mercredi 22 juin - par Vincent Delaury

Jean-Louis Trintignant (1930-2022) : une vie bien remplie

 

Une pensée pour Jean-Louis Trintignant (11 novembre 1930, Piolenc (Vaucluse) - 17 juin 2022, Uzès (Gard)), qui nous a quittés, vendredi dernier, le 17 juin, à l’âge de 91 ans. Cet immense acteur, à la tête d’une filmographie de plus de 120 films, et qui évoquait souvent la mort dans ses entretiens et films tournés, avec un penchant marqué pour l’idée du suicide, est décédé, a-t-on appris par son épouse Marianne Hoepfner (ancienne pilote automobile, championne de France de rallye) via une dépêche transmise à l’AFP, au matin du 17 juin 2022 à Collias, dans le Gard, « entouré de ses proches » et « paisiblement, de vieillesse ». Conformément à ses dernières volontés, ses obsèques sont prévues dans l’intimité familiale.

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Jean-Louis Trintignant, un homme sans qualité, dans « Le Conformiste » (1970, Bernardo Bertolucci). ©photo Les Acacias

La mort, cette fatalité inéluctable, son ancienne femme Nadine Trintignant, réalisatrice de cinéma (Défense de savoirÇa n’arrive qu’aux autresColette) avec qui il a eu trois enfants (Marie, Pauline et Vincent) avec le destin tragique que l’on connaît pour les deux premières, l’évoquait avec émotion dans son livre de mémoires portant sur sa longue relation avec le comédien (dix-sept années ensemble mais ils ne se sont jamais vraiment quittés par la suite, prenant toujours respectivement de leurs nouvelles), C’est pour la vie ou pour un moment  ?, publié en novembre 2021 (chez Bouquins Editions), livre à la fois lumineux et bouleversant revenant, entre ombre et lumière, sur son histoire d’amour avec Jean-Louis Trintignant, son premier mari, c’est en page 31, lorsqu’elle tente par les mots, puis en l’embrassant, de calmer ce grand angoissé qu’était Trintignant face à l’approche de la Grande Faucheuse et des derniers instants qu’il redoutait : « Quand ça arrive, on ne sait ni pourquoi ni comment puisqu’on n’est déjà plus là, ça peut même arriver quand on dort ! Notre mort, c’est pour les autres, ce sont ceux qui nous aiment qui auront un manque… Nous souffrons de l’absence de nos filles… Pas elles. Et tu sais… »

Jean-Louis Trintignant, et c’est tout à son avantage (le mystère a du bon), était difficile à cerner. Grand timide, comédien pour le cinéma et le théâtre (pour ma part, je l’ai vu une fois sur les planches à Paris en 1996, de loin !, jouant la pièce Art de Yasmina Reza, critique de l’art contemporain, où il reprenait le rôle créé par Fabrice Luchini aux côtés de Pierre Vaneck et de Pierre Arditi), pilote automobile (il a participé en 1980 aux 24 Heures du Mans) et joueur invétéré de poker, cet homme, qui avouait être un grand menteur avec, en lui, un certain tropisme pour la cruauté (on le disait capable, par instants, d’un sadisme brutal), avançait masqué, précisant, non sans raison, pour parler de sa profession de comédien, lui qui détestait tant les effets de manche et les numéros de cabotinage, vouloir « partir de rien, du silence. Dès lors, on n’a pas besoin de faire beaucoup de bruit pour être écouté. » Puis, dans une interview accordée à la télé, lorsqu’il était plus jeune, il ajoutait : « Un acteur, au fond, c’est une page blanche sur laquelle on met des couleurs. C’est très humble, la condition d’acteur. Moi, je considère qu’un acteur, c’est un collaborateur du metteur en scène, comme l’ingénieur du son ou l’accessoiriste. Et si l’on prend ce métier comme ça, c’est très estimable, je crois. C’est un créateur dans le domaine qui lui est réservé, comme un metteur en scène est un créateur, raconte une histoire. Eh bien on aide le metteur en scène à raconter l’histoire le mieux possible. »

De Trintignant, je me souviens de sa voix tout d’abord, assez traînante, monocorde, grave, une belle voix, soyeuse et lente, des plus envoûtantes (on le disait séducteur et homme à femmes, il est tout de même sorti avec l’une des plus belles femmes du monde, Brigitte Bardot, du temps d’Et Dieu créa la femme en 1956 ! et l’on dit aussi qu’il a brisé le cœur de Romy Schneider), timbre tout particulier qui était un élément incontournable de son talent et de son succès, couplé à un style de jeu impassible et mystérieux, l’apparentant à un chat solitaire quelque peu farouche oscillant entre légèreté, voire insouciance, et violence, séduction feutrée et colère rentrée, fragilité et dureté coupante.

Cet entre-deux a d’ailleurs été bien cerné par certains cinéastes qui l’ont dirigé, tels Alexandre Astruc le décrivant comme « un jaguar toujours prêt à bondir, ne faisant patte de velours que pour mieux abuser son monde » et Eric Rohmer, l’ayant fait tourner dans un chef-d’œuvre mi-littéraire, mi-cinématographique (Ma Nuit chez Maud, 1969), qui, en fin psychologue, le voyait tel un « acteur dostoïevskien. Il y a en lui des zones de lumière et de ténèbres, la lutte entre l’ange et le démon.  » Et Claude Lelouch, auteur de l’un des films les plus marquants et grand public de sa dense filmographie (les fameux « chabadabada, chabadabada  » signés Francis Lai d’Un homme et une femme ont fait dans l’Hexagone, en 1966, plus de 4 millions d’entrées en salle, avec une Palme d’or à Cannes à la clé), d’ajouter, au sujet de l’acteur, dans un Aujourd’hui en France récent (du 18 juin 2022), lorsqu’il a appris sa disparition : « C’était une énigme à lui tout seul, on avait envie de gratter pour en savoir plus. À n’importe quel âge, on était interpellé par autant de ferveur, d’intensité. Il faisait partie de ces gens dont on a envie de tout savoir. Il a aussi perdu deux enfants dans des conditions épouvantables [Pauline en 1969, victime à l’âge de 10 mois de la mort subite du nourrisson, puis Marie, morte sous les coups meurtriers de son compagnon Bertrand Cantat à Vilnius, en Lituanie, l’été 2003], ce qui l’a profondément meurtri, et il nous fait cadeau de ces cicatrices. Il s’est servi de ces souffrances dans ses personnages. (…) On s’entendait très bien parce qu’on était complémentaires. Il était très angoissé, pensait beaucoup à la mort et voyait tout le temps le négatif. Moi, je suis tout le contraire, toujours optimiste. On trouvait le juste milieu, ensemble. (…) Il devait jouer dans mon prochain film, actuellement en préparation. Mais on ne peut lutter contre la mort. (…) Jean-Louis m’a appris la direction d’acteur. Il m’a fait comprendre qu’on ne dirige pas un acteur. On peut le coacher, l’accompagner, mais un grand acteur est comme un athlète de haut niveau. Nous, on est des metteurs en vie plus que des metteurs en scène. »

Par rapport à ses multiples masques (« On devient comédien pour se cacher derrière un personnage puis, au fil du temps, on enlève les masques, on se retrouve  »), le rendant bien souvent impénétrable, et pas toujours sympathique dans ses rôles choisis, Trintignant, dans cette même interview tété ancienne, précisait : « J’aime bien un peu la fourberie. Puis j’aime bien mentir gratuitementJe trouve [à l’égard de l’interviewer] que je ne vous mens pas assez d’ailleurs. Finalement, tout ce qui est tout d’une pièce, ça m’ennuie. Parce qu’on en fait le tour très vite. J’aime pas les gens qui, après avoir parlé dix minutes avec eux, on les connaît. C’est ennuyeux, quoi, parce qu’ils sont comme ça. Alors j’aime bien les gens qui vous surprennent, quoi. » Puis : « Le poker, c’est un jeu de méchanceté, et ça m’intéresse d’aller chercher la perfection dans la méchanceté. Si je peux jouer un personnage de salaud, c’est que, je crois, je ne me comporte pas comme un salaud dans la vie mais c’est que je l’ai en moi. C’est que ça ne m’est pas franchement étranger. Je sais que je ne peux pas jouer un héros parce que je ne suis pas ça du tout. Je ne suis pas un personnage fort ni brillant, mais je peux avoir d’autres qualités, qui sont plus discrètes, plus complexes. C’est certain que je n’ai jamais joué de personnage fort et que je n’en jouerai jamais. »

Trintignant acteur à l’écran, c’est bien sûr le cinéma d’auteur, où il y excelle en compagnie des plus grandes signatures (Cavalier, Rohmer, Truffaut, Bertolucci, Demy, Costa-Gavras, Zurlini, Téchiné, Tanner, Korber, Chabrol, Deville, Girod, Nadine Trintignant, Blier, Robbe-Grillet, Haneke, Chéreau, Audiard, Kieślowski, sans oublier bien sûr l’auteur populaire qu’est Lelouch : ensemble ils ont tourné cinq longs métrages dont l’inoubliable Un homme et une femme) - n’en jetez plus, cette liste est ô combien impressionnante ! Mais c’est aussi le cinéma de genre, comme le western-spaghetti, via Le Grand silence (1968) de Sergio Corbucci accompagné par le superbe score du génial Ennio Morricone (cf. visuel, pochette du CD, c’est moins connu mais cet acteur français a aussi fait carrière en Italie), le polar (excellent en flic taiseux cavalant à toute berzingue dans les rues de Nice dans Sans mobile apparent (1971) de Philippe Labro diffusé dimanche dernier sur la chaîne C8 et dans le registre « calme plat » aux côtés de Delon dans Flic Story, 1975 - il faut selon moi revoir le réalisateur Jacques Deray à la hausse), le film d’anticipation Le Secret (1974) de Robert Enrico, découvert pour ma part récemment sur Arte, pendant la sale période Covid, étrangeté cinématographique avec Marlène Jobert reposant sur une sombre histoire de cavale et de complot inquiétante finissant par ces mots-là, toujours d’actualité : « Pour se protéger, les sociétés modernes inventent des mécanismes qu’elles ne peuvent pas toujours contrôler. Le frère de Julia ne savait rien, et pourtant il en savait trop. Le piège se referma sur lui également ») ou encore la science-fiction, n’hésitant pas à s’aventurer, par trois fois, chez le si singulier Enki Bilal, cinéaste bédéiste : Bunker Palace Hôtel, 1989 (étonnant là-dedans, il y joue le crâne entièrement rasé !), Tykho Moon, 1996, puis Immortel, ad vitam, 2004.

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Pochette du CD de la musique du film « Le Grand silence » (1968, Sergio Corbucci), par Ennio Morricone. Photo V. De.

Il n’était pas rare que Trintignant refuse des rôles, comme pour Flic Story au départ, où pourtant il y est remarquable, aux côtés de l’animal Delon, campant l’insaisissable Emile Buisson, un tueur impitoyable qui n’hésite pas à éliminer de sang-froid ses propres complices, face à un flic idéaliste, Roger Borniche/Alain Delon qui, lui, ne porte jamais d’arme. Trintignant, froid comme la mort, glacial à souhait, est très bon dedans et, franchement, certaines scènes, à la tension maximale comme leur face-à-face à table mémorable dans une petite auberge à la fin du film où Deray montre minutieusement les faits et gestes d’un tueur glacial, sans états d’âme, n’ont rien à envier au meilleur Tarantino pratiquant allègrement dans ses films « la tension de l’élastique », à savoir faire bavarder en huis clos ses personnages jusqu’à l’explosion finale attendue : la pétarade. Pourtant, initialement, Trintignant refusa le rôle, c’est ce que dévoile son ex-femme Nadine Trintignant dans son bouquin de souvenirs C’est pour la vie ou pour le moment ?, pages 239-240 : « Jean-Louis a beau être enchanté à la pensée de jouer avec Alain Delon dans le nouveau film de Jacques Deray, il refuse néanmoins le rôle lorsqu’il découvre l’ignominie de son personnage, Emile Buisson, qui a réellement existé. Un tueur en série, auteur d’une trentaine de meurtres, qui a fini guillotiné. Jean-Louis me confie un soir qu’il est soulagé d’avoir dit non à Deray quand on sonne à notre porte au même moment. C’est Delon. Sentant son désir de parler en tête à tête avec lui, je les laisse seuls et vais me coucher. Quand Jean-Louis vient enfin me retrouver, je vois sur ma montre qu’il est quatre heures du matin. Je lui demande ce qui s’est passé. Il me répond simplement : ‌"Je vais faire Emile Buisson‌" et il s’endort aussitôt. Delon a gagné. Une dizaine de jours avant le tournage, Jean-Louis m’écrit pour m’expliquer son choix : ‌"Je me fiche d’apparaître comme un monstre dans ce film-là. Ce sera dur, mais je veux aller jusqu’au bout de cette expérience. Je ne cacherai pas la part d’effrayante cruauté qu’il y a dans cet homme ignoble. Je ne céderai jamais à la tentation de lui donner des excuses genre ‌"enfance malheureuse‌". Mais j’ai une profonde envie de me laisser aller et tant pis pour moi si je parais à mon tour innommable. J’ai mis des années à comprendre que les comédiens ne devaient pas chercher à plaire. Là je veux aller encore plus loin, et c’est ce qui m’excite. Je vais chercher la haine du public. Et crois-moi je la trouverai. Si ça porte préjudice à ma carrière je m’en fiche complètement. " » Bien lui en pris de faire Flic Story, car c’est vraiment l’un de ses meilleurs rôles au cinéma !

D’autres cinéastes ont eu moins de chance que Deray, essuyant de la part du comédien, homme secret et ironique, rigoureux et libre, un refus définitif, à une ou deux exceptions près, avec souvent pour prétexte timidité, problème de planning ou frilosité. Par exemple, il refusera les appels d’Hollywood - « Pourquoi aurais-je été tourner à l’étranger alors que j’avais tant de rôles en France ?  » -, disant non à Coppola pour Apocalypse Now et à Spielberg pour Rencontres du troisième type, rien que ça ! Il se refusera également à des metteurs en scène prestigieux comme Losey (The Servant), Fellini (Casanova), Sautet (pour le rôle de Sami Frey dans César et Rosalie et celui de Michel Serrault dans Nelly et Monsieur Arnaud) ou encore Bertolucci, se trouvant bien trop pudique pour jouer dans Le Dernier Tango à Paris, que finira par interpréter, comme on le sait, Marlon Brando : « Le rôle me plaisait beaucoup, mais c’était trop difficile pour moi, je n’aurais pas eu l’impudeur nécessaire. » Il failli dire non aussi à Kieślowski en 1994 mais, sur les conseils de sa fille Marie partageant la passion du cinéma, dès l’enfance, avec son frère Vincent, il finira par se raviser : « J’ai accepté de tourner dans Rouge de Krzysztof Kieślowski, après avoir dit non, parce que ma fille Marie m’a dit que c’était un immense cinéaste  », décision qu’il ne regrettera pas tant il fut marqué par ce réalisateur intellectuel ombrageux et sibyllin, le considérant comme l’un des plus grands esprits qu’il ait rencontrés pendant sa vie de comédien. Enfin, à la fin de sa vie, fatigué, frêle, diabétique, perdant la vue, Jean-Louis Trintignant dit d’abord non en 2012 à Michael Haneke pour Amour, prétextant avec son humour noir coutumier et ses tendances suicidaires (réelles) qu’il est « en train de choisir le platane dans lequel il foncera en voiture. » C’est alors que la productrice du film, Margaret Menegoz, le prenant malicieusement au mot, lui rétorquera – « Vous vous suiciderez après le film, dans deux mois, je vous y aiderai, mais accordez-moi ce répit… » Bingo ! Trintignant fera le film : avec cette histoire de couple au crépuscule de sa vie dans lequel il interprète, au sein d’un huis clos asphyxiant un brin sadique, un vieux professeur de musique dont la femme (Emmanuelle Riva) est atteinte de la maladie d’Alzheimer, il livre l’une de ses meilleures prestations, tel un chant du cygne, le film obtiendra la Palme d’or à Cannes en 2012 ainsi que cinq Césars, dont celui du meilleur acteur.

Toujours dans le registre du film d’auteur marquant, à côté de ses compositions de fin de carrière où il se montre à l’aise pour jouer de vieux messieurs essorés par la vie et ses aléas, que ce soit chez Haneke (AmourHappy End en 2016), Kieślowski (Rouge) ou Chéreau (Ceux qui m’aiment prendront le train, 2002), je retiens particulièrement trois films où, alors bien plus jeune, il est très à son aise : il y a bien sûr le Lelouch de 1969, Un homme et une femme, Palme d’or, succès mondial et Oscar, dans lequel il joue un pilote automobile tombant raide dingue amoureux d’Anouck Aimée, portant bien son nom !, sur la plage, en hiver, à Deauville, on l’entend encore dire, des années après avoir vu ce road movie romantique, alors qu’il a roulé toute la nuit sous la pluie afin de rejoindre Anne, « Bon, si je tiens cette moyenne, j’arrive à Paris vers 6 heures, 6 heures et demie. Elle va être couchée bien sûr, qu’est-ce que je fais ? Je vais dans un bistro ? […] Une femme qui vous écrit sur un télégramme, ‌"Je vous aime‌", on peut aller chez elle. Oh oui, je vais chez elle, pourquoi ? » Comme l’a écrit bien plus tard le chanteur mélancolique Vincent Delerm dans une chanson, difficile d’imaginer désormais Deauville sans Trintignant, ni Anouck Aimée. Film culte ! Dans Ma nuit chez Maud, 1969, film tourné sans argent, son personnage de dragueur catholique et janséniste, parlant de foi, d’amour et de communisme, hésite, comme souvent dans les marivaudages rhomériens, entre deux femmes : il veut épouser une blonde (Marie-Christine Barrault ) mais passe la nuit chez une brune (Françoise Fabian), pariant philosophiquement sur Pascal pour séduire platoniquement cette dernière. C’est vraiment l’un de ses plus beaux films, avec également Le Conformiste de Bernardo Bertolucci, film politique adapté de Moravia, où son côté secret collait parfaitement à son personnage somnambulique et ambigu de fasciste qui, hanté par un crime qu’il pense avoir commis, veut, tendu et mâchoire serrée, se fondre à tout prix dans la masse, façon caméléon, pour se conformer, en bon bourgeois policé et « normal », à ce qu'attendent la société transalpine, l'Église et le régime de Mussolini des années 30 - « Je n’ai jamais eu de rôle où l’on me demande autant de choses qui sont en moi, mais que je cache », dira-t-il aux médias, non sans clairvoyance, à la sortie du film, tourné à Rome en 1970. 

Et c’est moins connu, parce que peu prolixe à ce niveau-là, l'acteur, qui était aussi un passionné de course automobile - il a participé en 1984 au rallye de Monte-Carlo, il paraît d'ailleurs que lorsqu'on le rencontrait il prenait davantage plaisir à parler bagnole que cinoche -, s’était essayé avec talent à la réalisation, avec néanmoins seulement deux longs métrages au compteur, Une journée bien remplie, en 1972, et Le Maître-nageur, en 1978, films peu connus et guère diffusés, échecs au box-office mais souvent appréciés, de par leur singularité manifeste, des cinéphiles. Il est d’ailleurs à signaler, qu’au tout début, après s’être essayé au théâtre (il admirait dans sa jeunesse Gérard Philipe et il a interprété dans maintes représentations, en 1960 et en 1971, un mémorable Hamlet sur les planches), Jean-Louis Trintignant voulait être davantage metteur en scène de cinéma – il fut ancien élève de l’Idhec où il deviendra ami avec Alain Cavalier - qu’acteur : « J’ai longtemps été un acteur un peu honteux. (…) C’est un peu malgré moi que je suis devenu acteur. C’est-à-dire que je voulais être metteur en scène au départ. Pour moi, c’est pas indispensable, je pourrais vivre sans être comédien. J’ai pas besoin de jouer. Il y a des comédiens qui ont besoin de jouer… Moi pas. » Et, comme un certain nombre d’acteurs de sa génération, ou même plus proches de nous, à l’instar du volubile Fabrice Luchini, il considérait que le théâtre était son vrai port d’attache, ayant tendance pendant longtemps à snober, à tort, le septième art. Comme l’écrit Nadine Trintignant en pages 217-218 de son C’est pour la vie ou pour un moment ?, livre que je vous recommande vivement pour saisir le complexe et dépressif Trintignant, le cinéma était loin d’être sa préoccupation première, en début de carrière : « [Jean-Louis] m’a avoué, bien plus tard : ‌"C’est toi qui m’as fait aimer le cinéma. Quand on s’est connus, je le méprisais un peu. Comme beaucoup de comédiens de ma génération : Rochefort, Belmondo… Seul le théâtre nous importait. Le seul genre noble à nos yeux. Mais tu m’as raconté tant de belles choses, tu m’as emmené voit tant de films magnifiques ! Et ça donne envie d’en faire, après, tu comprends ? ‌

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Marie et Jean-Louis Trintignant dans « La Terrasse » (1980, Ettore Scola). ©photo Etienne George, Les Films Marceau Cocinor

Enfin, difficile d’évoquer Jean-Louis sans penser immédiatement à sa fille Marie Trintignant (1962-2003), actrice talentueuse tant regrettée, alliant beauté, humour et intelligence, disparue prématurément, avec qui il aimait tourner au cinéma, comme en 1980 dans La Terrasse d’Ettore Scola où, pétillante, elle est encore toute jeune dans le rôle d’Isabella, façon jeune fille en fleur, ou partager avec elle l'affiche au théâtre via sa voix berçante, comme pour la protéger ; en parfaite osmose, ils furent dirigés tous deux par l’un des ex de l’actrice, Samuel Benchetrit, dans Poèmes à Lou de Guillaume Apollinaire en 1999 au théâtre de l’Atelier et dans Comédie sur un quai de gare en 2002 au théâtre Hébertot. Dans Le Grand silence, western neigeux où il ne parlait jamais, Trintignant s’appelle… Silence, un pistolero muet et vengeur, cela ne s’invente pas. Alors, par rapport à la douleur insondable de la perte de sa fille aînée assassinée dans les circonstances atroces que l’on connaît, qu’il chérissait tant (ou de l’impossible deuil : « Il faut apprendre à vivre sans consolation », disait-il), je fais ici silence. Me contentant juste de rappeler, de la part de cet homme qui, pour s’aider à (sur)vivre, connaissait 1500 poèmes par cœur qu’il aimait se réciter ou réciter aux autres, souvent accompagné de musiciens (Daniel Mille, Grégoire Korniluk, Diego Imbert), et qui avait signé un film bien nommé Une journée bien remplie, qu’il aura, tout compte fait, bien et pleinement vécu, entre joie et souffrance, lui qui aimait tant sur scène prononcer en boucle ces mots : « Beau temps mauvais temps ; qui pourrait se vanter d’en avoir vécu autant ? » Alors, cher Jean-Louis, fondu au noir, et rideau. Reposez en paix.

 



36 réactions


  • armand 22 juin 11:53

    Rako doit être vert de rage


  • Moi ex-adhérent 22 juin 14:28

    Il est difficile de parler de l’acteur Jean-Louis Trintignant. Si l’on faisait un film sur lui, il faudrait l’intituler Le Discret, même son charisme était indéfinissable, et pourtant hors norme.

    On ne peut le comparer à personne, et lui-même restera inimitable


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 22 juin 14:33

      @Moi ex-adhérent « Il est difficile de parler de l’acteur Jean-Louis Trintignant. » D’accord avec vous. Merci pour votre commentaire. smiley


    • Moi ex-adhérent 22 juin 15:18

      @Vincent Delaury

      Un autre acteur a les mêmes caractéristiques, discrétion-incomparable-inimitable.
      Samy Frey âgé aujourd’hui de 84 ans.
      Si vous en avez le temps, faites-nous un hommage à la hauteur de votre nécrologie d’aujourd’hui, SVP
      Merci d’avance


    • Seth 22 juin 18:53

      @Moi ex-adhérent

      Charisme « indéfinissable ». Ca doit être le mot juste pour définir ce « charisme », je ne l’ai jamais remarqué sur l’écran, il était assez neutre, beige, avec une voix un peu métallique pas très expressive ni juste.
      Un effet de mode à une certaine époque peut être... Il était incontournable et il n’a pas été le seul de ce genre en ce temps-là. Ce qui explique peut être ma cinéphilie très relative aujourd’hui.

      Mais RIP néanmoins bien sûr.


  • Sandro Ferretti Sandro Ferretti 22 juin 14:44

    Trois souvenirs indélébiles de cet homme :

    les 4 dernières minutes au ralenti de « un homme est mort » de Jacques Deray, quand il se bat une dernière fois avec le volant d’un corbillard fou, avec 4 balles dans le buffet

    -ses yeux fous et hallucinés dans la plupart de ses films, notamment « regarde les hommes tomber », . Ce type a contribué à faire comprendre à certains que la folie est notre voisine de palier. On la croise dans l’ascenceur sans la reconnaitre.

    Je pense modestement que Trintignant tutoyait la folie depuis un bout de temps, ils se parlaient.

    Ils « faisaient commerce », comme disent les anciens.

    son arrivée en Falcon 900 sur le tarmac de l’aéroport de Vilnius, ce 30 juillet 2003. Nous étions quelques uns à « l’accueillir » , quelques dizaines de minutes avant l’autre Falcon, celui des « Noir Dez ».

    Personne n’a osé l’approcher à moins de 3 mètres, ni lui parler, ne serait-ce que pour dire, « bonjour, monsieur, si vous voulez bien nous suivre ».

    Je dis bien personne.

    La douleur absolue, le mac aliéné ( en philosophie, aliéné égale : « devenu étranger à lui-même ».).

    Qu’il se repose. Il a donné.


  • Sandro Ferretti Sandro Ferretti 22 juin 14:55

    Corrigendum/ Le« mec » aliéné , of course, et non « le mac ».

    JLT n’avait que peu de choses en commun avec Dédé la Saumure...


  • charlyposte charlyposte 22 juin 14:58

    No comment même si j’ai beaucoup à dire sur ce pseudo personnage.


    • 6russe2sioux Nuke T. AMERS 22 juin 15:01

      @charlyposte

      Mais si lache toi , on peut parler du harcelement mediatique qu’ as subit un homme ayant purger sa peine ( bertrand cantat )...

      Il aurais du a son tour etre condamner mais il avait des copains bien placé .


    • charlyposte charlyposte 22 juin 15:16

      @Nuke T. AMERS
      Mon dilemme n’est pas Canta mais bel et bien Trintignant l’opportuniste idéal dans le milieu cinématographique smiley


    • 6russe2sioux Nuke T. AMERS 22 juin 15:32

      @charlyposte

      en plus c’ etait un acteur passable pas un grand acteur ... 
      tres infatué de lui meme et meprisant des autres ...

      c’ etait pas la meme classe que ventura , gabin ou bourvil .


    • charlyposte charlyposte 22 juin 15:36

      @Nuke T. AMERS
      Et dans Dieu créa la femme * il fallait surtout mettre quelqu’un de moche et indifférant pour jouer avec Bardot pour ne surtout pas faire la moindre ombre au tableau que l’amour de Roger Vadim pour Brigitte smiley idem quand il joué des films avec Romy... ne pas faire de l’ombre à Delon et ainsi de suite .... smiley le bouche trou parfait selon moi smiley il a donc parfaitement accompli ce pourquoi il fut voué, mal gré bon gré !!! hum smiley


    • charlyposte charlyposte 22 juin 15:43

      @Nuke T. AMERS
      Sa plus belle réussite fut * MARIE * une grande beauté qui surprend que celle venue de sa semence !!! passons sur ce détail.... elle est morte car mille fois trop solaire...idem via Canta.... au bout ça fait forcément des étincelles, trop dommage, vraiment.


    • 6russe2sioux Nuke T. AMERS 23 juin 00:04

      @charlyposte

      la plus grosse perte c’ est encore noir desir , le nom des trintignan va sombrer dans l’ oublie , mais personne n’ oubliera un vrai groupe de rock.

      Noir Désir - Le Vent Nous Portera (Clip Officiel)


    • 6russe2sioux Nuke T. AMERS 23 juin 00:09

      @charlyposte
      Noir Désir, Alain Bashung - Imbécile (Lyric Video)

      y en as vraiment qui aime pas le vrai rock dans la salle smiley


  • Fergus Fergus 22 juin 16:27

    Bonjour, Vincent

    Quelles qu’aient été les qualités de cet acteur, force est de reconnaître qu’il est rarement cité spontanément parmi les grands noms du cinéma français des 50 dernières années. 

    On cite Gabin, Ventura, Montand, Brasseur, Delon, Piccoli, Noiret, Marielle ou Depardieu, mais jamais ou presque Trintignant. Allez savoir pourquoi...


    • troletbuse troletbuse 22 juin 16:33

      @Fergus
      ET pourtant, son nom fait 11 lettres donc plus grand que les autres. Quelle injustice ! smiley


    • charlyposte charlyposte 22 juin 16:33

      @Fergus
      Il n’a été que bouche trou d’un certain cinéma de l’époque  smiley


    • mmbbb 22 juin 20:22

      @Fergus Depardieu je l ai apprécie dans certains films Mais il a quand même beaucoup joue dans des films sans grand interet
      Il y quelque temps , je suis passe devant UGC à la CIte Inter Nat de Lyon
      le GE GE jouait dans trois film a l affiche.
      une overdose de GE GE
      Ventura avait un repertoire ou la castagne etait tout de meme sa marque de fabrique.
      Ces acteurs cites appartenaient à une epoque ou le cinema offrait une sortie
      Certains films de Piccolli ( avec Sautet ) ont vieilli.
      Trintignant ( paix en son ame ) referme cette epoque d un cinema particulier .


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 22 juin 23:39

      @Fergus Sans oublier Belmondo ! smiley


  • charlyposte charlyposte 22 juin 16:46

    Ce qui est bien avec Trintignant est celui de ne pas utiliser de somnifères, sommeil garanti au bout de 10 minutes smiley je comprend pourquoi il est très peu connu chez la plupart des Français, surtout via les jeunes smiley


  • nono le simplet 22 juin 17:10

    c’était une voix ...

    mon souvenir le plus vif c’est avec un autre monstre où ils ne jouent pas une scène ensemble ... Z


  • raymond 22 juin 19:04

    Curieux cette photo, on dirait Mr Klein (mon nom famille maternelle)


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 24 juin 10:11

      @raymond « Le Conformiste »/« Monsieur Klein », rapprochement bienvenu, me semble-t-il, entre ces deux films au message ouvertement politique : la froideur apparente, les zones d’ombre d’une époque troublée (les années 30 avec le régime fasciste de Mussolini en Italie, le sort réservé aux Juifs sous l’Occupation, hiver 1942 à Paris). 


  • S.B. S.B. 23 juin 14:47

    Bel hommage. La plus belle chose qu’ait réussi JL Trintignant est sa fille.


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 23 juin 19:08

      @S.B. « Bel hommage. » Merci à vous. smiley 


    • S.B. S.B. 24 juin 11:20

      @Vincent Delaury

      Quelque chose de bien écrit, qui a du sens, qui ne relève pas d’une obsession, c’est une incongruité ici.
      Vous êtes un des derniers Mohicans  smiley


    • Sandro Ferretti Sandro Ferretti 24 juin 13:37

      @Sabine
      On se « cyber-connait » depuis longtemps, donc j’ose quelque chose qu’on ne fait qu’avec les gens qu’on aime bien et qui sont dotés d’un cerveau :
      J’ai un doute pour ne pas dire un problème avec votre phrase d’un post précédent, où vous dites :
      " La plus belle chose qu’ait réussi JL Trintignant est sa fille.

      « 

      Désolé, mais cette assertion est doublement gratuite, et / ou imprudente.
      Sauf à avoir connu intimement Trintignant pendant des décennies, qu’est-ce qui vous permet de dire que sa fille est la plus belle réalisation de sa vie ? ( et je ne met pas ça en ballotage avec sa carrière, je parle de chose qu’il aurait pu faire dans sa vie d’homme.) Et, comme vous, je ne sais fichtre rien de sa vie d’homme privé.

      A l’inverse, pourquoi »béatifier« Marie Trintignant du seul fait qu’elle est morte ( et là, en revanche, je sais des choses que vous ne savez pas, comme beaucoup de ceux qui glosent à vide sur »l’affaire de Vilnius« ( sic)) sans avoir été en perquisition dans sa partie de salle de bains de Vilnius.
      Être mort ne rachète pas tout. Pourquoi changer de statut dès lors qu’on est mort ?

      Bref, comme vous le savez déjà, ce n’est ni vous ni moi qui jugeront les vivants et les morts...
      C’est tout.
      Vous le prendrez sans doute mal.
      Pourtant, en relisant ça »à la fraiche", ce me semble frappé au coin du bon sens .
      Bonne journée.


    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 24 juin 13:46

      @Sandro Ferretti
      Me doutais bien qu’elle laissait trainer sa brosse pleine de cheveux !


    • S.B. S.B. 24 juin 14:56

      Cher Sandro,

      Non, je ne le prends pas mal, d’abord parce que vous vous trompez parfois sur le sens de ce que j’écris, ensuite parce que je vous connais un peu et que je sais que vous êtes tellement « à cheval » ou à cran sur certaines choses que vous supportez mal d’autres points de vue et démarrez à 150 à l’heure pour foncer droit dans le mur. Mais vous avez vos raisons.

      Ce que j’ai voulu dire sur Marie Trintignant, c’est que j’aimais beaucoup cette femme. Que sa beauté, sa grâce, son mystère me touchaient. En apprenant sa mort, comme celle de Luis Sepulveda par ailleurs, j’ai ressenti comme une espèce de coup de poing dans le ventre. Ca arrive parfois avec des gens que vous ne connaissez pas mais qui vous parlent énormément « quelque part ». Ca m’est arrivé aussi lorsque l’écrivain sur lequel j’étais en train de faire une Maîtrise de Lettres est mort. 

      Je ne « béatifie » donc pas Marie Trintignant « du seul fait qu’elle est morte ». Pardon pour la grossièreté, mais comment pouvez-vous écrire des conneries pareilles ? Vous me dotez d’un cerveau mais vous me parlez comme à une imbécile.

      Concernant celui qui n’est pas nommé, vous savez des milliers de choses que je ne sais pas, c’est entendu. 
      Mais, quelles que soient des circonstances que je ne connais pas, je pense et penserai toujours que celui qui a fait six orphelins de mère et qui ose aller se faire applaudir sur scène après est une merde humaine intégrale (re-pardon pour la grossièreté). Opinion partagée par certains ex de Noir désir.

      Je peux comprendre et excuser beaucoup de choses. Mais pas lui.


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 24 juin 19:53

      @S.B. Merci à vous ! smiley


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