mardi 1er octobre 2013 - par Laconique

Je n’ai pas oublié Françoise Sagan

PNG Lu La Chamade, de Françoise Sagan (1965). Le petit miracle propre à Sagan agit toujours, qui fait que l’on ne peut s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour ses personnages, lesquels ont pourtant tous les défauts du monde. Rien de moins raisonnable, je crois, qu’un personnage de Sagan : ils passent leur vie à courir les mondanités, à boire, à fumer, à coucher à droite et à gauche, livrés à leur paresse et à leurs émotions comme la bale l’est au vent. Ce qui les sauve, en fin de compte, c’est la distinction qui les caractérise. Dénués de toute ligne de conduite, ils font tout et n’importe quoi, mais ils le font toujours sans la moindre vulgarité, qui est pour eux le seul crime inexpiable. Lorsque Lucile, dans La Chamade, craint de se rapprocher d’Antoine, elle n’a qu’une envie, c’est qu’il « se conduise vulgairement, qu’il fasse une réflexion un peu basse et elle s’en débarrasserait aussitôt ». Quel charmant univers romanesque, que celui dans lequel une grossièreté pèse plus lourd qu’un adultère !

Il se dégage malgré tout une indéniable tristesse de cette Chamade. Tous ces personnages que rien ne soutient, pas plus la discipline que l’ambition, se dirigent inexorablement vers un avenir de solitude, de déchéance et de mélancolie, et ils le sentent fort bien. Avec ingénuité, Sagan ne se dissimule pas que ce sont ceux qui croient le plus fermement au bonheur, qui le recherchent avec le plus d’avidité, le plus d’abandon, qui souffrent en définitive le plus. Mais comme Platon l’observait déjà, il est difficile de faire de bonnes histoires avec des personnages qui sont au-dessus des passions humaines…

Françoise Sagan est morte en septembre 2004, à soixante-neuf ans. Je regrette qu’elle n’ait pas vécu dix ans de plus. Il me semble que quelque chose nous aurait été épargné, dans l’inconcevable ère de vulgarité qui s’est abattue sur notre pays quelques mois après sa disparition, si sa figure, même muette, même cachée, avait encore plané sur le monde culturel français. Durant sa longue carrière, elle a souvent eu l’occasion de s’étonner que des personnes de tous âges, dans la rue, lui déclarent leur profonde sympathie, presque leur amour, alors même que certaines d'entre elles n’avaient pas lu le moindre de ses livres. Elle avait su toucher une corde intime chez beaucoup de gens. Ses romans, avec leurs limites et leurs imperfections, constituent le parfait témoignage d’une certaine élégance française, un peu surannée, et qui pourrait presque, dans notre nation frivole et voluptueuse, tenir lieu de sagesse.

 



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