mardi 12 septembre - par gégène

Mais où va l’opéra ?

L'été est la saison des grands festivals musicaux : Jazz, Classique et… Opéra.

Aix en Provence, Orange, Salzbourg, Vérone, Bayreuth et d'autres.

Quand on n'a pas la chance de pouvoir y assister les fesses sur les gradins, on peut se rabattre sur des retransmissions télévisées.

Et on ne perd pas complètement au change, à mon humble avis.

Si, bien sûr, rien ne remplace la présence des chanteurs et des musiciens, les retransmissions apportent une qualité visuelle et musicale le plus souvent toute autre. De plus, les sous-titrages permettent de suivre au mieux le déroulement de l'opéra.

J'appellerais ça une plus-value analytique.

Or, c'est précisément à cause de cette "plus-value" que ce qui semble être un progrès dans cette nouvelle façon de présenter les opéras m'interpelle.

 

De tous temps, ceux-ci étaient mis en scène et costumés conformément à l'époque à laquelle se déroulait l'action. Il est vrai que cela ne demandait pas un immense effort d'imagination.

Voila que depuis quelques années il est devenu de bon ton de transposer l'action à une époque largement postérieure, voire contemporaine, avec les costumes et les décors adéquats.

 

J'ai ainsi vu, à Orange en 2015, Le Trouvère de Verdi, cet opéra que j'adore.

L'action du livret se déroule au XVème siècle. Le metteur en scène l'a resituée pendant la guerre civile espagnole.

Imaginez le Conte de Luna en treillis des années 30.

Sinistre et grotesque à la fois !

D'autant que les interprètes n'étaient guère à la hauteur (sauf, peut-être, Marie Nicole Lemieux).

Peut-être s'agissait-il d'un mix Verdi-Hemingway (Pour qui sonne le glas) !

 

Le procédé devient systématique. Partout quasiment, les opéras passent à la moulinette du changement d'époque.

Ainsi à Bayreuth en 2016, le metteur en scène de Parsifal a "transposé la fable médiévale autour de la Table Ronde de Wagner au XXIe siècle, plaçant l'action dans une église détruite par des bombes au Moyen-Orient, où des moines chrétiens s'occupent de réfugiés de toutes confessions." (La Dépèche.fr 2016/07/26)

 

Pour Rigoletto, cette année à Orange, rien de choquant, l'intrigue ne faisant référence à aucun évènement historique notoire. Le procédé n'a donc pas contrarié la réussite du spectacle qui, porté par un duo d'interprètes enthousiasmants (le baryton Leo Nucci - 75 ans- et la soprano américaine Nadine Sierra), fut quasi totale.

Etait-il cependant nécessaire d'affubler Gilda/N.Sierra, venue espionner, dans la scène finale, son séducteur de comte, d'un magnifique pull jacquard digne des meilleurs catalogues Phildar. Dans le genre discret, on ne pouvait imaginer mieux.

 

Avec Aïda, par contre, c'est carrément un "opéra- lasagne" qui a été présenté par les Chorégies et qui ne risquait pas de rattraper la prestation musicale de l'ensemble, assez quelconque (à l'exception de la Georgienne Anita Rachvelishvili, aussi remarquable vocalement que scéniquement en Amnéris) : défilé sur scène de"spectateurs dans le spectacle" (costumés façon fin XIXème), soldats (de plomb ?) sortis, semble-t-il, des armées napoléoniennes, pour "danser (si on peut dire) le fameux ballet du second acte. Et pour finir, Radames et Aïda "momifiés" sur deux fauteuils monumentaux bien séparés l'un de l'autre, pour interpréter la magnifique scène d'amour finale.

 

Aïda, ARTE nous en a offert une autre représentation quelques jours plus tard, celle de Salzbourg.

Sur le plan musical, aucune comparaison possible : une interprétation de grande classe, avec, notamment, la diva Anna Netrebko, et, sous la direction du maestro Ricardo Muti, un régal de partie orchestrale, dynamique à souhait, nuancée, colorée.

Décors et mise en scène, par contre, laissaient perplexe.

En tout et pour tout une grande boite blanche, qui s'ouvrait ou pivotait. L'époque ? Incertaine mais peut-être, au vu de certains costumes, celle de la révolution iranienne. Le jeu des interprètes ? Statique au possible (Quand ils dialoguaient, c'était à au moins 3 mètres les uns des autres et sans se regarder). Comme s'il s'était agi de composer des tableaux visuels. Mais au fond, était-ce si surprenant au vu de l'identité de la metteur(se) en scène : Shirin Neshat, photographe et vidéaste iranienne.

Une petite surprise, néanmoins : à la toute fin de la sublime scène d'amour finale, les deux héros ont obtenu, ô miracle, le droit de s'effleurer.

 

Et Vérone dans tout ça ?

Vérone, c'est le Woodstock du festival d'opéra. Ici, l'opéra est avant tout populaire, mais toujours de qualité (c'est ici que La Callas s'est révélée).

Ce festival a-t-il pris le virage de la transposition d'époque ?

Tout à fait, et de quelle façon, au vu du Nabucco que nous a offert, une fois de plus, ARTE. 

Cette fois-ci, l'action se déroulait à Milan en 1848 lors du soulèvement contre l'occupant Autrichien.

Sur scène, autour des interprètes principaux, en costumes de ville (de l'époque), se mouvaient dans tous les sens une foule de figurants : soldats avec leurs pétoires, nonnes et infirmières arborant la croix rouge et quantité de manifestants, tandis que retentissaient des coups de canon (avec lueurs synchros - réalisme oblige) et des fusillades. Dans le même temps, chanteurs, chœurs et orchestre interprétaient, magnifiquement d'ailleurs, une histoire se déroulant à Jérusalem et mettant aux prises Hébreux et Babyloniens. Pour ceux qui n'auraient pas bien saisi le côté paradoxal, voire l'incohérence, la retransmission télévisuelle mettait à disposition des sous titrages sans équivoque.

Les spectateurs, eux, italiens pour la plupart, n'en étaient pas moins enthousiastes, devant ce rappel d'une page mémorable de leur histoire, et à l'écoute d'un air "va pensiero" devenu, dans la foulée, un véritable hymne.

 

Cette incohérence est le lot de la quasi-totalité des productions actuelles. Aucun metteur en scène, semble-t-il, n'oserait plus situer l'action d'un opéra à l'époque du livret.

Aussi certains cherchent-ils à gommer ou maquiller, voire récupérer cet anachronisme dont ils portent la responsabilité.

C'était le cas lors d'une production qui a constitué l'évènement de cette saison estivale en France, celle de Carmen à Aix en Provence.

Le metteur en scène, Dmitri Tcherniakov, a fait table rase de l'intrigue initiale (exit Séville, les bohémiennes, les contrebandiers, etc…) pour inventer un nouveau scénario, contemporain celui-ci et quelque peu farfelu, il faut bien l'admettre, basé sur un jeu de rôles qui tourne mal. Les dialogues parlés d'origine ont été totalement remplacés, l'opéra devenant ainsi, à mon sens, une véritable pièce de théâtre où les parties chantées et orchestrales conservées l'apparentent à une espèce de comédie musicale.

L'exercice était brillant et il ne fait aucun doute que ceux (spectateurs) qui ont adhéré ont dû être comblés. Mais il n'est pas sûr que Bizet aurait aimé l'utilisation quasi accessoire qui a été réservée à sa géniale musique.

 

Le virage est pris, cela ne fait plus de doute.

Mais, au fond, est-ce là l'essentiel ?

Chaque nouvelle production d'un opéra donne lieu à de nombreux articles émanant de critiques musicaux avertis.

Est-ce sur la mise en scène qu'ils se penchent prioritairement ? C'est selon !

Celle de Carmen à Aix ne pouvait, bien sûr, être éludée, et elle a été abondamment commentée. Mais dans bien des cas elle n'est qu'évoquée. Décors et costumes, quant à eux, ne le sont que très exceptionnellement.

Ce qui intéresse avant tout ces critiques, ce sont les interprètes et leurs prestations : les aigus du ténor, le timbre de la soprano, les graves du baryton, le legato d'un tel, le vibrato de telle autre, mais aussi un contre-ut raté ou un couac (ça arrive)….voila ce qui est principalement disséqué.

On pourrait penser qu'ils sont pourtant censés analyser et révéler ce que spectateurs, et public en général, n'ont pas su voir ou juger ?

Tout bien considéré, j'ai la nette impression que c'est plutôt l'inverse : pour tous les amateurs d'opéra, pour eux comme pour nous (et pour moi), ce qui importe, avant tout, c'est…la Musique, voix, chœurs et orchestre.



13 réactions


  • sarcastelle sarcastelle 12 septembre 12:43

    L’opéra ne me branche guère, en dehors de quelques morceaux choisis. Cependant c’est depuis plusieurs décennies la même chose avec le théâtre : je sais que je n’irai pas voir Le Misanthrope sans avoir demandé d’abord si c’est celui de Molière ou bien une revisitude par le metteur en scène Duschtroumpf. Dans le second cas je ne me dérangerai pas pour voir Célimène en jean dans son salon aux murs nus et meublé de caisses d’emballage. Je m’en tamponne. 

    .
    C’est en 1966 qu’à la salle des fêtes de Châlons-sur-Marne j’ai vu pour la première fois une pièce ainsi jouée : Georges Dandin. Comme c’est une pièce courte, elle était jouée d’abord en costumes d’époque, puis rejouée à la moderne. Ainsi présenté, c’était acceptable, et même alors une curiosité. On ne soupçonnait pas ce qui nous attendait. 

  • Robert Lavigue Robert Lavigue 12 septembre 13:54

    Tout le monde n’a pas le talent d’un Patrice Chéreau, ni son respect des oeuvres !
    Ce qui était une mise en scène (une petite révolution à Bayreuth en 1976) est devenu un procédé de marketing...
    http://www.slate.fr/story/78656/opera-chereau-ring-wagner


    • gégène 12 septembre 22:43

      @Robert Lavigue

      P.Chéreau est peut-être bien le précurseur. Mais pour ce qui est de « son respect des œuvres », qui peut vraiment le dire ?

      Merci pour le lien. L’article est passionnant.

      Je note tout de même que ce que l’auteur de cet article porte au crédit de P.Chéreau, c’est, non pas la transposition d’époque, mais d’avoir appris aux interprètes à être de véritables acteurs.

      Certains metteurs en scène actuels feraient bien de s’en inspirer.

      Concernant le « procédé de marketing », je suis bien d’accord avec vous.


  • onesime leufeross onesime leufeross 12 septembre 15:31

    J’ai vu hier ou avant hier Hyppolite et Aricie je n’ai pas de mot pour dire mon ennui et ma déception .
    Costard trois pièces et décor de morgue...
    Ce n’est pas la première fois qu’on nous fait le coup.
    j’en ai assez de ces revisitationnitudes qui sont devenues aussi routinières obligées et conformistes que les costumes d’époque.
    J’en ai marre des ces Don Giovanni en Riquet à la Houpe et doudoune pyjama blanche
    J’en ai assez de ces costumiers et décorateurs qui se la pètent et prétendent faire passer au second plan les chefs d’orchestres et les chanteurs....
    ...
    Je n’ai rien contre les moments choisis où on demande à la diva de nous montrer son cul dans des contorsions obligées comme dans l’Hyppolite et Aricie de l’autre soir mais je ne viens pas pour ça.

    Mais que toute cette quincaille et cette esbroufe prétendent œuvrer pour l’émancipation des masses privées d’accès à l’art........
    Je m’insurge !
    .
    J’ai vu de l’Opéra de Lyon Cosi fan tutte et Don Giovanni , moderne , inspiré , plaisant et si juste mais les mêmes passés dans les mains d’un autre metteur en scène ......un naufrage !


  • Fergus Fergus 12 septembre 17:00

    Bonjour, gégène

    Personnellement, j’ai vu « Le barbier de Séville » l’an dernier à l’Opéra Bastille dans la mise en scène de Damiano Michieletto, et c’était un pur régal d’un bout à l’autre. (lien)

    L’action était pourtant transposée à l’époque contemporaine, mais cela semblait presque une évidence tant le livret collait aux personnages dessinés par le metteur en scène et dirigés dans un cadre somptueux et foisonnant.

    C’était la 3e fois que je voyais « Le Barbier » (les deux premières en costumes d’époque), mais jamais le spectacle n’avait été à ce point total. Nul doute que Rossini, volontiers farceur, eût vivement apprécié cette manière de pimenter l’histoire de figurants et de situations pittoresques tout en rendant hommage à sa musique !


    • sarcastelle sarcastelle 12 septembre 19:21

      @Fergus

      .
      Si vous allez à l’opéra Mitterrand, maintenant ! smiley

    • Fergus Fergus 12 septembre 19:35

      Bonsoir, sarcastelle

      Je vais là où je suis certain d’entendre de la bonne musique.

      Qui plus est autant l’Opéra Bastille est laid à l’extérieur, autant la salle est magnifique. Tout le contraire de l’Opéra Garnier dans la salle est à mes yeux trop baroque même si je reconnais que le plafond de Chagall est superbe.


    • gégène 12 septembre 22:45

      @Fergus

      Bonsoir, Fergus.

      Je ne suis pas, par principe, opposé à la« transposition d’époque ». Mais j’ai du mal à la supporter si l’ensemble, livret + mise en scène, ne conserve pas sa cohérence. A cet égard, ainsi que je l’ai écrit, le Rigoletto des Chorégies d’Orange a été, à mon sens, une réussite.

      Il ne faut pas, non plus, que le côté esthétique en souffre. Avec certains décors et certaines tenues (militaires notamment), c’est un peu trop souvent le cas.

      Par ailleurs, la qualité superlative des retransmissions télévisuelles (j’avoue que j’en suis friand), et leurs sous-titrages, permet de se focaliser sur des détails qui échappent aux spectateurs-live, et qui, souvent, n’apportent rien d’utile.


  • laertes laertes 13 septembre 16:08

    @l’auteur : vous me faites un peu trembler quand vous parlez de l’opéra. Vous vous exprimez avec quelquefois les mêmes tics de langage que ces fameux critiques « autorisés » qui ont tant fait pour que l’opéra soit élitiste. L’opéra n’est en aucune manière pour moi un art européen des siècles passés. Ce genre a évolué et on retrouve de très grandes oeuvres de ce style à Broadway et au cinéma. Si Verdi ou Mozart avaient pu, ils auraient eu beaucoup de plaisir à présenter des opéras TV ou cinéma. Quant à l’histoire de l’opéra dit « vivant » il a l’air plus mort que vivant engoncé qu’il est dans ses clichés et ses apprêts. Bien sûr il y a toujours des metteurs en scène égocentriques qui , à défaut de comprendre réellement l’opéra qui est de se mettre au service de la musique se mettent au service de l’effet ridicule déconnecté de l’histoire. Personnellement je trouve qu’ils restent des embaumeurs sans vie et perpétuent cette triste tradition de l’ennui.
    L’opéra est un spectacle vivant mais cela ne veut pas dire qu’il doit rester cantonné à la scène qui on le constate ne fait que le tuer à petit feu. Il y a plus de vie et de force émotionnelle dans le film de l’opéra « West Side Story » que dans tout ce que Chéreau et Boulez ont fait à Bayreuth.


    • gégène 14 septembre 10:14

      @laertes

      Intéressantes, vos remarques  !

      L’opéra ne doit pas être un art figé, vous avez raison. Et il y a, fort heureusement des compositeurs/créateurs d’opéras « contemporains ».

      Mon propos ne visait que les mises en scène « décalées » d’œuvres consacrées.

      Concernant West Side Story, qui n’est rien d’autre qu’une transposition de Roméo et Juliette déjà bien utilisé dans l’opéra  (Gounod), je ne le considère pas comme un véritable opéra.

      L’opéra relève, me semble -t-il, de même que le théâtre, de la scène et non du grand écran. C’est en cela qu’il reste vivant. Ai-je tort ?


  • baldis30 13 septembre 21:51

    bonsoir,

    dans son ouvrage littéraire « A travers chants » Hector Berlioz se plaignait déjà des comportements des metteurs en scène ( outre celui des divas..).

    les réussites de transposition sont rares, il y a eu un échec retentissant avec la Traviata de Ségolini à la Fenice ; ce n’est pas le seul . Il y a trois ans à Avignon un deuxième acte de Travaita comme je ne l’ avais jamais entendu chanté (Cioffi, Barrard) ... lamentable mise en scène se passant rue Lauriston de sinistre mémoire .

    De la part des metteurs en scène Il y a un manque de respect d’une forme de patrimoine tout aussi respectable que celui d’un musée de peinture ou de sculpture. Accepteriez vous qu’une reproduction du David se retrouvât désossé, de la Cène réduite à une beuverie, de la Ronde de nuit surchargée de l’enseigne du one-two-two avec des uniformes allemands .... etc ....

     Comment voulez-vous assimiler des personnes d’une culture différente su en même temps vous n’êtes pas capables de présenter ce que vous avez de tradition ?


  • Crab2 14 septembre 11:33

    Mozart éternel

    Au-delà du Répertoire Étranger à toute pétrification du langage, l e " Drame - J oyeux…

    https://laicite-moderne.blogspot.fr/2017/09/mozart-eternel.html




  • Antoine 17 septembre 14:56

    Une mise en scène avec costard-cravate ou autres accoutrements modernes parait souvent absurde pour les œuvres du passé qui reflètent une réalité sociale d’autrefois. Remède quand cela est nécessaire : s’asseoir dans son fauteuil et fermer les yeux...


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