Dans le cas d'une crise sanitaire comme celle que nous connaissons, cette contradiction éclate dans le manque de lits dans les hôpitaux publics du fait des impératifs managériaux de la gestion "à flux tendu" et des économies d'échelle.

En temps de crise, la contradiction entre la biopolitique et le néolibéralisme prend une dimension ubuesque : répondant au souci de ne pas encombrer les hôpitaux dont les lits ont été supprimés au nom de la doxa néolibérale, le confinement aboutit à la paralysie de l'activité économique.

Elle éclate également dans le fait qu'il s'agit de redémarrer l'économie et de remettre les gens au travail le plus tôt possible (le 11 mai en France), y compris les jeunes, alors que l'épidémie est loin d'être résorbée.

Donc, toute la question est de savoir si le système économique actuel avec les normes édictées par la commission européenne (critères de convergence, austérité budgétaire, limitation des déficits publics...) est capable de répondre aux exigences renouvelées depuis la crise sanitaire de la biopolitique.

Si l'on tient à conserver les aspects positifs de la biopolitique que Foucault ne nie pas puisqu'il admet la pertinence, au moins quantitative, de la notion de "progrès", chère à la philosophie des Lumières, il faudra remettre en question la doxa ultra libérale au profit d'une "pensée complexe" (Henri Laborit, Edgar Morin) et restaurer le rôle régulateur de l'Etat dans les domaines de la santé, de l'éducation, de la finance et de l'écologie, tout en suscitant des contre pouvoirs vigilants et critiques au sein de la société civile.



6 réactions


  • Bonjour Robin Guilloux, tant à dire,... J’ai lu Foucault, mais, toujours avec des pincettes. De même que Guattari et Deleuze dont Madame Taubira s’est inspirée pour le « mariage pour tous » porte ouverte à toutes les « perversions » des manipulations génétiques. Pas le temps de développer. Mes réflexions sont sur l’article concernant l’athéisme et l’homosexualité. Pandémie, punition de dieu...A plus..


  • J’ai toujours prôné, moitié état, moitié privé.


  • mmbbb 8 mai 16:03

    L etat intervient partout en France et ne gere rien ou si mal . Quant a cette crise cher professeur , avant de vous lancer dans un long discours et de faire appel a un philosophe en faisant reférence a sa « BIO POLITIQUE » comme les tomates des bobos d aujourd’hui et en jetant l opprobre sur le libéralisme , il suffit d evoquer un seul chiffre ! Il est tiré des statistique de l OCDE. Donc ces données sont impartiales , En point PIB , la France et l Allemagne ont le même taux de dépenses a savoir 11 % pour la France et 11 , 7 % pour l Allemagne. La différence est peu significative , le résultat de la gestion entre ces deux crise l est .Vous auriez dû évoquer cette après crise et notamment avoir l idée de lancer un audit comptable dans notre pays Parce qu une question se pose , ou passe ce pognon de dingue .

    il est aussi à noter que 56 % du PIB sont destinés aux dépenses publiques en France

    Votre raisonnement ne vaut rien . Vous reprenez l eternelle idée du désengagement de l Etat et de la puissance du néo libéralisme en France . 

    Nous en parlerons demain lorsque les depenses publiques ne seront de que 30 % !

    A ce sujet , A MINC a raison d évoquer cette supercherie de raisonnement .

    Non nous devrions avoir une gestion pragmatique et sérieuse et commencez a virer ces personnes de cette administration pléthorique en France .

    Voyez le comportement d un députe en Norvège et celui d un francais ! 

    Vous n ignoriez pas que l Etat finance la culture , cette exception culturelle francaise Comme l avait note L GERRA dans l une de ses saynètes , des acteurs a poil sur une scene de théatre en train de se faire tripoter par une femme , Vous en voulez d autres ? 

    le cinema est subventionné , il produit des chef d oeuvres et D BOUN pas con vit aux USA 

    L Etat finance par des dotations la presse ecrite liberale qui ne pourrait survivre , Un comble 

    Quant a Mazneff , il a reçu depuis des années une indemnités du ministere de la culture .

    Si cette crise devait être salutaire , ce serait dans la remise a plat du systeme et un serieux coup de torchon a toutes ses subventions .


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 8 mai 20:12

      @mmbbb

      Je m’interroge moi aussi sur la question de savoir où va l’argent. Un ami m’a envoyé récemment l’organigramme du secteur santé de la région Grand Est (là où il y a le plus de décès). C’est absolument ahurissant. On se demande effectivement à quoi servent tous ces gens.

      Vous avez raison de comparer la situation de la France à celle de l’Allemagne qui a fait beaucoup mieux que nous avec autant ou moins. Il y a trois fois plus de lits d’hôpitaux en Allemagne, les Landers ont mis en place des tests de dépistage systématiques et on n’est pas obligé comme ici de se procurer des masques au « marché noir » (bon, on sait maintenant pourquoi il n’y en a pas... Merci M. Hollande !).

      Je suis d’accord également avec vous sur l’abus des subventions culturelles.

      Mon propos n’était pas de critiquer le libéralisme et l’économie de marché, mais de montrer en m’appuyant sur Foucault pourquoi l’Etat intervenait dans la gestion de la crise sanitaire et pourquoi les citoyens étaient demandeurs. C’est une longue histoire qui remonte à la seconde moitié du XVIIIème siècle.

      En ce qui concerne la suppression des lits d’hôpitaux et à la gestion « managériale » de l’hôpital public en général, je pense que c’était une erreur dont nous payons aujourd’hui les conséquences. 

      Je pense que l’économie devrait être au service de l’homme (principe d’humanité) et particulièrement le secteur de la santé.

      Il y a une contradiction objective entre l’Etat providence (la biopolitique) et une certaine vision de l’économie qu’il faudrait essayer de résoudre pour ne pas sacrifier les aspects positifs du système qui a aussi ses dangers. Je pense par exemple aux 20 propositions pour réformer le capitalisme sous la direction de Gaël Giraud et Cécile Renouard.


    • mmbbb 9 mai 10:55

      @Robin Guilloux je le prends bien mais j ai le poil qui s hérisse lorsque j entends toujours les mêmes arguments concernant la France , N oublions pas que nous avons un des taux de prélèvement obligatoire le plus haut des pays de l OCDE .
      Nous manquons de rigueur et nous devrions adopté une politique a la Suédoise 
      Pensez vous normal qu il y ait tant de voitures de fonctions dans ce pays .
      Ce millefeuille administratif ou chacun veut garder son pouvoir n est pas des plus efficace La crise du COVID 19 l a encore démontré
      il suffit de lire les rapports de la Cour des Comptes et de constater la gabegie .
      il est aussi a noter que nous sommes tres genereux , l aide medicale aux personnes en situation irréguliere en France avoisine le milliard d euros .
      Le paradoxe dans ce pays est celui ci , monter une boîte être entreprenant vous attire plus d emmerdes que si vous ne foutiez rien Je caricature mais il y a un fond de verite 


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 9 mai 12:11

      @mmbbb

      Je ne suis pas de ceux qui demandent toujours plus d’Etat Providence, sans se demander comment on va payer les prestations sociales, les allocations chômage, etc. et je suis d’accord avec vous au sujet des privilèges indus des hauts fonctionnaires et des hommes politiques (j’ajouterais la rémunération exorbitante de certains patrons et les « parachutes dorés »). 

      Nous combinons dans ce pays les inconvénients d’un libéralisme sans frein et d’une bureaucratie néo-communiste.

      Les Gilets jaunes ont tort à mon avis de refuser de voir la vérité en face au sujet du financement de la retraite par répartition (qui est aussi une question démographique, donc structurelle), bien qu’ils aient raison de dénoncer les paradis fiscaux.

      Emmanuel Macron a tort de son côté de ne pas tenir compte des exclus de l’Etat Providence dont parle Giorgio Agamben (les chômeurs en fin de droit, les habitants de la « France périphérique », etc.)

      Il y a un déséquilibre entre la rémunération du travail et celle du capital que l’on retrouve au niveau mondial (de façon caricaturale dans la Chine « communiste », mais qui fonctionne en raison du caractère totalitaire de ce pays).

      Vous avez raison aussi de parler des micro-entrepreneurs (j’en fais partie), mais je n’ai pas monté une Entreprise... je suis mon propre employeur et je vois bien les difficultés dans lesquelles les créateurs de « start up » (disons plus simplement de petites Entreprises nouvelles) se débattent avec le fisc et l’URSSAF.

      Nous avons en France un système qui pénalise les Entreprises et rien n’a changé,malgré les promesses d’Emmanuel Macron.


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