lundi 19 février - par Sylvain Rakotoarison

Lee Marvin, les Douze Salopards et la Russie

« Dès que les gens voient mon visage sur un écran de cinéma, ils savent deux choses : premièrement, je n'aurai pas la fille, et deuxièmement, j'aurai droit à des funérailles bon marché avant la fin du film. » (Lee Marvin).

L'acteur américain Lee Marvin est né il y a 100 ans le 19 février 1924 à New York (il est mort à l'âge de 63 ans le 29 août 1987 à Tucson, en Arizona, d'une crise cardiaque). Si Lee Marvin ne peut pas vraiment être comparé à une star classique du cinéma américain, il en est cependant l'un des acteurs emblématiques par le côté "dur" des personnages qu'il a incarnés dans de nombreux films, en particulier des films de guerre et des westerns (une soixantaine de films entre 1951 et 1986, et quelques séries télévisées dans les années 1950, à ses débuts).

Un personnage dur, en bien ou en mal, c'est en effet ce que Lee Marvin incarnait la plupart du temps, cette dureté très typique des Américains, celle du cow-boy, pour qui la force, ou l'intimidation, l'emporte sur la raison et les arguments. C'est dans ce genre d'atmosphère que des Présidents américains ont été élus (heureusement, pas toujour), de George W. Bush (face à Al Gore) à Donald Trump (face à Hillary Clinton). Le gueulard préféré à l'intello, l'homme du terrain préféré au candidat de "l'etablishment".

Pendant longtemps, Lee Marvin n'était pas une "star" parce qu'il s'est fait connaître en jouant des rôles de méchants, révélé par Fritz Lang comme un meurtrier sadique qui a défiguré Gloria Grahame avec une cafetière brûlante dans "Règlement de comptes" ("The Big Heat"), sorti le 14 octobre 1953. Il a ainsi eu beaucoup de rôles du "camp du mal", au point que Sergio Leone avait songé à lui pour son célèbre western spaghetti "Le Bon, la Brute et le Truand" (sorti le 23 décembre 1966), dont il aurait été bien sûr la Brute (ce fut finalement Lee Van Cleef qui s'y colla). Ce fut aussi le bandit tueur Liberty Valance dans "L'Homme qui tua Liberty Valance", un très beau western de John Ford, l'une de ses dernières grandes productions (sortie le 12 avril 1962), avec John Wayne et James Stewart. Parmi les rôles de "méchants", il y a aussi ce colonel qu'il a joué, aux côtés de Jack Palance, dans le film de guerre "Attack" de Robert Aldrich (sorti le 19 septembre 1956), dont l'attitude est particulièrement peu morale.

Lee Marvin a évolué ensuite avec des rôles de héros à partir du début des années 1960, ce qui lui apporta un Oscar du meilleur acteur, décerné pour "Cat Ballou", un western comique d'Elliot Silverstein (sorti le 24 juin 1965) où il joua deux personnages en réplique à l'héroïne Jane Fonda. Passé policier dans une série télévisée diffusée sur la NBC entre 1957 et 1960 ("M Squad"), le voici porté en triomphe avec le rôle principal du "film culte" de Robert Aldrich, "Les Douze Salopards" ("The Dirty Dozen") sorti le 15 juin 1967. En somme, il est passé de "salaud" à "salopard" !

Je reviendrai très vite sur les Douze Salopards qui est un film très important et très intéressant. À l'origine, d'ailleurs, le producteur (la MGM) voulait John Wayne dans le rôle phare mais le réalisateur Robert Aldrich voulait absolument Lee Marvin, qui était lui-même un ancien marine et un vétéran de guerre, qui allait recevoir le 18 avril 1966 son Oscar du meilleur acteur (je suppose qu'il a été recruté pour "Les Douze Salopards" avant cette cérémonie des Oscars, mais peut-être pas ?).

Lee Marvin est devenu alors un acteur "classique" dans de belles productions comme "Point de non-retour" (sorti le 31 août 1967) et "Duel dans le Pacifique" (sorti le 18 décembre 1968) de John Boorman ou encore dans le film de guerre "Au-delà de la gloire" de Samuel Fuller (sorti le 28 mai 1980). On peut aussi citer les deux westerns "La Kermesse de l'Ouest" de Joshua Logan (sorti le 15 octobre 1969), avec Clint Eastwood et Jean Seberg, et "Monte Walsh" de William A. Fraker (sorti le 2 octobre 1970), avec Jack Palance et Jeanne Moreau, et ces trois autres films, "Carnage" ("Prime Cut") de Michael Ritchie (sorti le 28 juin 1972), "Gorki Park" de Michael Apted (sorti le 15 décembre 1983), avec William Hurt, et "Canicule" d'Yves Boisset (sorti le 11 janvier 1984), avec Miou-Miou, Jean Carmet, Victor Lanoux, Bernadette Lafont et Grace de Capitani (c'est très rare qu'un réalisateur français recrute un grand acteur américain dont le cachet demandé est souvent dissuasif).

Revenons aux Douze Salopards. On sait que le nombre 7 comme le nombre 12 sont des symboles souvent utilisés. Au cinéma, il y avait déjà "Les Sept Samouraïs" d'Akira Kurosawa (sorti le 26 avril 1954), un film d'anthologie se déroulant dans le Japon médiéval, puis son remake en western "Les Sept Mercenaires" de John Sturges (sorti le 23 octobre 1960), avec Charles Bronson, Steve MacQueen et James Coburn.

Le scénario est assez simple : au cours d'une guerre, un officier constitue un commando de têtes brûlées, des gars qui n'ont plus rien à perdre car ils ont été condamnés à mort. L'idée est de faire une action quasiment suicidaire avec, donc, une forte probabilité que les membres du commando n'en réchappent pas. S'ils en réchappent, ils seront graciés. Dans ce genre d'histoire, "L'Invasion secrète" de Roger Corman (sorti le 16 septembre 1964) bénéficie de l'antériorité sur "Les Douze Salopards", mais c'est ce dernier, excellent film, qui est devenu le standard du genre et le modèle de nombreux autres remakes ou même de suites (dont une avec Lee Marvin et Ernest Borgnine, "Les Douze Salopards 2", en titre original "The Dirty Dozen : Next Mission", un téléfilm d'Andrew V. MacLaglen, diffusé le 4 février 1985).

Le film "Les Douze Salopards" est très long, près de deux heures et demie, mais sans qu'on puisse s'ennuyer. Parmi les acteurs, aux côtés de Lee Marvin, instructeur et chef du commando, il y a ses membres, dont Charles Bronson, John Cassavetes et Telly Savalas dans le rôle du psychopathe inquiétant. Ernest Borgnine est le général Worden très cynique. L'histoire comprend le recrutement, la formation à la dure et la préparation de la mission suicide qui est l'attaque d'un château français où se sont réunis des dignitaires nazis et l'objectif est d'en tuer le plus possible. La scène finale est cette attaque.

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C'est l'idée de tuer le plus possible, sans qu'il n'y ait d'intérêt tactique formel dans la guerre, qui a sans doute fait perdre à Robert Aldrich l'Oscar du meilleur réalisateur pour ce film (qui a eu cependant l'Oscar du meilleur montage), parce que des scènes sont très difficiles à regarder (enfants s'abstenir), avec la volonté de massacrer tous les Allemands repliés dans la cave du château. Robert Aldrich ne voulait pas couper cette scène, car justement, pour lui, la guerre était cruelle et parfois inutilement cruelle, et qu'il fallait la montrer telle qu'elle était, horrible.

Comme très souvent dans un film américain, la morale est "sauve". Ainsi, des douze membres du commando condamnés à mort, onze sont probablement vraiment coupables d'atrocité, mais l'un, joué par Trini Lopez, artiste, a toujours nié être impliqué dans le crime qui l'a fait condamner, et celui-ci se fait tuer avant d'avoir tué le moindre Allemand, il reste donc innocent jusqu'au bout (du reste, Robert Aldrich ne tourna pas cette scène car le manager de l'acteur avait voulu renégocier à la hausse son cachet).

C'est un film qui a eu beaucoup de succès, mais sous deux angles de vue : comme un film de guerre qui montre les horreurs de la guerre (et donc, qui est en fait antimilitariste, voire antiaméricain car les Américains sont montrés comme inutilement cruels), et comme un simple film de guerre, excellent mais très bourrin (au premier degré). "Les Douze Salopards" s'est inspiré d'une nouvelle de guerre au même titre d'Erwin Nathanson (1928-2016) publiée en 1965. Si cette histoire est une pure fiction, l'auteur aurait toutefois entendu parler de ce genre de commando dans la réalité, mais celui-ci n'a jamais été confirmé d'une manière ou d'une autre aux États-Unis.

Pour la petite anecdote, à la fin du tournage, un cocktail était organisé à Londres. Lee Marvin, qui avait trop bu, y a apostrophé un peu trop vulgairement une dame parmi les invités, et celle-ci était la tante de Sean Connery qui a failli casser la gueule à Lee Marvin, retenu de justesse par un producteur qui lui a demandé de l'épargner car Lee Marvin avait encore des gros plans du visage le lendemain matin et il le voulait donc en bon état, ce qui a fait rigoler Sean Connery.

Le film, qui a eu aussi beaucoup de succès en France (la preuve, sa dernière diffusion à la télévision sur le réseau TNT, est récente, le 3 janvier 2024 sur France 3, profitant des vacances scolaires pour le rediffuser en pleine journée, et la chaîne Arte l'a diffusé aussi de nombreuses fois), est une bonne base pour réfléchir sur l'actualité qui ne s'honore pas d'être plus "civilisée" que dans le passé.



Ainsi, l'idée de recruter des repris de justice, des criminels condamnés qui n'ont rien à perdre pour faire la guerre et perpétrer des crimes de guerre fait bien sûr penser à la guerre que la Russie impose à l'Ukraine depuis deux ans et à la Russie qui a recruté de tels hommes pour six mois, dans l'armée russe ou dans des milices de type Wagner, avec au bout, s'ils reviennent vivants, ce qui est d'une faible probabilité, la certitude de retrouver la liberté dans la vie civile (malgré leur lourd passif). C'est pourquoi je recommande ce film qui reste toujours très actuel, hélas, et avoir un regard très lucide (et sévère) sur ce qu'est une guerre, comme l'avait eu Robert Aldrich, excellemment servi par Lee Marvin.


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Sylvain Rakotoarison (17 février 2024)
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