vendredi 23 juillet - par Orélien Péréol

Le journal fou d’une infirmière

Adaptation du roman éponyme d’Anne-Xavier Albertini par Prune Litchlé, mis en scène par Thierry Jahn, jeu : Prune Litchlé

Avignon off : Théâtre Sham à 13h15

Comme le disait, en substance, Jean Oury : plutôt que de soigner le malade, il faudrait soigner l’institution (de soin). C’est un peu une tentative de ce genre que nous propose Prune Litchlé, à la suite d’Anne-Xavier Albertini. Elle l’annonce avant l’entrée : « L'être humain normal n'existe pas et s'il existait il faudrait le guérir ! » Ce ne serait sûrement pas le malade le plus facile !

Prune Litchlé endosse la place et le rôle de cette infirmière qui se sent autant internée que les malades, cherchant comme soulager les souffrances (des autres) et s’interrogeant sans cesse sur elle-même…

Tous les aspects professionnels y passent : elle se plaint de son trop petit salaire, de la difficulté de son métier, qu’elle aime, des patients qu’elle aime… du manque de reconnaissance, (toutes ces petites mains qui font l’essentiel de travail et à qui on ne pense jamais, dont on ne parle jamais…) « Ho ! Rêver ! Et l'on me prend mon temps contre un peu d'argent, mais si peu d'argent qu'avec cet argent, je ne peux acheter du temps. »

Suit une galerie de portraits de malades, hauts en couleurs, des portraits plein de tendresse de tous les éclopés de la vie, de ces accidentés graves, si graves qu’ils ne peuvent plus vivre sans assistance. Comme cette femme battue, qui fend le crâne de son homme et le croyant mort, le voit réapparaitre… elle n’a pas mis assez de force semble-t-il… Ils finissent à l’internement psychiatrique, dans des pavillons voisins, et s’écrivent, unis dans un malheur trop grand pour eux. Être empathique, mais pas trop, et toujours voir affleurer cette question terrible, et moi, si c’était moi, qu’aurais-je fait à la place ? Comment aurais-je réagi ? Elle a mari et enfants, c’est plaisir et contrainte. Ce qu’elle leur doit, rentrer avec assez de joie de vivre, ne pas faire trop rejaillir l’hôpital à la maison…

On a aussi les relations tendues avec les collègues, avec la hiérarchie. Le manque de confiance, l’entraide dans l’urgence qui est toujours là, quand les malades se mettent dans des états agressifs qui font peur… Une grosse blague un peu limite faite à un externe un peu trop péteux qui se retrouve interné quelque temps ; ses collègues le remettent à sa place, on pourrait dire, en lui offrant cette frayeur de lui faire franchir la barrière entre soignants et soignés. Grosse marrade, d’une certaine façon, enfin il se passe quelque chose…

Prune Litchlé nous fait vivre les moments avec ces personnages absents, les malades les autres dans une grande aisance qui nous les rend visibles. Un meuble de vestiaire professionnel lambda avec trois casiers lui permet de changer de personnage, mais elle a la talent de jouer deux personnes en dialogue sans changer de place, de posture physique, juste avec la voix.

Le sujet et le propos sont graves mais la comédienne nous communique son plaisir de jouer et nous emmène dans ces méandres du normal et du pathologique, pour reprendre un titre connu (Canguilhem), comme dans une forêt vierge à explorer, pleine de mystères, d’intrigues, de dangers, de peurs et de victoires de ce fait…

Un spectacle riche d’humanité. L’autrice et la comédienne, deux toxicomanes de la vie.




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