mercredi 14 avril - par Vincent Delaury

Le « Salvator Mundi » de Léonard de Vinci : alors, enfumage ou non ?

Vinci, atelier et gros sous : petites réflexions suite à la diffusion mardi soir dernier en prime time sur France 5, chaîne du service public, du documentaire inédit, Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci d’Antoine Vitkine (Fr., 2021, 90 mn.), fort bien renseigné sur le désormais célèbre Salvator Mundi de, paraît-il, Leonard di Carpaccio, encore plus connu sous le nom de… Léonard de Vinci (1452-1519) ; clin d’œil amusé de ma part à l’acteur, et collectionneur, hollywoodien DiCaprio qu’on avait vu, star oblige, à la vente Christie’s de New York pour ce Christ en peinture : Leonardo Di Caprio, la larme à l’œil parmi des visiteurs anonymes venus voir en 2017 le soi-disant dernier Vinci, surjouait l’émotion, façon Actors Studio, dans une vidéo promotionnelle proposée par la maison de ventes internationale, des plus rodées pour engendrer un gros battage médiatique.

JPEG - 76.7 ko
« Salvator Metaversi » : image créée par l’historien Ben Lewis détournant le « Salvator Mundi » attribué à Léonard de Vinci pour rappeler que la toile ancienne est victime des affres du marché et de collectionneurs sulfureux, l’orbe dans la main du Christ sauveur étant remplacé par une liasse de billets. Photo de l’auteur de l’article (V. De.).

Alors vrai ou faux ? Histoire d’être précis, la question ne consiste pas à se demander si c’est l’œuvre d’un faussaire mais de savoir clairement, à l’heure où une expertise toute récente du Louvre (+ le C2RMF), appuyée par le média spécialisé La Tribune de l’Art, affirme que c’est un Vinci à 100%, s’il s’agit d’un tableau autographe ou bien d’une simple œuvre d’atelier, née de la contribution d’assistants. Ce tableau-mystère, on ne l’a plus jamais revu depuis son achat aux enchères par un jeune prince arabe, chez Christie’s le 15 novembre 2017, à prix d’or. Jugez-en plutôt : 450 millions de dollars ! Ce qui en fait le tableau le plus cher du monde. Il avait été acheté 1175$ en 2005...

Depuis, cette peinture a complètement disparu des radars et de la circulation : est-elle sur un yacht ? En Suisse dans un musée ? Dans les réserves du Louvre-Abou Dhabi (capitale des Émirats arabes unis, située sur une île du golfe Arabo-Persique) ? À vrai dire, à l’en croire le documentariste du film diffusé à la télé, elle est certainement dans un coffre de banque, ou un port franc à Genève (Suisse), à l’abri des regards, des médias mainstream tapageurs et du vol, avec certainement dans l’idée de la sortir plus tard, à savoir quand sa mauvaise réputation, doublée de l’espèce d’affaire d’Etat (moult querelles diplomatiques en cours...) la concernant, finira par se tasser. À coup sûr, cette « icône », telle une épiphanie, réapparaîtra un jour, pour « ressusciter » !, après tout - selon la belle histoire - comme le Christ, sujet de ce tableau religieux en tant que « sauveur du monde » ; il s’agit, dans tous les sens du terme, d’un tableau christique, naviguant, en eaux troubles, entre apparition et disparition.

Publicité

Au musée du Louvre-Paris, à l’expo-rétrospective temporaire Léonard de Vinci, plus gros hit du musée en termes de fréquentation, cette peinture « sacrée » et rare - on ne compte qu’une quinzaine de peintures authentifiées portant le sceau du maître transalpin à travers le monde - devait y être mais quand les conservateurs et commissaires ont signalé que son cartel porterait finalement la mention, car un doute subsiste encore quant à son authenticité, « Vinci et atelier », son actuel propriétaire (le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, que l’on dit capable, dixit Antoine Vitkine, d’assassiner un journaliste critique), courroucé par cette mention dévaluant, quelque peu - c’est le moins qu’on puisse dire ! -, son achat, s’est refusé à la prêter pour l’expo-évènement de 2019-2020, qui a réussi tout de même à attirer 1,07 millions de visiteurs, record absolu pour la vénérable institution parisienne.

Du coup, à l’expo-évènement, on avait pu voir une autre version d’époque, celle intitulée Ganay, pas trop mal d’ailleurs (cf. visuel). Pour beaucoup de spécialistes, notamment l’Anglais Matthew Landrus, concernant le Salvator Mundi, acheté il y a quatre ans par un collectionneur que l’on dit proche de l’antenne du Louvre-Paris à Abou-Dhabi, il s’agirait donc en fait d’un travail d’atelier mené, aux alentours de l’année 1500, par un ou des élèves, ou assistants du maître de la Renaissance italienne ; ce qui, comme on le sait, était monnaie courante à l’époque, à savoir de déléguer, ou bien d’enseigner de cette façon-là, en demandant de copier d’après modèle (travail d’observation et d’apprentissage, en se mettant dans les pas d’un cador). Comme il était d’usage en ce temps-là, Vinci était à la tête d’une sorte d’usine, avec des assistants talentueux à qui il confiait des tâches précises. Aussi, la star Léonard, et le terme n’est pas galvaudé à son sujet (l’artiste était déjà légendaire de son vivant, fort courtisé par les puissants argentés d’Europe), y aurait très peu mis la main : le père de La Joconde n’aurait donné que quelques touches de pinceau dessus, ça fait donc cher le coup de pinceau ! Mona Lisa, superstar qui trône en permanence dans la salle des États du Louvre parisien récemment rénovée, peut donc continuer à sourire. Ce rival, même s'il s'agit d'un concurrent de taille (Jésus-Christ en personne !), n'est peut-être qu'une doublure, voire un second couteau.

Pour une poignée d’autres experts, dont l’historien Martin Kemp, ce serait bel et bien, malgré certaines faiblesses ô combien constatées (la tête manquant de relief, sa main droite au repentir sous-jacent et au dessin un peu maladroit (les deux doigts levés...)), un original mais l’œuvre, au fil du temps, a été tellement abîmée et salement restaurée puis repeinte - visage ravagé - qu’on a bien du mal à remonter à la source : voir la patte du maître sous les scories (très mauvais état de conservation et restaurations anciennes répétées, poussives et outrageuses, aux séquelles quasi irréversibles). Enquête, sur fond de géopolitique, à suivre, donc !

Au final, cette magie orchestrée autour de cette oeuvre controversée, délibérée ou fortuite, continue selon moi à alimenter le fameux mystère Leonard, qui ne cesse de s’épaissir tout compte fait avec les siècles qui défilent, rejoignant ainsi le flou artistique fascinant de son célébrissime sfumato* : raccord parfait. Un pas dans l’histoire, un pas dans la légende, l’insaisissable Léonard de Vinci, à la croisée des arts et de la science, fascine plus que jamais, via ses peintures-palimpsestes, plus de 500 ans après sa disparition.

Publicité

Dernière chose, Léonard de Vinci est un de ces créateurs très rares qui, par exemple, nous fait nous lever la nuit pour regarder dans des bouquins ou catalogues, encore et encore, ses pépites picturales et ses inventions scientifiques, histoire de rêver et de réfléchir sur l'humaine nature ainsi que sur le génie humain.

*En italien « enfumé ». Technique picturale labellisée Vinci consistant à créer un effet vaporeux pour donner au tableau des contours imprécis, le faisant ainsi baigner dans une atmosphère des plus mystérieuses.

Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci, documentaire d’Antoine Vitkine (Fr., 2021, 90 mn.), diffusé sur France 5.

JPEG - 140 ko
« Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci », documentaire d’Antoine Vitkine (Fr., 2021, inédit, 90 mn.) diffusé sur France 5 à 20h50, le 13 avril 2021.
JPEG - 138.6 ko
Mona Lisa en temps de Covid (photo V. De., le 8 juillet 2020, salle des Etats, Louvre-Paris) : « La Joconde », ou « Portrait de Mona Lisa », réalisée entre 1503 et 1506 ou entre 1513 et 1516, et peut-être jusqu’à 1519, Léonard de Vinci (1452 - 1519), huile sur panneau de bois de peuplier (77 × 53 cm ; lieu de création : Florence). Propriété de l’État français, affectée à la collection du département des peintures du musée du Louvre.
JPEG - 181 ko
« Salvator Mundi (version Ganay) », atelier Léonard de Vinci, huile sur bois de noyer, vers 1505-1515, collection particulière. Montré au sein de la rétrospective Léonard de Vinci, 24 octobre 2019 – 24 février 2020, musée du Louvre, Paris. Photo V. De.
JPEG - 111.9 ko
À l’entrée de l’expo-blockbuster Léonard de Vinci, 24 octobre 2019 – 24 février 2020, musée du Louvre, Paris, le 27 novembre 2019 (photo V. De.).


13 réactions


  • oncle archibald 14 avril 10:54

    Je regrette que vous n’ayez pas insisté sur les « restaurations » effectuées sur cette œuvre, tellement importantes au cours des siècles et tout dernièrement par Dianne Dwyer Modestini, qu’on pourrait dire qu’il ne reste pas grand chose de la peinture originale.

    Cette peinture originale semble incontestablement sortie de l’atelier de Vinci mais les parties qui auraient été peintes par la main du grand Maître Léonard seraient la portion congrue, raison des réticences du Louvre pour l’exposer et peut être aussi raison des restaurations effectuées volontairement à outrance pour empêcher d’examiner correctement l’œuvre du XVI eme siècle.

    Cela ressemble fort à une affaire financière bien montée donc, mais qui peut être n’aura finalement pas le succès artistique espéré.


    • Fergus Fergus 14 avril 11:09

      Bonjour, oncle archibald

      « le succès artistique espéré »
      D’autant moins que  Vinci ou pas ce tableau n’a pas grand chose pour séduire.

      Cela dit, ce qui est amusant avec le marché de l’art, c’est le fait que :
      Authentifié de la main de Vinci, il vaut des centaines millions de dollars.
      Peint par de simples « employés » de Vinci dans son atelier, il ne vaut plus que quelques dizaines de milliers d’euros.
      La facture du portrait est pourtant la même aux yeux des spectateurs ! On marche sur la tête !


    • oncle archibald 14 avril 11:15

      @Fergus : je crois que « le marché de l’art » est une vrai marre à crapauds, sert beaucoup à recycler de l’argent sale, sert aussi à spéculer en faisant monter la cote des peintres de façon tout à fait artificielle, bref ... le clair obscur est souvent plus obscur que clair !


    • Fergus Fergus 14 avril 11:16

      « pas grand chose pour séduire »

      Avis personnel, bien entendu. Il est vrai qu’à part La belle ferronnière, je ne suis pas attiré par les toiles de Vinci, pas même par la Joconde.


    • Fergus Fergus 14 avril 11:18

      @ oncle archibald

      Entièrement d’accord avec votre commentaire de 11 h 15. Ce marché est en effet très largement dénaturé par la spéculation et le blanchiment. 


    • Aristide Aristide 14 avril 13:21

      @Fergus

      La facture du portrait est pourtant la même aux yeux des spectateurs ! On marche sur la tête !

      Si on marche sur la tête c’est surement plus de voir ici s’étaler ce poncif éculé du marché de l’art en place d’une vraie analyse de l’œuvre, enfin une vision autre que celle de sa seule valeur marchande.


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 14 avril 15:29

      @oncle archibald « Je regrette que vous n’ayez pas insisté sur les « restaurations » effectuées sur cette œuvre (...) ». Je comprends.
      Merci pour votre retour. smiley


  • Excellent livre de Johan Dreue : LA CABALE ROYALE...


  • Déjà qu’il y a confuSION sur sa date de naissance : 14 ou 15 ? Wikipédia : Léonard de Vinci (italien : Leonardo di ser Piero da Vinci, dit Leonardo da Vinci), né le 15 avril. Astrothème : vendredi 14 avril 1452 (cal. julien). 


  • Qui a raison.Léonard de Vinci (Leonardo di ser Piero da Vinci) né à Vinci le 14 avril 1452 (source pour son heure de naissance : la source indique qu’il est né 3 heures après le coucher du soleil, or à Florence, ce jour-là, le coucher de soleil était à 18h40, il est donc né le 14 avril et non le 15 avril comme l’indiquent par erreurs certaines sources comme Wikipedia)  


  • Et en plus astrothème en fait un TAUREAU... Mystère et BOULE. Je vois quelqu’un avec un tel regard, je m’enfuis illico presto...


  • L'apostilleur L’apostilleur 14 avril 19:34

    @l’auteur 

    Comme pour ajouter à cette triste probabilité d’un faux Léonard de Vinci, un journaliste ajoutait que« ... 50% du marché de l’art moderne est composé de faux ... »

    Réflexion faite, pour tous ceux qui n’envisagent pas d’investir quelques centaines de millions de dollars, ce n’est pas bien grave tout ça. 


  • babelouest babelouest 17 avril 08:31

    En tout cas, la « version Ganay », elle, paraît être un faux : pas du tout le style Vinci, me semble-t-il, pour différentes raisons. Lumières, anatomie curieuse de la main...


Réagir