mercredi 16 août - par C’est Nabum

Instants fugaces d’une pérégrination dans l’entre-deux

Quand le duit canalise l’émotion.

Exprimer en mots un parcours initiatique et poétique dans un espace sauvage au cœur d’une ville, voilà un défi malaisé d’autant que je vais me priver d’images pour vous conduire par l’esprit. Nombreux sont ceux qui ont photographié l’installation mise en place à l’initiative d’Arnaud Méthivier, cet accordéoniste de génie, foutraque, audacieux, imprévisible, mystérieux.

Une fois encore son invitation aux frontières du réel a de quoi séduire, interroger, transporter, modifier votre perception de notre univers. Pour vous déboussoler, il vous demande de franchir le pas, de traverser un bras de Loire en équilibre sur un ponton qui vous fait perdre l’équilibre, vous conduit immédiatement aux limites de votre pesanteur citadine.

De l’autre côté, sur le duit, c’est le royaume du sable des orties, des arbres tourmentés, ceux qui résistent souvent aux assauts de la rivière. Un chemin de terre battue et de sable fin serpente, tergiverse, esquive, se perd dans les hautes herbes, longe une rive puis l’autre. La ville est à deux pas et pourtant, elle semble effacée, abolie, oubliée en ce territoire de déraison sauvage.

Disposées au gré d’une savante dispersion, des statues de bois vous attendent, les unes solitaires, d’autres en petits groupes, certaines en rondes inquiétantes. Figures incertaines d’une humanité qui s’est perdue au royaume de la fantasmagorie, elles interpellent, surprennent, posent question tout autant qu’elles vous contraignent au silence et parfois à la méditation.

Qui sont ces êtres de l’au-delà, ces témoins de nos cauchemars, ces suppôts de nos perversions ? Ils se taisent, sortis tout juste d’une gangue de plastique qui gît à leurs pieds. Relief d’un placenta primaire, elle place la statue dans un incroyable déséquilibre, une faiblesse qui ne demande qu’à les conduire vers le gouffre. Les visiteurs se taisent, certains accélèrent le pas, d’autres se posent pour trouver place dans leurs conversations silencieuses.

Elles sont partout, elles sont les hôtes de cet endroit magique qui, une fois l’an, s’offre vraiment à la curiosité des orléanais par le truchement de la joyeuse troupe des bénévoles. Quelques invitations à la rêverie s'intègrent à ce dispositif silencieux. Une funambule de l’incertain vagabonde sur un croissant de lune en mouvement, accroché aux arbres. Elle force, elle aussi, au silence et à l’étonnement quand un peu plus loin un accordéon étrange répond aux plaintes des ténèbres.

La civilisation a abandonné ses droits. Quelques capots incomplets de voitures anciennes portent encore des galeries couvertes de bagages. Les automobilistes ont disparu depuis longtemps, abandonnant leur désir d’évasion estivale à cette fuite anarchique vers le refus des codes. Tout est ainsi en décalage, en disharmonie avec la raison ordinaire. Un métronome a refusé l’idée de scander le temps, l’espace est lui aussi nié par ce chemin qui ne sera jamais de croix.

Les étapes se succèdent. Nous ne sommes que des passants taiseux, des marcheurs sur la pointe des pieds, des intrus dans l’incongru, des égarés de la pensée décalée. Quelques aphorismes nous conduisent dans les tréfonds de l’âme humaine, la logique a perdu pied, la Loire redevient cette mystérieuse prêtresse de l’outre monde. Nous avons franchi le Styx, nous voilà dans l’au-delà.

Parfois, le malaise est si patent que les visiteurs éprouvent le besoin de s’accrocher à une animation plus sage, plus conventionnelle. Les jongleurs et les maquilleurs provoquent un attroupement. c’est là le seul endroit où bruissent les conversations, où l’on s’autorise les éclats de rire. Il y a la nécessité de se retrouver dans ce monde sans repères tangibles.

Puis, de nouveau c’est le chaos, le silence, le mystère de l’imprévu jusqu’à se trouver nez à nez avec un souffleur du temps, un conteur limousin aux pieds nus, chanteur de mélopées envoûtantes, diseur d’une aventure qui échappe à la marche du progrès, philosophe en dehors des codes qui envoûte et emporte. L’homme a la voix cassée, la langue porteuse d’une terre qui se passait alors de l’électricité, dépositaire d’une culture dont la célébration se payait à coups de triques.

Il est magnifique notre Bernard d’Uzerches, il est intarissable. Churchil, Desproges, Jules Renard, Cioran, Fred, tous y passent. Il les connaît par le cœur, les honore, les martèle avec acidité et provocation, jubilation et gourmandise. Il fascine et émerveille, prend un instrument de musique pour transformer son patois limousin en mélopée orientale. Il est le druide du Duit, celui qui ouvre les portes de l’envers.

Interrogativement sien.

Photographies de Philippe Ylan



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