mardi 23 juillet - par Sylvain Rakotoarison

Joseph Kessel : plus long le chemin, plus riches ses promesses

« À leurs yeux, la Sibérie n’était qu’un désert glacé, maudit, et le voyage destiné à l’atteindre une interminable et ridicule entreprise. Moi… moi, dans une espèce de transe, je traversais des continents et des océans inconnus. Plus long le chemin, plus riches ses promesses. Et à son terme, au bout du monde, ces steppes de neige infinie, ces fleuves géants, ces forêts sans fin, ces tribus de l’âge de pierre, et ces cosaques du Baïkal, de l’Amour. Et les chants des forçats. » ("Les Temps sauvages", 1975).



En regardant un reportage diffusé à l’occasion du journal télévisé du soir présenté par Roger Gicquel, il lâcha au journaliste Georges Walter, ses derniers mots : « Regarde ça, Georges, le monde est merveilleux… ». Puis, sa tête s’effondra. "Le lion est mort ce soir", comme le chantait notamment Henri Salvador en 1962. Le grand romancier (et aventurier) Joseph Kessel est mort il y a quarante ans, le 23 juillet 1979, à son domicile, à l’âge de 81 ans. Il est né le 10 février 1898 en Argentine de parents russes, et a été un homme précoce et volontaire, fonceur dans beaucoup de domaines.

Après avoir vécu en Argentine puis en Russie, il passa son adolescence à Nice puis Paris (élève au lycée Louis-le-Grand). Diplômé d’une licence de lettres dès 1915, il s’engagea en 1916 comme volontaire dans l’aviation pendant la Première Guerre mondiale qui l’a conduit à écrire son roman "L’Équipage", publié en 1923, qui fut un succès et qui lança sa carrière de romancier.

Trop impatient pour être pédagogue, il se tourna vers la carrière de journaliste. Il fut recruté au "Journal des Débats" dans le service de politique étrangère (à partir de 1915) et est devenu un spécialiste des nouvelles de Russie car son père continuait à recevoir des journaux russes, ce qui lui permettait de rédiger des articles sur ce pays (qui était le sien).

Sa notice de l’Académie française précise : « Il termina la guerre par une mission en Sibérie. Ainsi, quand le conflit s’acheva et que Kessel, dès qu’il eut atteint sa majorité, demanda la nationalité française, il portait la croix de guerre, la médaille militaire, et il avait déjà fait deux fois le tour du monde. ». Ses collaborations éditoriales ont aussi concerné "La Liberté", "Mercure" et "Le Figaro".

Partagé par son besoin d’écrire (son premier roman fut un recueil de nouvelles sur la Révolution russe, "La Steppe rouge" publié en 1922) et son besoin d’aventure, il fut grand reporter pendant toute sa vie professionnelle, ce qui lui a permis de voyager un peu partout dans le monde au contact avec l’actualité la plus brûlante d’un XXe siècle en pleine transformation. L’Académie française l’a très rapidement repéré en le choisissant dès le 24 juillet 1927 (il n’avait alors pas encore 30 ans !) comme Grand Prix du Roman de l’Académie française pour "Les Captifs" (publié le 1er novembre 1926), sur la tuberculose, dont son épouse était atteinte, son quatorzième roman déjà !

Lors de son hommage prononcé le 27 septembre 1979 sous la Coupole, l’ancien ministre et ancien résistant Maurice Schumann présenta ainsi la vie de Joseph Kessel : « Y eut-il vraiment en Kessel, non deux hommes, mais deux créateurs : le reporter (…) et le romancier digne d’être hanté par Tolstoï ou Dostoïevski ? Son destin littéraire procède-t-il, au contraire, tout entier de l’éveil simultané d’une vocation de combattant et d’une vocation d’auteur qui, jusqu’au terme, demeurèrent indissociables, si multiples et variés que dussent être les combats du journaliste et du soldat ? L’alternative n’est ni factice ni indiscrète, puisque Kessel lui-même l’a posée. ».

Le journaliste Alexandre Boussageon (grand reporter disparu il y a deux ans, le 29 juillet 2017) consacra en 2015 un ouvrage à sa biographie : « Ces yeux-là ont tout vu : la beauté et l’horreur, la misère, la mort (…). Voilà soixante-dix ans qu’ils regardent le monde tel qu’il est, mais on y lit encore l’attente d’un nouveau visage ou d’un nouveau récit. ». Et de citer ces mots de Kessel (en Irlande) : « Je vivais dans cette atmosphère de risque, d’imprévu, de conspiration et de courage avec une intensité qui m’enivrait un peu. ».

Dans son Bloc-notes, François Mauriac le louait ainsi : « Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis, et d’abord dans la témérité du soldat et du résistant, et qui aura gagné l’univers sans avoir perdu son âme. ».

En effet, Joseph Kessel s’illustra aussi lors de la Seconde Guerre mondiale en s’engageant dans la Résistance avec Maurice Druon. Le grand reporter le lui rappela lorsqu’il a remis l’épée d’académicien à son neveu le 24 novembre 1967 à la Maison de l’Amérique latine à Paris : « Il s’agit de cette nuit de janvier, en 1943, quand évadés de France, nous avons dû traverser clandestinement à cheval les montagnes de Galice. (…) Il faisait un froid terrible. Et la ténèbre était si épaisse que nos montures, pour ne pas perdre chacune celle qui la précédait sur le sentier escarpé, inégal, invisible, devaient le toucher presque. Cela n’empêchait pas un sentiment de solitude écrasant. Alors (…) nous avons commencé à réciter en alternance des vers, les plus connus de tous, ceux qu’on apprend à l’école. Chacun son hémistiche. Et cela nous a merveilleusement aidés. Corneille, Racine, Hugo, nous servaient d’échos, de patrons, de complices. ».

Exilés à Londres, les deux hommes furent d’ailleurs, le 30 mai 1943, les auteurs de ce fameux et si émouvant hymne de la Résistance, "Le Chant des partisans", mis en musique par Anna Marly :

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé ! partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes. ».

L’un des chefs-d’œuvre de Joseph Kessel a raconté la Résistance avec "L’Armée des ombres", écrit en 1943, qui fut porté à l’écran par Jean-Pierre Melville (film sorti le 12 septembre 1969), avec Lino Ventura, Simone Signoret, Paul Meurisse et Jean-Pierre Cassel : « Personne n’a l’orgueil ni même le sentiment de la puissance. Nous savons que nos soldats changent cent fois de nom et qu’ils ne possèdent ni abri ni visage. Ils vont en secret dans des chaussures informes sur des chemins sans soleil et sans gloire. Nous savons que notre armée est famélique et pure. Qu’elle est une armée d’ombres. L‘armée miraculeuse de l’amour et du malheur. Et j’ai pris conscience ici que nous étions seulement les ombres de ces ombres et le reflet de cet amour et de ce malheur. ».

Après la guerre, associé à "l’aventure" de Pierre Lazareff (directeur de "France-Soir"), il a couvert le procès de Pétain, puis de Nuremberg, observa les débuts de l’État d’Israël, etc. Avant la guerre, de la même génération, il s’était aussi lié d’amitié avec l’aviateur Jean Mermoz (qu’il avait rencontré en juillet 1930 à Paris) dont il fit une biographie publiée en 1938, après la mort de Mermoz le 7 décembre 1936.

Joseph Kessel n’avait pas forcément confiance en sa plume. Pour "En Syrie" (1927), il a écrit ceci : « Il ne faudrait jamais entreprendre de raconter un voyage : on est d’avance vaincu. Comment restituer à la flèche son mouvement une fois qu’elle est tombée au pied du but ? Comment parler d’une traversée alors que le roulis du bateau ne verse plus aux veines son balancement sensuel, peindre le désert immobile alors que les roues d’une voiture ne crissent pas sur son sable doré ? Comment goûter jusqu’à l’angoisse, jusqu’à la volupté l’expression d’une figure nouvelle, le jeu d’un rayon, d’une guenille quand ce ne sont plus des spectacles passagers, mais des souvenirs fixés et morts, enfouis dans le cimetière de la mémoire ? Mais que faire ? Si l’on aime, il faut parler de l’objet de son amour. ».

De même, dans "L’Homme de plâtre" (1948), quatrième et dernier tome du roman "Le Tour du Malheur", il a trouvé ce projet personnellement assez ambitieux : « Quand le dessein m’est venu d’écrire ce roman, je n’avais pas encore trente ans. L’achevant, j’en ai plus de cinquante. Pour faire traverser à un projet cet intervalle de temps, immense dans la vie d’un homme, et parmi quelle épaisseur de hasard, il faut un esprit de suite et un attachement au même objet entièrement contraires à ma nature. ».

Ses romans sont-ils autobiographiques ? Sûrement selon lui : « Il n’est pas de romancier qui ne distribue ses nerfs et son sang à ses créatures, qui ne les fasse héritiers de ses sentiments, de ses instincts, de ses pensées, de ses vues sur le monde et sur les hommes. C’est là sa véritable autobiographie. ».

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Maurice Schumann a expliqué le 27 septembre 1979 : « La confiance des académiciens français, ceux de 1962 comme ceux de 1927, l’a aidé à ne jamais perdre sa propre, sa vraie trace dans les sentiers du monde. ». En 1927, c’était le Grand Prix du Roman, et le 22 novembre 1962, ce fut le "couronnement" littéraire ; Joseph Kessel, qui aura écrit et publié près de quatre-vingts romans, fut élu dès le premier tour à l’Académie française, dans le fauteuil notamment de l’illustre (presque centenaire) Fontenelle et de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre.

Joseph Kessel y a été reçu solennellement le 6 février 1964 : « Qui avez-vous désigné ? Un Russe de naissance, et Juif de surcroît. Un Juif d’Europe orientale. Vous savez, Messieurs, et bien qu’il ait coûté la vie à des millions de martyrs, vous savez ce que ce titre signifie encore dans certains milieux, et pour trop de gens. Oh ! j’entends bien, pour vous la question ne s’est même pas posée et vous êtes surpris, sans doute, de me l’entendre mentionner ici. Mais, croyez-moi, le fait même de cet étonnement méritait qu’il fût signalé. Croyez-en quelqu’un qui a beaucoup voyagé, beaucoup écouté et prêté une attention profonde aux voix des hommes qui ont souffert et souffrent encore de discrimination, des hommes en mal d’équité, de dignité. Pour eux, j’en suis sûr, vous qui formez la plus ancienne et l’une des plus hautes institutions françaises, vous avez marqué, sans même y penser et d’un geste d’autant plus précieux, vous avez marqué, par le contraste singulier de cette succession, que les origines d’un être humain n’ont rien à faire avec le jugement que l’on doit porter sur lui. De la sorte, Messieurs, vous avez donné un nouvel appui à la loi obstinée et si belle de tous ceux qui, partout, tiennent leurs regards tournés vers les lumières de la France. Soyez-en remerciés. ».

En réponse, l’académicien André Chamson l’accueillit chaleureusement : « Rejoignez notre compagnie sans crainte. On peut y travailler comme si on n’était pas Immortel, avec la même résolution qui nous a tous poussés, au temps de notre jeunesse. On peut y apprendre beaucoup de choses et, d’abord, cette identité dans a différence qui est peut-être la clef de la condition humaine. ». Et de terminer : « Vous êtes l’homme d’un bien long voyage, mais vos étoiles vous ont guidé jusqu’à nous et marquent ici votre place. Je vois briller au-dessus de vous la Croix du Sud de votre naissance et l’Étoile Polaire de vos origines, tandis que, dans le flamboiement de ses millénaires d’années lumière, l’étoile de David scintille sur votre épée. ».

Le successeur de Joseph Kessel à l’Académie française fut Michel Droit qui, lors de sa réception, le 26 mars 1981, rappela « l’homme dont je n’admirais pas seulement le talent et le caractère, mais que j’aimais fraternellement, d’une amitié à laquelle il avait lui-même su donner pour modèle cette puissance d’affection, de générosité, de tendresse virile qui l’habitait sans partage, éclairait son œuvre tout entière, et qu’il n’avait jamais cessé de poursuivre au long des voies de l’aventure et du danger, du rire et de la mélancolie, de la nuit, de la musique et de l’alcool ».

Ce qu’il était pour Michel Droit : « Il y avait une légende Kessel qui courait aussi bien les salles de rédaction et les maisons d’édition que les cabarets russes de Montparnasse et de Montmartre. Ainsi l’affirmait-on capable de passer plusieurs nuits d’affilée à chanter et à boire, sans dormir pour autant une seule heure du jour parce qu’il travaillait alors à un livre. Ainsi le disait-on broyant volontiers entre ses dents et avalant ensuite les débris d’un verre qu’il avait, auparavant, écrasé dans la paume de sa main. Ainsi le décrivait-on, abattant, d’un crochet à la mâchoire, le noctambule, choisi de préférence pour sa forte carrure, et qui avait, étourdiment, refusé de partager avec lui une bouteille d’alcool. Mais rien de cela ne relevait de la légende. C’était Jef. Et si, au petit matin, on le découvrait dans un café de Pigalle, en compagnie d’un guerrier du Caucase coiffé d’astrakan, et que venait les rejoindre un homme au visage insomnieux mais d’élégante silhouette, il ne fallait surtout pas s’étonner d’apprendre qu’il s’agissait, un jour, du propre fils de Léon Tolstoï, le lendemain, du prince Youssoupov, celui qui avait tué Raspoutine. ».

Je termine ici avec quelques citations que j’apprécie beaucoup de Joseph Kessel, qui fut par ailleurs l’auteur de "La Passante du Sans-Souci" (1936).

Publié le 25 avril 1928, "Belle de Jour" fut un roman qui fit scandale par son idée "osée", l’histoire d’une jeune femme qui cherche des sensations fortes en se prostituant : « Ce fut alors que se produisit chez Séverine le phénomène auquel échappent rarement ceux que gouverne un trop décisif instinct. Comme le joueur accablé quelques temps par une perte dangereuse se met, la première meurtrissure passée, à rêver de la table verte, des visages, des cartes, des paroles rituelles d’une partie, comme l’aventurier, un instant fatigué de l’aventure, se sent rongé soudain par des images de solitudes, du combat et de l’espace, comme l’opiomane, en apparence désintoxiqué, croit sentir autour de lui avec une douce terreur a fumée de la drogue, ainsi Séverine fut insensiblement cernée par ses souvenirs de la rue Virène. Pareille à tous ses frères, à toutes ses sœurs en désirs interdits, ce ne fut point la satisfaction de ce désir qui la tenta, mais les prémices dont cette satisfaction s’entoure. ».

Dans "Une Balle perdue" (1935) qui raconte l’insurrection de Barcelone en 1934 : « Comment eût-il su, dans son innocence, que, debout sur un toit, seul avec sa carabine et son pistolet, il avait à sauver envers lui-même les deux sentiments sans lesquels il ne pouvait pas vivre : son amour de la vie et le sens le plus pur de la dignité humaine ? ».

Dans sa biographie "Mermoz" (1938) : « Un saint ne naît jamais armé de sa sainteté comme d’une cuirasse. Un héros ne sort jamais tout cuit d’un moule fabriqué à l’avance. La grandeur de l’homme est dans sa complexité. Le reste n’est qu’image d’Épinal. ». Aussi : « Il sentait que s’ils avaient toujours agi raisonnablement, les hommes depuis le début des âges, n’auraient rien tenté. Et que vient un jour où, pour faire un pas en avant, il faut franchir la limite logique. ».

Dans le très attachant livre "Le Lion" (1958) qui raconte l’histoire d’une fille avec un lion : « De tels signes, pensai-je, n’exprimaient pas seulement la joie de contenter un penchant puéril. Ils montraient une profonde exigence que l’enfant acceptait mal de voir toujours inassouvie. Se pouvait-il que Patricia fût déjà obligée de payer ses rêves et ses pouvoirs au prix, au poids de la solitude ? La petite fille s’était mise à parler. Et, bien que sa voix demeurât étouffée et sans modulation, ou plutôt à cause de cela même, elle était comme un écho naturel de la brousse. ».

Ami, entends-tu ?…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 juillet 2019)
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"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
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1 réactions


  • Taverne Taverne 23 juillet 15:21

    Bel hommage.

    « Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
    Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
    Ohé ! partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !
    Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes
    . ».

    Vient ensuite le choeur des bouches fermées qui font « mmm mmm... ». Comme le Mozart qui suit du Mozart est encore du Mozart, les « mmm mmm » qui suivent les mots de Joseph Kessel (et de son célèbre neveu) sont encore très forts et ils me donnent à chaque fois la chair de poule.


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