jeudi 18 mai - par Amaury Grandgil

La littérature, seulement la littérature, rien que la littérature

à propos de « Ecrivains et artistes » de Léon Daudet, aux nouvelles éditions Séguier

Il y a un livre que je lis, relis, et relis encore sans me lasser. J'en connais même des passages par cœur. Ce sont ces « fabuleux » -pour reprendre le mot de Proust- souvenirs littéraires de Léon Daudet réédités ici dans une forme plus ou moins expurgée de toutes les considérations politiques de l'auteur de par leur parfum encore méphitique en 2017. Léon Daudet était d'Action Française, catholique profond, maurrassien convaincu, nourrissait quelques doutes sur la démocratie bourgeoise, toutes choses impardonnables à notre époque si coincée sur le plan de l'appréciation des arts. C'est un peu dommage, il me semble qu'un lecteur adulte est capable de faire la part des choses selon ses propres convictions et de passer outre ce qui pourrait les heurter.

S'ils y tenaient absolument, ils mettaient des « smiley face » souriantes ou mécontentes pour signaler les passages corrects et ceux qui sentaient le soufre. Cela aurait été post-moderne, tellement d'époque. On note encore que l'image soigneusement choisie provient de sa jeunesse quand le fils turbulent d'Alphonse Daudet était encore un des espoirs de la jeune IIIème République et non un de ses plus terribles contempteurs.

Léon Daudet était aussi un homme cultivé, au sens classique du terme, goûtant le verbe d'un auteur, son style et non les correspondances avec ses propres opinions ou son utilité dans la défense d'une « cause » ou d'une autre. Contrairement à l'abbé Bethléem, célèbre prêtre et censeur catholique, contrairement à nos arbitres des élégances littéraires actuels tout aussi pudibonds dans leurs détestations et leurs célébrations, Léon Daudet avait le « nez creux » et reconnaissait le vrai talent beaucoup plus sûrement que ce genre de lecteurs suscités au foie sans doute bilieux. Barbey d'Aurevilly lui-même s'était heurté et se heurte encore à ces procureurs des lettres qui le limitent et s'en tiennent bêtement à sa réputation de dandy flamboyant un peu réactionnaire sur les bords...

Il a un talent extraordinaire pour faire revivre les géants de la littérature que sont Marcel Proust, Guy de Maupassant, Oscar Wilde, André Gide, oui même lui, Marcel Schwob, son grand ami, traducteur et découvreur français de Stevenson. Il décrit avec beaucoup d'ironie et d'acuité la mascarade que fûrent les funérailles nationales de Victor Hugo, encensé par des suiveurs qui n'ont pas lu ses « machins » interminables. Daudet fils célèbre Flaubert, raille Zola, à commencer par l'appétence de celui-ci pour les bons tirages. Il évoque la figure du peintre Forain ou du dessinateur Caran d'Ache, l'atmosphère des cafés littéraires de son époque qui n'étaient pas encore autant de salons mondains pour bourgeois névrosés en rupture de ban confondant écriture et psychanalyse en public...

Il ne supportait pas le « stupide XIXème siècle », ses morticoles, son étroitesse d'esprit tellement bourgeoise, sa trivialité douloureusement positiviste, sa mesquinerie avec les petits, les sans grande. Il n'appréciait pas plus le romantisme échevelé, ces écrivains qui aiment se raconter, qui se statufient eux-mêmes, l'expression des sentiments sans mesure ni pudeur, leur fausse générosité ne consistant qu'à se mettre en avant et rien d'autres. Il refusait ce cliché bien commode de l'artiste forcément maudit. Finalement tout comme Léon Bloy ou Georges Bernanos ce qui l'ennuie dans la modernité c'est avant tout le triomphe social de ces bourgeois sans grandeur, sans force d'âme, « aux tripes molles et au cœur sec ».

Moi-même qui ne tomberait pas dans le ridicule de revendiquer un iota de leur génie, je les déteste autant dans leur version « Cyrillus » que dans celle se voulant plus « équitable ». C'est dans les deux cas l'étalage de la même sottise.

Il est des lecteurs qui ne comprendront ce qui sera pour eux autant de contradictions. Comment Daudet a-t-il pu soutenir autant d'auteurs à rebours de ses convictions ? Comment a-t-il pu lier parfois même avec eux autant d'amitiés solides ? En nos temps de simplification extrème de la vie politique (qui pense comme moi = gentils, qui ne pense pas comme moi = méchants), ce sera dur à saisir, je le crains. Léon Daudet aimait les empoignades sur les sujets importants, sur la culture en particulier, des polémiques d'une violence qui ferait très peur à nos petits marquis actuels beaucoup plus délicats pour qui la remise en cause de leurs certitudes équivaut à la remise en cause de leurs petites personnes si délicates.

Je ne parle même pas de ces personnes censées faire découvrir et aimer la littérature prêtes à tous les autodafés au nom de bonnes intentions...

Il est également d'autres lecteurs qui ne prétendront n'avoir lu ce livre que pour l'odeur de soufre autour de la réputation de l'auteur, un peu comme ceux prétendant lire Céline uniquement à cause de son antisémitisme obsessionnel. Tout comme les arbitres des élégances littéraires qui feront comme chaque fois la fine bouche, ils passeront à côté de magnifiques découvertes.

 

Sic Transit Gloria Mundi, Amen

Amaury – Grandgil

illustration extraite du livre empruntée ici



15 réactions


  • sarcastelle sarcastelle 18 mai 14:35

    Passez-nous donc la liste étonnante du contenu de votre bibliothèque.



    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 18 mai 14:49

      @sarcastellle ??????????

      Je parle du contenu de celle de Léon Daudet smiley
      un livre qui vient de ressortir.. ;
      N’êtes pas obligée de le lire, personne ne vous y oblige smiley

    • UnLorrain 18 mai 15:15

      @sarcastelle

      Faites votre bibliotheque sur litteratureaudio.

      Flaubert justement,ecrit qu’une bonne bibliotheque doit etre composer de deux ou trois livres preferes,et qu’on aimera lire et relire.

      Litteratureaudio j’y collecte des nouvelles, Flaubert y compris,des auteurs peu ou tres peu connus,extraordinairement clairvoyants de la meme epoque que Gustave,souvent.

      Bloy aaah Bloy..je crois me souvenir d avoir lu sur Wikipedia que Leon refusait le duel...la liste des duellistes devait etre fort longue je suppose,il a ecrit a propos de Maupassant,de Voltaire,les qualifiants sobrement de crapules. Je pense que Bloy n avait pas d egal pour ecraser d humiliation,pour tartiner d opprobre supreme,y compris sur son physique, un contemporain qui ne lui convenait pas,un petit ou grand bourgeois par exemple,un athee comme Maupassant est un autre exemple.


    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 18 mai 15:26

      @UnLorrain
      Il détestait l’esprit bourgeois de son temps et avait juste du tempérament et des goûts affirmés, ce qui effraie notre époque tellement timorée.


    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 18 mai 15:31

      @UnLorrain
      Le seul conseil que je donnerai pour un bibliothèque, il n’y a aucun livre obligatoire, y compris dans les classiques, seul compte ce que l’on aime soi


  • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 18 mai 15:35

    ça me surprend toujours qu’il y ait encore autant de complexes d’infériorité culturelle liés à la littérature...


    • UnLorrain 18 mai 16:44

      @Amaury Grandgil

      Oui d accord.

      Et comment ne pas aimer ces auteur es qui ont mis leurs existences par ecrits ( je suis un manuel..je ne leurs tient cependant aucunement rigueur a ces ecrivains de ne pas avoir leurs paumes calleuses comme moi smiley ceci dit je fus agreablement surpris d apprendre dans Au soleil de Maupassant,qu’il est fervent pratiquant de poids et halteres comme moi,et un haltere rend la main calleuse a force d effort)


    • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 18 mai 19:49

      @UnLorrain
      De nombreux auteurs ont travaillé dur, de Jean Genet à Bukovski en passant par Rimbaud, Henri de Monfreid etc etc
      Et un écrivain ne se contente pas de parler de sa vie, il parle généralement des autres, du monde, crée des univers...


  • Amaury Grandgil Amaury Grandgil 18 mai 19:50

    Marcel Proust au restaurant Weber entre 1900 et 1905 (Salons et Journaux, chap. IX)
    «  Vers 7 heures et demie arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois. Il demandait une grappe de raisin, un verre d’eau et déclarait qu’il venait de se lever, qu’il avait la grippe, qu’il s’allait recoucher, que le bruit lui faisait mal, jetait autour de lui des regards inquiets, puis moqueurs, en fin de compte éclatait d’un rire enchanté et restait. Bientôt sortaient de ses lèvres, proférées sur un ton hésitant et hâtif, des remarques d’une extraordinaire nouveauté et des aperçus d’une finesse diabolique. Ses images imprévues voletaient à la cime des choses et des gens, ainsi qu’une musique supérieure, comme on raconte qu’il arrivait à la taverne du Globe, entre les compagnons du divin Shakespeare. Il tenait de Mercutio et de Puck, suivant plusieurs pensées à la fois, agile à s’excuser d’être aimable, rongé de scrupules ironiques, naturellement complexe, frémissant et soyeux. C’était l’auteur de ce livre original, souvent ahurissant, plein de promesses : Du côté de chez Swann, c’était Marcel Proust. »


  • sarcastelle sarcastelle 18 mai 21:02

    Vous avez réussi à lire Proust ? 


  • adeline 19 mai 18:50

    Daudet était d’Action Française, catholique profond, maurrassien convaincu, nourrissait quelques doutes sur la démocratie bourgeoise, toutes choses impardonnables à notre époque si coincée sur le plan de l’appréciation des arts. C’est un peu dommage, il me semble qu’un lecteur adulte est capable de faire la part des choses selon ses propres convictions et de passer outre ce qui pourrait les heurter.
    vous avez oubliée la majuscule sur Maurrassien, un oubli sans doutes


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