lundi 26 juillet - par Orélien Péréol

L’utopie des arbres – Dépôt de bilan

L’utopie des arbres Écriture, musique et jeu : Alexis Louis-Lucas Mise en scène : Pierre Yanelli Une création de la Compagnie Taxi-Brousse A l’Entrepôt 13h30

Dépôt de bilan texte et jeu Geoffrey Rouge-Carassat, Compagnie La Gueule ouverte Avignon Reine Blanche à 19h05

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L’utopie des arbres

Voilà deux spectacles, qui, me semble-t-il, s’oppose sur un sujet commun, si l’on voit un peu derrière les apparences.

L’utopie des arbres est une succession de récits campagnards, récits d’enfance, farces tragi-comiques. Alexis Louis-Lucas est excellent et la grande trouvaille est dans le décor au sol : de la sciure qu’il balaie et à qui il donne mille figures, réseaux. Il est souvent là, poussant son balai et traçant les lignes de son décor, les déplaçant, refaisant des lieux pour ses histoires. Le balai joue un peu à certains moments, plantés dans le décor. Il pousse doucement, nous regarde, parle, nous raconte. Tout tourne autour du bois, et de ses métiers : bûcheron, menuisier, ébéniste. Manquent si l’on peut dire, charpentier, luthier… Il y a aussi des arbres en pied, un sapin immense que l’orgueilleux adolescent entreprend de gravir jusqu’à la pointe, une aventure palpitante qu’Alexis Louis-Lucas nous fait vivre intensément, on voit l’arbre ! et la superbe tranquille de l’épineux qui va arrêter le jeune homme avec sa sève collante et montrer qui est le maitre. Inoubliable moment !

Alexis Louis-Lucas est parti, dit-il, des grincheux du village, des maitres-grincheux, de ces profs qui ne peuvent rien dire sans afficher un mécontentement terrible… Lui, pense, il est, il pense, il pense, il doute. C’est sa marque de fabrique. C’est sans doute pour cela qu’il raconte. On y est, dans cet univers campagnard du début de la mécanisation, disons, quand il fallait encore s’approcher pour agir. Tourneur sur bois, il fait le son de la machine qui passe ensuite sans qu’on s’en rende compte dans les haut-parleurs. Nombre de sons discrets, présents et évocateurs, aux confins d’une musique (création) et qui recrée une ambiance oubliée.

Un spectacle plein de tendresse pour les personnages qu’il met en jeu, dont il raconte les petits et grands malheurs, le quotidien routinier plein de surprises cependant.

La compagnie Taxi-Brousse a déjà collecté, dans un spectacle précédent, une parole populaire, ouvrière pour en donner à voir et à entendre la savoureuse beauté sans paillettes ni clinquant.

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Dépôt de bilan

Tout autre, et presque contraire, est Dépôt de bilan qui met en scène un « bourreau de travail », selon ce qu’on dit de lui et qui lui fait beaucoup plaisir. Pas de nature, là. Ses vacances au bord de la mer ne lui ont pas été vraiment une récréation. Il lui faut son stress, son boulot, ouvrir les mails urgents, vérifier qu’ils sont bien urgents d’abord, ensuite… y répondre en urgence ? Sans doute, mais quelquefois, à la fin de sa journée, il se demande ce qu’il a fait et n’en sait rien ! Dans ses vacances, quand il veut prendre son petit déjeuner, il observe tout comme un DRH, la méthode n’est pas bonne, la flânerie du serveur trop grande, trop longue, trop visible, rien de raisonnable, rien d’efficace. Son esprit d’entrepreneur est là, qui lui plombe toute autre vision. Il s’exaspère.

Le texte est dit par son auteur à une vitesse impressionnante, presque sans respirations. On ne peut pas faire plus vite. Aucun temps mort, pas de marges, dont on dit qu’elles tiennent la page pourtant. Geoffrey Rouge-Carassat, droit, frontal, de noir vêtu, une hache de bûcheron en main ! débite les mots comme si un chronométreur contrôlait le nombre de syllabes qu’il donne à la seconde. On comprend tout malgré cette vitesse. Le fond est dans la forme.

Puis tout s’arrête. Blocage. Long silence. Regard fixe, étrangement éperdu, comme calme. Plus de ressources, plus de ressort. La vitesse indépassable, le moment indépassable est arrivé. Plus moyen, il n’y a plus moyen de faire un pas de plus, de donner un coup de fil de plus. Après un temps immense de « récupération » immobile, le personnage surmené (en burnout pour le dire en français d’aujourd’hui) va manipuler des mannequins, construire dans le silence avec des tréteaux et des planches, comme le font les enfants, un échafaudage, un bâtiment, un monument ? Un lieu de culte ?

Où sont les corps ? Ces mannequins sont comme l’homo œconomicus, rationnel, tendu vers les remplissages, remplissage de son temps, de son portefeuille…

 

Ces deux spectacles m’ont semblé traiter de deux façons modernes d’être au monde, étranges l’une à l’autre peut-être mais allant dans le sens d’une conversion et d’une nécessaire reconversion à faire.




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