lundi 3 mai - par Sylvain Rakotoarison

Gérard Jugnot, un homme ordinaire…

« Le rire, c’est de l’acupuncture. Si vous ne piquez pas au bon endroit, c’est raté. » (Gérard Jugnot, le 8 juin 2000).

 

L’acteur et réalisateur français Gérard Jugnot fête son 70e anniversaire ce mardi 4 mai 2021. La plupart de ses amis du Splendid ont eu ou vont aussi avoir cet âge à quelques mois près, et lorsqu’on regarde la carrière de Gérard Jugnot, on serait tenté de dire qu’il est un véritable monstre sacré du cinéma français. Sans doute pas de la même envergure qu’un autre Gérard, Depardieu, peut-être moins monstre sacré en acteur, mais peut-être plus puisque Gérard Jugnot a pris bien plus de risque en réalisant très tôt des longs-métrages, et même en les produisant.

Jugnot serait synonyme de bon Français rigolard et sympathique (qui tombe parfois dans la râlerie fâcheuse), mais ce serait plus à cause de son physique, surtout lorsqu’il portait la moustache au milieu d’une tête quasi-chauve et une vitalité qui peut faire passer du gentil plaisantin au méchant râleur (voir par exemple "Les Bronzés 3" de Patrice Leconte, sorti le 2 février 2006, qui n’a pas été son meilleur film malgré son succès en salles, ou pire, en collabo dans "Papy fait de la résistance" de Jean-Marie Poiré, sorti le 26 octobre 1983).

En fait, il ne joue pas seulement dans le burlesque, il peut être aussi très crédible dans le dramatique (par exemple, "Les Choristes" de Christophe Barratier, sorti le 17 mars 2004, ou encore, sa petite pépite personnelle : "Monsieur Batignole", sorti le 6 mars 2002). C’est la révélation d’un grand acteur, comme Coluche s’est révélé, hélas trop tardivement, dans "Tchao Pantin". D’autres ont évolué aussi dans le dramatique, par exemple Marina Foïs). Son compère Michel Blanc aussi a fait du dramatique et de la réalisation (du Splendid, Josiane Balasko également).

La carrière de Gérard Jugnit a commencé avec celle du Splendid, c’est-à-dire au début des années 1970. Le succès a été atteint très vite avec "Les Bronzés" (sorti le 22 novembre 1978) et "Les Bronzés font du ski" (sorti le 21 novembre 1979), réalisés par Patrice Leconte, ainsi que des pièces adaptées du café-théâtre, la pièce "culte" adaptée en film "Le Père Noël est une ordure" de Jean-Marie Poiré (sorti le 25 août 1982) et "Papy fait de la résistance". Dès le début des années 1980, ce fut donc la célébrité et surtout, la popularité.

On aime Jugnot justement parce qu’il n’est pas la star, il est le Français "moyen", celui à qui on peut ressembler, parfois avec la lâcheté qu’il doit jouer dans certains films. Il se plaît avec plusieurs casquettes, au cinéma (acteur et réalisateur) mais aussi au théâtre (comédien) où il prend un plaisir fou à rencontrer le public dans des salles parfois "provinciales". Il rencontre aussi son public au cinéma avec ses venues pour des avant-premières.

Parfois, on le voit dans des films moins grand public, où il y a une certaine moralité, pas forcément rose, celle, par exemple, que les inégalités sociales subsistent même après la mort (c’est terrible !), dans "Fantôme avec chauffeur" de Gérard Oury (sorti le 20 mars 1996), avec Philippe Noiret, Jean-Luc Bideau et Charlotte Kady, ou encore, plus récemment, sur les expulsions d’immigrés clandestins, dans "L’extraordinaire voyage du fakir" de Ken Scott (sorti le 30 mai 2018), avec Bérénice Béjo, Dhanush et Ben Miller. Il y a aussi des flops commerciaux, comme "Benoît Brisefer : Les Taxis rouges", adaptation d’une bande dessinée de Peyo, réalisée par Manuel Pradal (sorti le 17 décembre 2014), où Gérard Jugnot joue le rôle du chauffeur de taxi Jules Dussiflard, et Jean Reno celui d’Hector Poilonez, aux côtés d’Évelyne Buyle, Thierry Lhermitte et Hippolyte Girardot.

Tout au long de sa carrière, il aurait eu l’occasion de collectionner les récompenses, mais le cinéma trop populaire fait peur à la profession. Il a été nommé quatre fois aux Césars (en 1988, 1992, 1998, 2005), trois fois aux Molières (en 1998, 1999, 2003), mais il n’a jamais été lauréat… Jusqu’à cette année, in extremis, ce 12 mars 2021, à la 46e cérémonie des Césars (et première en période covid-19, en fait, seconde, mais celle du 28 février 2020 avait été tenue en grande insouciance alors que la pandémie flambait déjà en France ; ce qui flambait l’an dernier, c’étaient aussi les douze nominations pour le film de Roman Polanski en pleine polémique sexuelle).

Donc, lors de cette cérémonie présidée par Marina Foïs à l’Olympia (plus spacieuse que l’habituelle Salle Pleyel), l’Académie des arts et techniques du cinéma a innové en attribuant le premier César anniversaire à l’ensemble de la troupe du Splendid : Gérard Jugnot, Michel Blanc, Thierry Lhermitte, Christian Clavier, Marie-Anne Chazel, Josiane Balasko, aussi Bruno Moynot, pour le quarantième anniversaire de l’ouverture du café-théâtre Le Splendid Saint-Martin : « Avec ce César, nous les remercierons pour toutes ces années de rires, de répliques cultes, de dialogues savoureux. Le Splendid a influencé des générations entières d’artistes au cinéma, au théâtre, à la scène, dans le jeu et dans l’écriture. ». Et Thibault Lucia, des "Inrockuptibles", de conclure, le 15 février 2021, en faisant référence à l’abandon du César du public créé en 2018 : « Récompenser d’un César honorifique l’œuvre jalonnée de succès populaires de la troupe du Splendid prend de fait des allures de contrepoids diplomatique pour parer à tout soupçon d’élitisme. ».

Dans l’un de ses livres (voir plus bas), en 2018, Gérard Jugnot a donné son ressenti par rapport au travail d’équipe de la troupe du Splendid, finalement, le secret d’une réussite collective que bien des managers devraient étudier pour leur entreprise : « Nous nous sommes tant aimés, bien sûr, mais surtout, nous nous sommes tant marrés ! Il y avait un vrai bonheur à jouer ensemble, une connivence dans la connerie, mais avec respect et loyauté. Nous n’étions pas toujours d’accord sur tout, à vrai dire, cependant, nous éprouvions un total plaisir dans la moquerie, le ricanement et la dérision de tout ce qui nous entourait. Si, parfois, il a pu y avoir certaines frustrations ou non-dits, aucun de nous ne chercha à tirer la couverture à soi. ».

Le retour du Splendid avec "Les Bronzés 3", même si le film, en lui-même, est plutôt ennuyeux et sans trop d’intérêt, si ce n’est justement ce retour, après plusieurs décennies où chacun a "vécu sa vie" de manière autonome, est très rare. Il suffit de voir d’autres troupes dont la réunion à nouveau pourrait plaire, mais parfois la vie est ce qu’elle est. Citons quelques troupes qui, en ce qui me concerne, m’avait beaucoup plu : Les Inconnus, bien sûr, les Robins des bois, les Deschiens, aussi ceux qui ont joué dans la série télévisée mémorable "Fais pas ci, fais pas ça !", etc. On peut d’ailleurs comprendre que chaque acteur, sans rien renier à son passé, souhaite s’extirper du boum de lancement, ne plus être étiqueté ainsi, et avoir sa propre trajectoire au cinéma ou au théâtre. Pour "Les Bronzés 3", l’idée ne venait pas de faire un troisième opus, mais de ramener le Splendid dans une aventure d’Astérix (en Hispanie), projet qui a capoté parce que l’un des créateurs d’Astérix, Albert Uderzo, n’avait pas été averti et a finalement rejeté un tel projet.

J’avais évoqué plus haut Gérard Depardieu. Ces deux Gérard se sont croisés plusieurs fois. Gérard Jugnot avait un petit rôle dans "Les Valseuses" quand Gérard Depardieu était au premier rôle, et (entre autres), ils se sont retrouvés trente ans plus tard à la demande du réalisateur Jugnot dans une nouvelle version de "Boudu sauvé des eaux" ("Boudu" sorti le 9 mars 2005) : Gérard Depardieu est Boudu sur le point d’en finir avec la vie, Gérard Jugnot, un marchand d’art ruiné, celui qui le ranime à la vie et Catherine Frot, sa femme. Ce film, assez audacieux, a pu être fait après le double grand succès du comédien Jugnot avec "Les Choristes" et du réalisateur Jugnot avec "Monsieur Batignole" qui semble être le contrepoids de "Papy fait de la résistance" pour le personnage joué par Jugnot.

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L’humour, Gérard Jugnot ne le cultive pas seulement à l’oral, mais aussi à l’écrit. On peut en juger sur quelques "pièces" notamment avec son opus "C’est l’heure des contes" sorti le 4 novembre 2020 chez Flammarion. Quelques exemples…

Bigoudi : « En regardant de plus près, elle s’aperçut que, malheureusement, elle était coiffée comme un dessous-de-bras. ».

Grand méchant loup : « Et le bonhomme de répondre dans un grand sourire : "Je m’appelle Émile Louis. Montez, les enfants !" ».

Pudeur : « Enfin, bref, pour quelqu’un qui tentait de maintenir ses organes reproducteurs cachés sous son peignoir, il semblait très à l’aise. ».

Gazelle : « Elle eut le texte dire "ouf", ce qui ne l’empêcha pas de passer à la casserole, il la rassura avec un rire grassouillet : "Ne t’inquiète pas, c’est une casserole anti-adhésive, on ne s’attache pas". ».

Dans "Le Dictionnaire de ma vie", sorti le 17 octobre 2018 chez Kero, Gérard Jugnot montre un peu de compassion envers la classe politique en général : « Bien sûr, l’ego est surdimensionné et le pouvoir érotise, mais quel métier de chien ! Quel cuir il faut avoir pour supporter les tonnes de critiques et d’injures continuelles ! Et quelle santé ! ».

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L’ingouvernabilité du peuple français : « La politique est un sale métier, mais il faut bien que quelqu’un s’en charge. Si vous avez déjà assisté à une réunion de copropriétaires, vous savez que notre pays est difficilement gouvernable. Tout le monde veut une déchetterie, à condition qu’on l’installe loin de chez soi. Chacun désire un lave-vaisselle, un lave-linge, la clim’, le confort électrique, tout en refusant dans le même temps le nucléaire. Comment contenter chacun et son contraire ? ».

Dans ce livre, il y a aussi quelques pépites à savourer lentement.

Les Césars et la caisse enregistreuse : « On peut faire un très bon film sans être le premier du box-office. C’est la force de notre cinéma où il est possible d’être le meilleur sans être forcément le premier, contrairement au cinéma américain, où seul le box-office vous donne raison. ».

Lucidité : « Un certain nombre de films auxquels j’ai participé furent des échecs. Ceux que j’ai réalisés n’ont pas toujours rencontré le succès espéré. Je ne suis pas le seul, aucun de mes camarades ou confrères n’a échappé à cette dure loi du bide. Dans ce métier, on fabrique des prototypes et, à l’exception de quelques suites d’immenses cartons, il n’y a pas de recettes. ».

Couleur transparent : « Avec mon physique passe-partout, je ne passe plus beaucoup inaperçu… Moi, le petit garçon timide qui faisait des clowneries pour qu’on le remarque, je passe ma vie à me faire discret quand je ne suis pas en représentation. (…) J’ai l’impression de vivre dans un village de soixante-six millions d’habitants. Le sentiment de ne pas exister fait place à l’observation de tous les instants. Même si je me suis un peu guéri de cette timidité, c’est assez particulier de ne pas pouvoir se gratter le nez en paix ! ».

"Les Choristes" : « Les gens ont toujours tendance à confondre les acteurs et leurs personnages. Exit le franchouillard, un peu teigneux, lâche et râleur ; place à saint Cément Mathieu. C’est tout juste si les admirateurs ne m’amenaient pas leurs enfants pour les faire bénir ! Ce film m’a permis de repartir, de rebondir. Dans des banlieues dites sensibles, j’ai pu remarquer par la suite que les jeunes connaissaient plus "Les Choristes" que "Les Bronzés". Ils s’étaient reconnus dans ces enfants délaissés qui découvrent le chemin de la liberté grâce à leur professeur, à ses méthodes d’enseignement et à la musique. Le fait d’avoir situé l’action dans un passé révolu fait des "Choristes" une œuvre intemporelle. C’est l’avantage du cinéma d’époque. Toutes les générations peuvent s’y retrouver. ».

Analogies musicales : « L’avantage, dans la comédie, c’est que l’acteur ne se prend pas pour ce qu’il joue. (…) L’acteur est aussi son propre instrument. Même si vous voulez tout jouer, vous le jouerez avec cet instrument : une contrebasse comme pouvait l’être Philippe Noiret ou une flûte comme Fabrice Luchini, un orchestre symphonique que peut être Gérard Depardieu ou un violon comme Sandrine Kiberlain. En débutant, certes, j’aurais aimé être Alain Delon ou Gérard Philippe, pour avoir les plus belles femmes du monde dans mes bras. J’ai très vite compris qu’il me fallait optimiser mes chances dans un autre registre, celui de la comédie. À défaut d’être admiré ou aimé d’emblée, j’ai tenté d’être aimable… ».

Sa devise : « Faire ce que l’on aime et aimer ce que l’on fait. ».

Son plus grand malheur serait : « L’ennui, la routine. Un avenir plat. Et sans amour ni humour. ».

Croiser une personne : « En marchant dans la rue, j’adore regarder une personne que je vais croiser. Ne soyons pas hypocrites, c’est souvent une femme. ».

Son sourire : « Dans la vie, le public ne supporte pas qu’un acteur de comédie n’arbore pas un grand sourire. Je me suis souvent fait engueuler parce que je ne souriais pas aux gens que je croisais. Ils oublient qu’on peut être malade, avoir un chagrin d’amour ou vivre un deuil. J’ai d’ailleurs toujours trouvé étrange qu’on désigne la plupart du temps un acteur de comédie comme le "comique" Machin ou Chose. ».

Son écologisme : « L’odeur du kérosène des tarmacs me transporte autant que les Airbus. ».

Sur Hitler : « Je me passionne (…) pour la grande histoire politique. Étudier l’ascension d’Hitler par les clauses humiliantes du Traité de Versailles en [1919], la crise économique, la peur du bolchevisme. Savoir que ce dictateur était myope comme une taupe et le voir sans lunettes sur quasiment toutes les photos en dit long sur la coquetterie des tyrans ! ».

Sur Sacha Guitry dans "Monsieur Batignole" : « Tout le monde n’avait pas la possibilité de faire carrière à Hollywood ou de vivre de ses rentes. Guitry était déjà une grande vedette avant-guerre, il avait fait de longues tournées en Europe et donc en Allemagne. Beaucoup d’acteurs et de réalisateurs ont d’ailleurs travaillé régulièrement avant 1940 dans des films tournés au sein des immenses studios de Babelsberg en Allemagne. ».

Le rapport avec son travail : « Comprendre les grands principes du monde et leurs détails parfois dérisoires fascine le scénariste ou l’acteur que je suis. ».

Son histoire dans ses histoires : « Souvent, mes personnages perdent l’élan vital et le courage de mener leur propre vie. (…) Je crois que j’ai fait des films de héros qui n’auraient pas dû l’être. Des "anti-héros héroïques" : Monsieur Personne qui devient Monsieur Quelqu’un. C’est un peu à l’instar de ma vie : un homme ordinaire qui a eu la chance de vivre des choses assez extraordinaires. ». Et aussi : « L’héroïsme m’a toujours intrigué. (…) Je crois vraiment que c’est la situation qui fait le héros. C’est la raison pour laquelle, dans mes films, j’ai toujours projeté des personnages ordinaires évoluant dans des situations extraordinaires. Cela me permet de m’identifier et d’essayer d’appréhender ce que j’aurais pu faire, moi, dans une autre vie, un autre contexte. ».

Bon anniversaire, monsieur Jugnot !


Aussi sur le blog.
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Sylvain Rakotoarison (02 mai 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Gérard Jugnot.
Catherine Frot.
Nicole Garcia.
Jean-François Balmer.
Bertrand Tavernier.
"Quai d’Orsay".
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Annie Girardot.
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Simone Signoret.
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