mercredi 4 novembre 2020 - par Sylvain Rakotoarison

Marlène Jobert, la conteuse entourée de ses 80 flammes

« Un jour, j’ai récité un poème à mon père. Là, j’ai vu dans ses yeux que ça lui faisait plaisir. Ça a été pour moi un véritable déclencheur. Pour la première fois, j’éprouvais le plaisir d’être reconnue et appréciée. Cela a probablement été l’origine de ma vocation d’actrice. » (Marlène Jobert, "France Dimanche", le 17 décembre 2010).

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L’actrice Marlène Jobert fête ses 80 ans ce mercredi 4 novembre 2020. 80 ans ! Ainsi connu, cet anniversaire choque par l’âge si canonique de celle dont l’image reste synonyme de jeunesse souriante. Sa relative discrétion dans l’espace public depuis une trentaine d’années contribue sans doute à ce "choc" du temps qui passe. Lorsqu’on côtoie tous les jours des proches pendant des décennies, on ne les voit pas vraiment vieillir, car l’avancée du temps est parallèle et simultanée. Lorsqu’on retrouve un ami qu’on n’a pas revu depuis des décennies, le choc peut être rude. Ou pas.

Pour Marlène Jobert, le choc n’est pas rude car elle n’a pas vraiment changé. Elle est d’abord une voix, une voix émue et émouvante, une voix si indispensable. Elle est aussi une beauté, une beauté non exubérante mais réelle, une beauté de timidité. Un joli minois, des taches de rousseur qui lui confèrent (conféraient ?) le petit plus pour tomber définitivement sous son charme, nourri par un sourire irrésistible et le regard associé. Un corps évidemment, qui pourrait être celui d’un sex symbol (désolé pour mon anglicisme), et pourtant, le mental devait être à mille lieues de cette figure du sex symbol.

"Paris Match", qui lui a rendu hommage lors de la sortie de son autobiographie ("Les Baisers du soleil", éd. Plon, 2014), décrit ainsi Marlène Jobert, « l’icône mutine des seventies » : « Aussi rare que discrète, [elle est] l’une des artistes les plus appréciées et les plus respectées de son époque. Gracieuse, douce et faussement candide, cette égérie des seventies a insufflé un vent de fraîcheur dans le milieu du septième art. » (Sarah Louaguef, le 4 novembre 2014).

Elle a joué avec les plus grands acteurs, de Lino Ventura à Jean-Paul Belmondo, en passant par Yves Montand, Gérard Depardieu, Annie Girardot, même avec Charles Bronson. Elle a été dirigée par de grands réalisateurs comme Jean-Luc Godard, Michel Deville, Yves Robert, Louis Malle, Michel Audiard, René Clémeent, Jean-Paul Rappeneau, Philippe de Broca, Claude Chabrol, Maurice Pialat, Remo Forlani, Robert Enrico, Claude Goretta, Yves Boisset, Claude Lelouch, Didier Kaminka, etc.

Marlène Jobert

Elle a participé à de nombreux grands films, comme "Alexandre le Bienheureux" (1967), "Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages" (1968), "Dernier domicile connu" (1970), "Les Mariés de l’an II" (1971), "Nous ne vieillirons pas ensemble" (1972), "Julie pot de colle" (1977), "Les cigognes n’en font qu’à leur tête" (1989), son dernier film, etc. Les années 1970 furent fastes, la trentaine, elle a ébloui tous les écrans des salles de cinéma de son éclat humain.

Loin du star-system, Marlène Jobert a finalement tourné peu de films, malgré son grand succès, seulement une trentaine, un peu plus d’une quarantaine si l’on compte les téléfilms, et si elle a reçu un César, c’est vraiment du bout des lèvres, sur le tard, en 2007, un César d’honneur, comme si l’on l’enterrait déjà.

S’il fallait n’évoquer qu’un seul film, je sortirais des sentiers battus et je proposerais "L’Amour nu", réalisé par Yannick Bellon et sorti le 7 octobre 1981. Je me souviens l’avoir vu en salle mais je ne sais pas s’il est accessible aujourd’hui. Film confidentiel, il n’a pas dû avoir beaucoup de succès commercial et pourtant, on pouvait y percevoir la Marlène Jobert touchante, émouvante, tout en finesse, tout en délicatesse.

L’histoire est déjà importante. Elle pourrait être aujourd’hui très banale, mais il y a une quarantaine d’années, c’était, à ma connaissance, la première fois que le cinéma s’intéressait pleinement, franchement, à l’un des faits de société les plus terribles : que faire lorsqu’on apprend qu’on a le cancer ? qui plus est, à une époque où le diagnostic valait souvent condamnation. Ce qui, aujourd’hui, est heureusement moins vrai avec les progrès très importants de la médecine en cancérologie.

Marlène Jobert, le personnage principal, joue la jeune femme seule qui apprend qu’elle a un cancer, et rencontre un homme. Cet homme, d’ailleurs, est joué par le rêveur artiste Jean-Michel Folon, à ma connaissance, sa seule participation au cinéma (renseignements pris, il a joué dans trois autres films, dont un de Michel Polac, mais pas un premier rôle comme ici).

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Pourquoi Marlène Jobert a-t-elle arrêté le cinéma ? Probablement à cause de son instinct maternel. Dans une interview qu’elle a accordée aux éditions Charleston en 2014, elle confiait ainsi : « Je suis une mère fusionnelle, je le confesse ! J’ai toujours eu du mal à quitter Eva et Joy [ses filles jumelles, nées le 6 juillet 1980]. Je partais pour les tournages avec des semelles de plomb ! Le jour où j’ai décidé d’arrêter ma carrière d’actrice, ce jour-là, Eva et Joy m’avaient emprisonnée dans leurs petits bras pour m’empêcher de partir… Arrivée en bas de l’immeuble, je suis remontée leur dire que le film que je tournais serait le dernier. Et j’ai tenu parole. ».

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Dans cet entretien, elle a ajouté : « Je me suis reconnue aussi dans le personnage de Simone de Beauvoir, en particulier pour cet énorme appétit de liberté. Quand elle arrive à Paris, à 19 ans, dans son appartement, libre comme l’air, et loin du regard maternel qui la surveillait… J’avais l’impression de me revoir, moi à 17 ans, à Dijon, quand toute la famille a accompagné mon père militaire muté à Madagascar [c’était en 1947-1948…]. Et que j’ai respiré enfin, loin des interdits ! C’est alors que ma vie a commencé… ».

Si elle a disparu des radars du cinéma, c’est donc parce que la maman l’a emporté sur l’actrice, et aussi parce qu’elle a fait autre chose, elle s’est consacrée à d’autres activités. Elle a enregistré quelques disques dans les années 1980, avec quelques chansons à succès, comme "Hey, Amore !".





Mais son activité principale depuis plusieurs décennies, c’est conteuse. Cela rejoint les rêves de Folon ! Elle est conteuse pour les enfants. Elle a écrit et lu une vingtaine de livres audio qu’elle a enregistrés, qui ont eu un très grand succès. Elle en a vendu plus de 15 millions d’exemplaires dans le monde !

En 2014, avec son autobiographie (citée plus haut), Marlène Jobert s’est confiée plus que d’habitude, elle qui était d’habitude très réservée, au point de démentir un article assez fumeux qui, non seulement, évoquait une "liaison" avec le Président Valéry Giscard d’Estaing, mais qui avait en plus laissé entendre que ses filles était issues du locataire de l’Élysée !

On lui a également prêté une "liaison" avec Johnny Halliday, ce qui l’a fait réagir le 26 septembre 2018 : « On avait des affinités, on n’avait pas besoin de se parler. J’étais très touchée mais cette amitié n’a pas eu l’occasion de s’épanouir. » (dans "Gala"). C’est vrai que dans ce domaine comme dans les autres, on ne prête qu’aux riches !

Le 13 octobre 2017 sur Europe 1, elle a aussi annoncé que sa fille Eva Green, actrice (connue dans "Miss Peregrine" de Tim Burton), a été, elle aussi, une victime du prédateur sexuel Harvey Weinstein qui a beaucoup insisté pour coucher avec elle : « Elle ne répondait pas (…). Elle était un peu intimidée, ce type avait tellement de pouvoir ! De pouvoir sur tout le cinéma ! Il a dû lui mettre tellement de bâtons dans les roues, car il était vexé (…). C’était difficile, [elle] a mis du temps à s’en remettre, elle préfère oublier et ne pas en parler aujourd’hui. (…) Il l’a menacée de la détruire professionnellement (…). Car si le gros porc avait été évincé par sa victime, pour se venger, il interdisait [aux réalisateurs] de la choisir. Donc réagir brutalement pour une jeune actrice, c’était aussi se mettre en danger, être rayée des listes (…). À l’époque, j’avais été tellement horrifiée, scandalisée, que je voulais faire quelque chose, mais ma fille m’a dit : "Surtout pas ! Tu ne peux pas savoir tout le mal dont il est capable". ».

Si Marlène Jobert est autant maternelle, autant maman conteuse, c’est sans doute à cause de son enfance. Le 17 décembre 2010 à "France Dimanche", Marlène Jobert a en effet raconté qu’elle avait eu une enfance difficile avec ses parents : « C’est vrai que, gamine, j’ai subi des humiliations qui m’ont fait perdre le capital minimum de confiance en soi pour se sentir bien dans sa peau. Aujourd’hui encore, j’en garde des séquelles. (…) Je me suis peu à peu réconciliée avec la vie. J’ai gagné en sérénité. Mais je doute encore énormément de moi. » (propos recueillis par Daphné de Givry). Et c’est probablement la raison qui a fait qu’elle jouait aussi "vraie", dans une timidité émouvante.

Toujours focalisée sur les enfants, Marlène Jobert ? Oui. Lors du premier confinement, elle avait réussi à convaincre son éditeur (les éditions Glénat) de mettre gratuitement à la disposition des enfants, pendant une durée donnée, quelques-uns de ses livres parlés pour leur permettre de passer le temps tout en se divertissant et en se cultivant (sur le site Idboox). Je ne sais si elle a pu renouveler l’initiative avec ce second confinement, en sachant que les enfants, au contraire du premier, doivent maintenant continuer à aller à l’école.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 novembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu

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Pour aller plus loin :
Marlène Jobert.
Jean-Michel Folon.
Henri Verneuil.
Wladimir Yordanoff.
Jean-Luc Bideau.
Bourvil.
Michael Lonsdale.
Claude Chabrol.
Charles Denner.
Annie Cordy.
Vanessa Marquez.
Maureen O'Hara.
Ennio Morricone.
Zizi Jeanmaire.
Yves Robert.
Suzanne Flon.
Michel Piccoli.
Jacques François.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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14 réactions


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 4 novembre 2020 12:23

    Rhaaa dans « les mariés de l’an II » ...


    • velosolex velosolex 5 novembre 2020 10:25

      @Aita Pea Pea
      Elle était bandante, une qualité que n’apprend aucune école de cinéma. Ca et un bon coup de piston, et l’on se retrouve en haut de l’affiche.
      C’est pas plus difficile que ça. Les trois quart de cette caste de privilégiés sont issus de la même filiation familiale. Le monde du spectacle est quelque peu incestueux. Beaucoup plus que celui des caissières de supermarché, dont le renouvellement est remarquable. Les gamins Gainsbourg, gainbarre, Doillon, Souchon, Delon, Higelin.....Etc...Mon expérience au cinéma a duré trois jours. Le tourage de « l’apprenti salaud » de Deville, où j’étais figurant. Juste assez de temps pour apprécier l’argent fou, le temps proustien du tournage où rien n’avance, tout le monde dit son mot.
      C’était cool, il faisait beau. J’avais vingt ans, et Marlène Jobert ne racontait surement pas encore des contes pour les gosse, juste attentive aux flammes qui l’encerclaient. J’ai mangé à tort le steak de Piéplu à l’heure du déjeuner, et on m’a jeté. J’ai entendu dire qu’un certain président de la république en avait fait son égérie, et lui avait donné des diamants d’Afrique, (ce dernier détail étant de mon invention) mais tout ça tient de la rumeur perfide. Inutile de se faire tout un cinéma !


    • nono le simplet nono le simplet 5 novembre 2020 10:34

      @velosolex
      Elle était bandante, une qualité que n’apprend aucune école de cinéma.

      salut
      je la conserve en mémoire comme une des actrices les plus sensuelles de cette époque avec une autre dans un genre totalement différent, Bernadette Laffont et l’immense Gina ... à l’époque Brigitte, Sophia ... me laissaient de glace
      et tu as bouffé le steak à Pieplu smiley


    • velosolex velosolex 5 novembre 2020 11:59

      @nono le simplet
             Normalement, avec les pôtes et la fille que j’avais rencontré, bien qu’étant pas Marlène Jaubert, et qui me faisait rêver, on aurait du manger les sandwich réservé aux figurants ; Mais à cette époque là on croyait encore à la lutte des classes, à l’action révolutionnaire. C’est pour ça qu’on a pris place dans la barnum réservé à l’équipe de tournage. Derrière nous les beaux sommets des alpes nous tournaient la tête. Un peu le shit aussi. 

      On a mangé tranquillement l’entrée, une salade niçoise bien fraiche, en attendant la suite. Le temps était encore de notre coté, comme aurait dit Bob Dylan. Mais c’était limite. La bouteille de Saint-Emilion était déjà à moitié vide quand le steak frites est arrivé dans mon assiette. Le steak je l’avais demandé saignant, et non à point, et on peut dire que c’était bien vu. Comme ça, j’ai eu le temps de le déguster tranquillement au lieu de le morfler à toute vitesse comme les trois autres. Voilà ce que ça coute d’être trop exigeant sur le temps de cuisson !

      Ils étaient quatre, marchant l’un derrière l’autre, comme sur la pochette du disque « Abbey road » des Beatles. On a reconnu bien sûr Claude Piéplu et Robert Lamoureux dans leur costar de notaire, et puis l’instit au chapeau cloche en rupture de classe.

      Ils semblaient chercher leur place.

      Un moment, Claude Piéplu est parti en exploration entre les tables, et a effleuré la notre, avant de repartir découragé.

      Moi, quand je m’aperçois qu’un restaurant est plein, je vais tenter ma chance ailleurs.

      Mais ils revinrent avec un cuisinier, immense, en toque blanche, étonnant de présence dans son déguisement. Pourtant c’était pas un acteur, juste un gars énergique qu’aurait crevé la pellicule sur un plateau de tournage.

      Mais qui gâchait son talent, et trahissait la cause du peuple, étouffant la révolution dans l’œuf, un vrai valet du patronnât !

      On le vit compter rapidement les places, une louche à la main, sans avoir besoin de s’y reprendre trois fois. Non, il n’y avait pas d’erreur, aucune table ne manquait.

      Comment a-t-il fait pour nous repérer tout de suite, nous désignant du doigt, lui qu’était même pas du métier du cinéma et de l’esbroufe.

      Bah, c’était pas la peine de discuter ! On a bu un dernier verre, puis on s’est essuyé la bouche avant de décamper, pour montrer qu’on était bon joueur.

      C’en était bien fini pour le cinéma.

      Les carrières sont parfois bien courtes, dans cette foire aux illusions. Vous connaissez la chanson : Empereur le matin, mendiant le soir…Tout un tas de contes des mille et une nuits finissent comme ça. Bien marris de se retrouver au matin, une poignée de sable filant entre les doigts

      On n’avait même par eu le temps de rêver au haut de l’affiche, qu’on était déjà le cul par terre.

      Et même pas eu le temps de manger le dessert ! Mais ça fait quand même des beaux souvenirs de tournage, mieux que le dernier tango à paris



    • nono le simplet nono le simplet 5 novembre 2020 12:40

      @velosolex
      merci pour ce récit haut en couleurs qui me fait rigoler derrière mon écran à gorge déployée ... quel superbe souvenir que tu nous fais partager ... quel superbe outrage d’une jeunesse insouciante et iconoclaste ...


    • velosolex velosolex 5 novembre 2020 13:13

      @nono le simplet
      Salut
      En ce temps là t’en souviens tu mon âme
      l’époque était moins covid qu’aujourd’hui. 
      Et merde on avait vingt ans. 


  • jakem jakem 4 novembre 2020 13:24

    Une jolie rouquine, séduisante, qui a pris sa vie en mains et réussi sa reconversion.

    Mes hommages distinguées, Madame !


  • troletbuse troletbuse 4 novembre 2020 15:55

    La copine à Giscard, je crois. Les anciens présidents n’avaient pas, eux, de relations équivoques..


  • raymond 4 novembre 2020 17:08

    Je l’ai entendue dans diverses émissions, elle est brillante calme et réfléchie, je dirais : « une belle personne »


  • ETTORE ETTORE 4 novembre 2020 21:48

    J’ai mis une étoile à Rakoto..

    Parce que je ne peux pas en offrir un collier à cette belle artiste, qui mérite toutes celles du firmament.


  • ETTORE ETTORE 4 novembre 2020 22:29
    Aita Pea Pea 4 novembre 22:18

    @ETTORE

    Très joliment dit .

    ______________________________________________________
    J’ai des souvenirs, ou j’avais gravé.....Dans le bois du banc de classe....
    « Cherche rousse aux yeux verts »
    Voyez, ça remonte à très loin mon « admiration » pour cette femme.

  • buratino buratino 6 novembre 2020 10:02

    Ma che bella


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