vendredi 15 mai - par Eliane Jacquot

L’Arbre, sur le motif

Forêt de symboles et de métaphores, il renvoie dans notre civilisation à des constellations de signes. Dans le monde judéo-chrétien le végétal est investi d'une dimension sacrée qui lui vient de l'Arbre de la connaissance et de l'Arbre de vie.

JPEG - 209.8 ko
David Hockney, Dessin 2020

 

Territoire premier, nature vierge de la création du monde, savoir comment il s'est fabriqué sous les pinceaux des peintres questionne notre propre expérience de la nature, tour à tour figure sacrée, cosmique et support de Contes et Légendes. Au travers d'un voyage temporel du paysage en peinture s'élabore un regard esthétique qui interpelle notre présence au monde.

 

 Du Sacré, des Contes et Légendes

Dès avant la Renaissance les artistes s'emparent de cet objet pictural. Les fresques de Giotto dans son Histoire de Saint François d'Assise en sont une illustration. Dans le cadre bucolique d'une Ombrie idyllique, le Saint entre en communion avec des oiseaux croisés en chemin «  Saint François prêchant aux oiseaux, 1298 ». Giotto, avec un grand souci des détails, les oiseaux paraissant très attentifs aux paroles de François, parvient à reproduire l'immersion du divin sur terre au travers du personnage et du regard de François qui dégage une lumière particulière.

Le Titien qui a puisé son inspiration dans les Métamorphoses d'Ovide peint une toile célèbre « La Mort d'Acteon, 1559 ». Dans la forêt, nature vierge de la création du monde, le chasseur Acteon surprend à son insu Diane chasseresse se baignant nue avec ses nymphes. Le traqueur est alors transformé en cerf, aussitôt dévoré par les chiens de la déesse, juste châtiment infligé après qu'il l'ait regardée comme une proie.

Au 19ème siècle, sous les pinceaux de certains symbolistes, l'arbre occupe une place considérable au travers du thème du bois magique, lieu allégorique peuplé de jeunes créatures mystérieuses.

Maurice Denis insère dans son quotidien des scènes religieuses se déroulant dans des bois sacrés. Dans « Les Arbres verts , 1893  » il dépeint majestueusement des jeunes filles en procession qui se glissent parmi les troncs élancés d'une mystérieuse forêt bretonne, à l'écoute des voix divines.

Paul Sérusier revisite le même thème au travers de « L'Incantation ou le Bois Sacré, 1891 » où l'on retrouve des jeunes femmes s'adonnant à des exercices spirituels dans une forêt initiatique peuplée des légendes de l'antique et romantique Brocéliande.

Publicité

Dans ces paysages habités des Nabis en relation avec leur quête spirituelle faite de constructions simplifiées, dans des contrastes chromatiques doux et très harmonieux, les arbres représentent un espace rêvé.

 

Construire et déconstruire la nature

Au bord de l'eau pour Monet, dans la nature provençale pour Van Gogh, au bord d'un lac pour Klimt, sur la route du Tholonet pour Cézanne, chacun d'entre eux exprime l'immensité d'une nature à la fois merveilleuse, toute- puissante et mélodieuse. C'est à ce moment là que l'on assiste à un point de rupture dans l'histoire de la représentation du motif arboré.

A l'été 1889, Vincent Van Gogh réalise une série de toiles ayant « Les Cyprès » pour sujet. Ils se dressent, tout en tourbillonnant sous forme de grimaces dans le bleu du ciel et dans le paysage inondé de soleil. De par leur volume spectaculaire, ils font tache dans le paysage tourmenté.

Au même moment, à l'été 1891, Claude Monet poursuit son travail non loin de Giverny au bord du rivage de l'Epte. Il s'efforce de saisir au travers de peupliers aux longues silhouettes le vent dans les feuilles, leurs reflets sur l'eau et leurs mouvements dans la lumière dans «  Effet de vent, série de peupliers ». Nous savons que le sujet de son œuvre est la nature toute entière au fil des saisons avec un regard toujours renouvelé.

Dans une quête spirituelle, Paul Cézanne, au sommet de son art en 1904 peint l'alliance du minéral et du végétal dans un décor chaotique. «  Arbres et rochers dans le parc de Château Noir » nous font pénétrer dans des puissances ténébreuses au cœur de la matière terrestre. Les arbres semblent s'être mis en marche , penchés en avant sur un sol oblique, pendant que les rochers font saillie.

En 1905, Gustav Klimt passe des vacances au bord d'un lac en Autriche et prend plaisir à y reproduire le foisonnement de la végétation luxuriante. Ses « Rosiers sous les arbres » offrent une très grande densité plastique. Au travers de petites touches de couleurs qui s'entrechoquent les feuilles des arbres se mettent à vibrer, alors que les rosiers s'y protègent pour éclore.

On est ici à la lisière de l'abstraction face à l'immensité d'une nature toute-puissante. La radicalité des cadrages annonce les compositions géométriques et abstraites du début du 20ème siècle.

 

Publicité

La crise de la représentation au 20ème siècle

Elle ouvre la voie à des recherches picturales nouvelles. Le paysage devient parfois le lieu de l'introspection tout en renouvelant son langage. Le statut des femmes artistes a considérablement évolué.

Le végétal traverse l'ensemble de la production picturale d'Henri Matisse, révèle ses grandes préoccupations esthétiques et son rapport au monde. L'artiste affirme que « lorsqu'on dessine un arbre, il faut monter avec lui. » C'est en cela qu'il se questionne sur l'acte même de dessiner en inventant son propre langage. Il en est ainsi pour son « Arbre de Vie, 1950  » ayant nécessité une année entière de travail, vitrail de la chapelle du rosaire à Vence qui réitère la vocation dans son œuvre de l'Arbre-cathédrale comme élévation et rapport au cosmos.

 La peintre américaine Georgia O ' Keeffe pose un regard aigu sur les paysages désertiques du sud des Etats-Unis. C'est au sein de lieux simples composés de ciel, d'astres et de déserts qu'elle découvre et nous fait partager les liens spirituels qu'elle entretient avec la nature. « The Lawrence Tree, 1929 » frappe par son angle de vue. Le tronc immense brun orangé d'un grand pin plonge dans la nuit étoilée en agitant ses branches et son feuillage.

 

De nos jours la prise de conscience des risques écologiques et de l'effondrement de la biodiversité incite à un retour à la terre-mère pour la comprendre et la considérer de nouveau. Avec une pluralité de nouvelles techniques, le travail de création confirme que le paysage et l'éveil de la nature restent un atelier sans limites. C'est ainsi que récemment David Hockney volontairement « confiné » quelque part en Normandie pour y dessiner son environnement nous dit « Pourquoi mes dessins sont-ils ressentis comme un répit dans ce tourbillon de nouvelles effrayantes ?. Ils témoignent du cycle de la vie qui recommence ici avec le printemps.(1) » Ce sont des dessins pleins de couleurs, de fraicheur et de légèreté.

(1)https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-16-avril-2020

 



2 réactions


  • Taverne Taverne 15 mai 14:55

    De Giotto à Georgia O ’ Keeffe, quel raccourci vertigineux !

    On s’y met quand, à l’atelier de la vie ?

    Ne nous mettons pas au travail avec notre logique binaire ancestrale et moderne parce que la Nature pense par trois : la graine, la fleur et le fruit. Notre conception binaire nous conduit à des impasses, comme, par exemple à l’insoluble équation de la poule et de l’œuf. Penser par antériorité est tout aussi absurde s’agissant de la nature. Quant à recourir à la déplorable et étroite politique du « en même temps », voilà qui serait pire que tout. On n’est pas « en même temps » pas la graine et le fruit !


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 16 mai 08:33

    « Dans le monde judéo-chrétien le végétal est investi d’une dimension sacrée ».

    Le terme de « judéo-christianisme », inventé par des théologiens chrétiens, concernait pour ses initiateurs les chrétiens d’origine juive qui continuaient à observer les rituels juifs.

    Ceux qui, comme vous, l’emploient aujourd’hui voudraient réduire les diverses cultures des divers peuples et nations européennes au fonds commun des deux religions juive et chrétienne, autrement dit le « bloc » des croyants en un Dieu unique se réclamant de la Bible, par opposition aux athées, aux néopaganistes et même aux musulmans qui partagent pourtant, eux-aussi ce « patrimoine » du livre.

    Or, rien n’est plus faux. Les héritages celtique, germain, latino-berbère et salve ont transmis une mythologie autrement riche que ce dernier apport à travers les contes et les fables, par exemple, mais aussi les proverbes, superstitions transferts des divinités païennes aux « saints ». Ces héritages sont aussi les substrats linguistiques des langues européennes, et le vocabulaire comme la syntaxe continuent à structurer les mentalités bien plus que le catéchisme. Le monde rural et le monde de l’artisanat sont païens, et le chêne était par excellence l’arbre sacré des druides, repris par Louis IX pour imposer le respect à des paysans pétris de croyances magiques. Le caractère « sacré » des arbres n’a rien à voir avec la religion officielle imposée par l’empire romain !


Réagir