jeudi 28 septembre - par Vincent Delaury

Erwin Olaf (1959-2023) : disparition du clown blanc de la photographie contemporaine

On l’a appris récemment, et ce fut un choc dans le milieu de l’art ainsi que sur les réseaux sociaux, tant sa renommée est grande en Europe : le grand Erwin Olaf, photographe néerlandais (qui vivait et travaillait à Amsterdam), est mort, à l’âge de 64 ans : 1959 – 2023, décédé à Groninge dans le Nord des Pays-Bas des suites d'une greffe de poumon qui a échoué : il souffrait d’un emphysème pulmonaire héréditaire. C’est sur son compte Instagram, via un bref communiqué, que sa disparition a été annoncée dans la soirée du mercredi 20 septembre dernier : « Il y a quelques semaines, Erwin a subi une transplantation pulmonaire. Il semblait s’en remettre, mais soudainement, son état de santé s’est détérioré. Il n’a pas pu être réanimé. »

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Brillant moraliste

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« 11.15 am, 2020 », Erwin Olaf, from the series « April Fool », edition of 10 + 2 AP, chromogenic print

Aussitôt en apprenant sa mort, j’ai repensé à sa série photographique de 2020, April Fool (Poisson d’Avril, ©photos V.D. d'après des photos croisées en galerie ou en foire), découverte dans son enseigne parisienne attitrée (Rabouan Moussion, rue Pastourelle dans le 3e arrondissement), à mon avis la plus fameuse de son large et éclectique corpus visuel (du journalisme en tant que photo reporter à la photographie plasticienne en passant par la photo de mode), où, au sein de décors désolés, liés à la crise sanitaire angoissante du Covid-19, il évoluait, non sans une certaine ironie, en tant que lutin - ou clown blanc mutique - arborant, en étant paré d’habits sombres et d’un chapeau blanc pointu bizarre vissé sur la tête, un visage impassible à la Buster Keaton peint également en blanc ; en quelques clichés cafardeux de grand format tirés au cordeau (c’est sa marque de fabrique, il contrôlait tout : les décors, les lumières, les modèles, très souvent des mannequins, hommes ou femmes, et tous les éléments visuels de ses savantes compositions, utilisant la plupart du temps les conventions de la photographie de mode pour réaliser des portraits laconiques dont l’apparente sérénité cachait in fine moult zones d’ombre), Erwin Olaf parvenait magistralement, sous la forme d’une allégorie neurasthénique, à traduire l’inquiétante étrangeté d’un monde confiné, symptôme d’une civilisation pétrifiée, aux confins de l’absurde.

Pour la petite histoire, ce n’était pas la première fois que ce photographe, au demeurant bel homme (bien mis de sa personne, comme on dit), se mettait lui-même en scène en ne se donnant pas forcément le beau rôle (ici il apparaît tel un personnage burlesque ne faisant plus rire car annonçant, façon lanceur d’alerte, le pire) puisqu’en 2009, dans un triptyque percutant (I Wish, I Am, I Will Be), ce plasticien, alors âgé de 50 ans, évoquait frontalement son affection longue durée en faisant cohabiter une image de lui-même affichant des pectoraux saillants de jeune homme (l’artifice et la retouche informatique n’avaient aucun secret pour lui), puis ce même torse recouvert d’un marcel blanc et enfin, en dévoilant cheveux blancs et regard halluciné, celle du malade amaigri et intubé qu’il était devenu, portant un appareil respiratoire.

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« Claude III » (détail), 2019, Erwin Olaf, from the series « Indochine », edition of 7 + 2 AP, silver gelatin print

Né à Hilversum, aux Pays-Bas, en 1959, Erwin Olaf a étudié le journalisme à Utrecht avant de se lancer, au début des années 90, dans la photographie de mode et la publicité ; il gardera de ses vingt-cinq ans de campagnes publicitaires et de travail en studio un fort attrait pour l’impact visuel, sa force de provocation, et pour la séduction de l’image, finissant par émerger en beauté sur la scène artistique internationale avec sa série énigmatique Chessmen (1987/88) dévoilant des individus ligotés, sur fond de sadomasochisme gothique, comme transformés en pièces d’échiquier fétichiste. Travail artistique accrocheur pour lequel il reçoit en 1988 le prix Young European Photographer - il décroche alors le premier prix de ce concours du « Jeune photographe européen de l’année ». Cette série fera ensuite l'objet d'une exposition au célèbre Musée Ludwig à Cologne, en Allemagne. Très reconnu avec le temps, Olaf, consacré régulièrement par de nombreuses institutions à travers le monde, a célébré en 2019 ses 40 ans de carrière avec plusieurs expos-rétrospectives, au Gemeentemuseum et au Fotomuseum de La Haye, au Shanghai Center of Photography ainsi qu’au Rijkmuseum, prestigieuse adresse amstellodamoise, lui qui aimait tant Rembrandt, Vermeer, Jan Steen ou Gerard ter Borch sans oublier les paysages intérieurs au voyeurisme séduisant de l’Américain Hopper, qui a fait entrer dans ses collections 500 pièces (tirages photographiques, livres, portfolios, vidéos) issues des fonds d’atelier de l’artiste. 

Comme dans une toile de Rembrandt

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« Pearls », 1985, Erwin Olaf, from the series « Squares », edition of 5 + 2 AP, Fine art print

Ce touche à tout hyper doué, en parallèle de son activité publicitaire avec des marques de renom comme Levi’s, Diesel, Heineken, Lavazza et plus récemment Bottega Veneta, n’hésitant pas au passage, notamment en 2000, à critiquer l’industrie de la mode avec sa série Fashion Victims (qui sera censurée en Chine) montrant des mannequins entièrement nus prenant des poses obscènes alors que leur visage est recouvert d’un sac d’emballage de grandes marques (je me souviens également de sa photo souvent reproduite montrant une femme vomissant des bijoux), développe alors des projets artistiques personnels d'envergure, très variés, en fonctionnant par séries et dont les titres, ô combien évocateurs, témoignent d’un certain vague à l’âme, comme Rain (2003), Hope (2005), Grief (2007) et autres Fall (2008), ce militant LGBTQ+ n’hésitant pas à mettre les pieds dans le plat du sociétal en focalisant sur des tabous auxquels il aimait s’affronter : de l’homosexualité à la vieillesse (cf. sa série Mature en 1999) via le déclin de l’Occident, les politiques de genre, les problématiques queer ainsi que le handicap, dévoilant notamment des portraits psychédéliques de jeunes trisomiques avec toujours, en fil rouge, cette interrogation récurrente : qu’est-ce que la normalité ? « Je cherche, disait-il, à réveiller les gens qui semblent ne rien vouloir savoir ou voir des réalités de notre monde. Pour cela, tous les moyens sont bons.  »

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« Jonathan I », 2019, Erwin Olaf, from the series « Indochine », edition of + 2 AP, silver gelatin print

Devenu plus apaisé avec le temps, il s’était installé dans le vieux quartier d’Amsterdam où se trouvait son studio (« J’ai conscience d’être de la vieille Europe. Parfois le matin en roulant dans Amsterdam, je me sens comme dans une toile de Rembrandt »), son travail photographique, à l’œuvre dans ses dernières séries, n’en était pas moins habité par une certaine gravité, paraissant régulièrement hanté par des âmes profondément solitaires, possiblement endeuillées, maintenant « l’impossibilité de contact humain » ainsi qu’une attitude distanciée, voire spectrale, comme annonçant un lent processus de désocialisation, de déshérence affective et de dépersonnalisation, Olaf se montrant fasciné pour révéler, en brillant moraliste, ce qui cloche dans le monde propret des apparences : « Je ne fais que parler du monde qui nous entoure : montrer, en fait, ce qu’il en coûte à vouloir trop sauver les apparences. (…) Ce que j’aimerais faire voir dans mes photographies, c’est un monde parfait avec une fissure à l’intérieur. Mon travail consiste à rendre l’image d’abord suffisamment attrayante pour que les gens aient envie de regarder l’histoire que je leur raconte, puis à ce qu’elle leur donne une gifle. »

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« Barbara - Grief », 2007, Erwin Olaf, lambda print, diasec, walnut frame, 80 x 60 cm, edition of 12 + 2AP, Flatland gallery, Amsterdam, photo montrée dans la foire Art Paris au Grand Palais, du 10 au 13 septembre 2020

De Barbara, mini-série de la série Grief (2007) à April Fool (2020) en passant par Waiting (2014) et Palm Springs (2018), tout en faisant un détour surprenant par Indochine [2017-2020, série amusante en noir et blanc ou… quand les attitudes deviennent rock : à savoir sur-jouer la rock’n’roll attitude en revisitant Indochine façon ados rebelles, sa collaboration avec ce groupe phare de la pop rock française ayant débuté en 2017 avec l’album studio 13 pour se poursuivre notamment avec une poignée de clichés, dans tous les sens du terme, réalisés en 2019 afin d’accompagner une nouvelle compilation, Singles Collection 2001-2021, et exposés fin 2020 à la galerie Rabouan Moussion ; sa galeriste, à l’annonce de sa mort, précisant d’ailleurs que son photographe star, encore tout récemment et malgré sa greffe (incertaine) de poumon, « avait encore plein de projets. Il voulait lancer de nouvelles séries et allait travailler pour la troisième fois, à la fin de l’année, avec Nicola Sirkis, d’Indochine »], Erwin Olaf, soucieux façon Lynch du détail domestique (verre de Scotch, calme plat d’une piscine à la Hockney, bouquets de fleurs, téléphone vintage, cuisine en Formica…) et aidé pour ce faire par de nombreux assistants (maquilleurs, stylistes, décorateurs, accessoiristes), donnait à voir des tableaux photographiques lisses et cliniques, aux couleurs pastel et aux cadrages cinématographiques, distillant un certain malaise. Avec Barbara, série où la femme figée, beauté glacée, apparaît comme une poupée ou un mannequin de cire, il témoigne des affres de la condition humaine, sur fond de solitude, de peur du vide et de froideur des sentiments. Et, dans Palm Springs, nous sont montrées des piscines de villas californiennes en apparence paradisiaques mais subrepticement parasitées par des détails incongrus oppressants, tels des personnages au regard vide voués à la solitude en étant plongés dans un cadre en Cinémascope trop large ou encore un gazon jauni parce qu’il y fait trop chaud, triste et effrayante réalité de notre époque souffrant inéluctablement du réchauffement climatique, le climat étant de toute évidence en train de changer « tandis, précise Erwin, que nous restons terrés dans nos communautés fermées, la réalité s’insinuant dans le paradis que nous essayons désespérément de maintenir. »

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« Group Portrait I », 2019, Erwin Olaf, from the series « Indochine », edition of 7 + 2 AP, silver gelatin print

Un monde qui ne tourne pas rond

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« 9.45 am, 2020 » (détail), Erwin Olaf, from the series « April Fool », edition of 7 + 2 AP, chromogenic print, galerie Rabouan Moussion, Paris

À l’Institut néerlandais, rue de Lille à Paris, ou dans les foires, dont Paris Photo et Art Paris, ses photos plasticiennes, assurément « picturales », attiraient instantanément l'œil ; avec sa disparition soudaine, nous perdons tout bonnement l'un des plus grands du champ photographique contemporain, qualifié de pictorialiste, sans oublier l'Américain épatant Gregory Crewdson, maître également de la mise en scène cinématographique en photo et adepte à l'instar d'Olaf, « photographe de studio » aux installations de shooting complexes et aux images chiadées à l'esthétique glaçante, du temps suspendu, voire immobile (ou « image gelée », précise souvent Crewdson*), et de l'attente, d'où semble sourdre inexorablement un drame ne demandant qu'à advenir.

L'univers du clown blanc triste, aux allures fantomatiques et à la coiffe rappelant le bonnet d'âne imposé à l’école comme punition, de l'une de ses toutes dernières séries photographiques dans laquelle Olaf s’auto-dirigeait, April Fool 2020, présentant, avec chaque photo (chaque scène ayant pour légende une heure de la journée d’une pandémie, comme pousser par exemple un caddie vide sur un parking désert ou être assis et un tantinet perdu sur un banc public), un monde absenté, semblait abriter, dans des décors aseptisés de colins froids, un psychopathe en puissance, façon le Joker au sourire figé, qui ne demandait qu'à exploser dans le registre violent de la sauce tomate rouge sang. Personnage clownesque taciturne rappelant également les figures inquiétantes du clown-tueur croisées dans le Ça de Stephen King ou plus récemment dans la saga filmique horrifique Terrifier signée Damien Leone. Dans le registre cinématographique, difficile aussi, devant, de ne pas penser au film d’anticipation post-apocalyptique américain Je suis une légende (2007, Francis Lawrence) tiré du roman homonyme paru en 1954 de Richard Matheson (I Am Legend) décrivant un New York dévasté par un virus tout en relatant le destin tragique du dernier homme sur Terre, seul être humain - Will Smith dans la version cinoche de 2007 - à ne pas avoir subi les conséquences d’une épidémie internationale ayant implacablement transformé les victimes infectées en créatures monstrueuses mixant morts-vivants et vampires - Erwin s’apparentant lui aussi au dernier survivant, sinistre et sérieux, d’une pandémie planétaire. À noter que ce n’est pas la première fois qu’Olaf traitait du clown comme chroniqueur troublant d’un monde qui ne tourne pas rond. Avec sa série flippante Paradise Portraits, il mettait déjà en scène en 2001 des clowns inquiétants : « Pour moi, les clowns représentent l'anonymat et le danger. Même s'ils sont supposés amuser les enfants, ils sont effrayants.  » 

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« 10.15 am, 2020 », Erwin Olaf, from the series « April Fool », edition of 7 + 2 AP, chromogenic print

Bref, on peut se faire son « cinéma » avec, prolonger l'amorce de narration proposée à sa guise, le champ des possibles du récit étant très ouvert. Pour autant, le photographe a précisé les choses (de la vie) au moment de son expo-rétrospective, à l’entrée libre, célébrant notamment la toute-puissance du noir et blanc galerie Rabouan Moussion, 2020 & Before. A journey in Black and White (du 28 novembre 2020 au 31 janvier 2021) : « C'est fou de vivre dans un monde où l'on a accès à des armes de pointe, la capacité de combattre des choses énormes et de se retrouver si impuissants face à des corps microscopiques. (...) April Fool est une série sur l'impuissance, la stupéfaction que j'ai ressenties lorsque la propagation du virus a pris de l'ampleur. »

« Olaf, note sa galeriste Caroline Rabouan Moussion (propos rapportés par Valérie Duponchelle dans Le Figaro du 22 septembre 2023, #24 598, lui rendant hommage en page 15, Erwin Olaf, un photographe dans la tradition hollandaise), fait partie des photographes les plus sollicités au monde [de Berlin à Paris, de la Baule à Palm Springs, en Californie] ; cette richesse d'expérience lui vaut aujourd'hui une technicité et une maîtrise de l'image extrêmement abouties. Chaque détail dans ses photographies, chaque accessoire, chaque objet placé à l'arrière-plan semble avoir été placé là pour signifier quelque chose. » Assurément, Erwin Olaf, très formaliste (spécialiste de la mode, ses débuts sont très baroques, voire volontiers grotesques), avait le sens du cadre, de la composition, de la provocation – cet artiste bord-cadre jouait très souvent avec le hors limites et les interdits - ainsi que de l'ambiance anxiogène et ambiguë, un brin mortifère, mêlant, toujours avec un soupçon de malice, la beauté à l’angoisse ainsi que le glamour au sombre de l'humaine condition : « J’aime être ambigu, disait-il. Cela permet de raconter des histoires plus profondes et plus intéressantes. »

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« 10.05 am, 2020 », Erwin Olaf, from the series « April Fool », édition de 10 + 2 AP, chromogenic print

En 2020, toujours pour accompagner son expo parisienne le dévoilant en clown blanc, tel un bouffon révélant le désarroi de notre environnement hygiéniste courant possiblement à sa perte ainsi que les sentiments partagés nés de cette phase obscure qu’était la crise sanitaire aux conséquences, tant personnelles que sociales, multiples, cet artiste visionnaire contemporain, sans être pour autant cynique ou complètement désespéré, écrivait : « Je me sens comme un simple figurant dans un film d’épouvante, dont la conclusion est totalement imprévisible. L'avion à bord duquel nous sommes a perdu ses moteurs – le silence ronronnant n’est que le présage de ce qui est à venir. Les rayons de supermarché, vidés par des accumulateurs fébriles, me font réaliser que depuis des décennies j'ai cru que tout serait toujours là, que nous continuerions à danser autour du volcan. Rien n’est moins vrai, et me voici, debout, la bouche pleine de dents. J’erre, désœuvré, dans l’attente d’on ne sait quoi, à redouter un ennemi que je ne puis voir, et qu'heureusement je n'ai pas encore senti. Le château de cartes s'effondre et nous sommes tous des clowns. »

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« 9.30 am, 2020 », Erwin Olaf, from the series « April Fool », edition of 7 + 2 AP, chromogenic print, galerie Rabouan Moussion, Paris

Cet ennemi décrit était-il, entre autres, sa maladie respiratoire chronique ? Difficile aujourd'hui de ne pas voir dans ces mots livrés sans filtre, couplés aux maux de l’existence, un propos testamentaire. Enfin, cette série April Fool, à mes yeux le plus bel ensemble photographique de la carrière désormais écourtée d’Erwin Olaf, me semble être une des meilleures productions artistiques de notre temps présent provenant directement de la pandémie de Covid-19 qu’un créateur, tous domaines artistiques confondus, ait pu nous proposer afin de traduire au mieux, en images obsédantes, une dystopie inattendue, alimentant tant une pléiade de peurs légitimes qu’une espèce de carburant à fantasmes, devenue, hélas, soudain réalité au tout début de l’année 2020. Qu’est-ce que la normalité ? Semblait-il encore nous demander, le débat restant plus que jamais d'actualité par les temps qui courent.

*Photographe né en 1962 à Brooklyn, qui vit et travaille entre New York et le Massachussetts, bientôt exposé galerie Templon à Paris : dévoilement de sa dernière série en noir et blanc, Eveningside (2020-2022), du 8 novembre au 23 décembre 2023



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