samedi 20 juin - par Sylvain Rakotoarison

Petit tour du cinéma français d’Yves Robert

« Aussitôt, joignant le geste à la parole, saisissant son rejeton par le bras et le faisant pivoter devant lui, il lui imprima sur le bas du dos, avec ses sabots noirs de purin, quelques cachets de garantie qui, pensait-il, le guériraient pendant quelque temps du désir et de la manie de chiper des boutons dans le "catrignot" de sa mère. » (Louis Pergaud, "La Guerre des boutons", 1912).

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Ce vendredi 19 juin 2020, c’est le centenaire du réalisateur français Yves Robert. Mort subitement le 10 mai 2002 à Paris, mari de Danièle Delorme pendant presque un demi-siècle, il a été plus souvent acteur au cinéma et comédien au théâtre que réalisateur, avec son physique assez caractéristique. Il englobait beaucoup de "fonctions" cinématographiques puisqu’il a aussi souvent été son scénariste et son producteur. Mais c’est bien au réalisateur Yves Robert que je veux m’intéresser ici car il me semble que, comme quelques autres de son époque, il est très représentatif du cinéma français des années 1960, 1970 et 1980, surtout des comédies françaises avec des dialogues très marquants et des acteurs particulièrement vivants.

C’est donc ce petit tour que je propose ici, un choix pas forcément arbitraire mais assurément subjectif de ses films qui m’ont marqué.

Et le premier, bien sûr, c’est son adaptation du fameux livre de Louis Pergaud, "La Guerre des boutons", sortie le 18 avril 1962 avec notamment Jacques Dufilho, Michel Galabru, Jean Richard, etc., mais ce sont les enfants qui ont fait toute la richesse du film. La prestation de Martin Lartigue (en Petit Gibus), petit-fils du célèbre photographe Jacques-Henri Lartigue, a été assez exceptionnelle avec son mémorable : « Si j’aurais su, j’aurais pô v’nu ! » (le frère aussi a joué dans le film, ainsi que le fils d’Yves Robert, Jean-Denis). L’idée de représenter les mômes nus, pour éviter de se faire "chiper" les boutons a été assez osée (cela explique pourquoi le film n’a pas été diffusé aux États-Unis) et on peut assurément affirmer que les scènes en question ne pourraient plus passer la convenance sociétale de nos jours.

Au-delà de l’œuvre d’origine, le film est en partie autobiographique avec du vécu du réalisateur lorsqu’il était lui-même gamin. C’était le meilleur moyen de rendre vivante cette époque (dans le même style que "Le Petit Nicolas" de Goscinny et Sempé). On ne parle jamais mieux que de ce qu’on a vécu soi-même.

Comme dans d’autres films (la série Pagnol par exemple), Yves Robert plonge le spectateur dans une époque révolue qu’on pourrait peut-être regretter pour se dire, pour les plus anciens, que "c’était le bon vieux temps", mais est-ce si sûr ? Ce n’est pas le sujet, le sujet, c’est finalement une chronique sociale et un témoignage précieux du temps qui passe, mieux qu’une photographie figée, et parfois, plus parlant qu’une description littéraire.

L’œuvre originale (le livre de Louis Pergaud) est tellement passionnante à lire qu’il faut vraiment éviter de regarder le film avant la lecture, car l’intérêt de celle-ci est justement de développer l’imaginaire et, pourquoi pas, de revoir des scènes de sa propre enfance, même si pour certains, elle est beaucoup plus récente, les batailles de Clochemerle version enfants sont finalement courantes dans la vie d’un enfant, même en milieu urbain.

C’est d’ailleurs ce qu’Yves Robert disait lui-même pour présenter son film : « J’ai fait mes "humanités" à la communale. Les bandes et les bagarres, je connais. La lutte des classes, la lutte pour la différence, la lutte pour une vieille et sombre histoire du passé. Il y a toujours eu ça, et il y a encore ça, pas seulement de village en village, mais de trottoir à trottoir… J’ai bien peur qu’aujourd’hui, dans certaines banlieues, "la guerre des boutons" soit plus violente. (…) Je suis un des enfants de cette "guerre" et je crois bien que tout le monde s’y retrouve en voyant le film. ». Et ce n’était pas anodin s’il parlait de la "République des enfants" puisqu’ils ont même voté un impôt révolutionnaire (ou pas). Et un gamin qui dit à Lebrac, au détour d’une conversation : « Tu fais honte aux pauvres, Lebrac ! C’est pas républicain, ça ! ».

Ce fut un éclatant succès en salle, le plus grand d’Yves Robert, avec plus de 10 millions d’entrées, ce qui a pu financer la société de production de Danièle Delorme et Yves Robert. C’est un succès qu’on peut justement expliquer par cette identification. Il serait intéressant d’ailleurs de savoir si les "djeunes des banlieues" peuvent aussi s’identifier dans ce film, je crois connaître la réponse mais ce n’est pas le sujet ici. Une explication complémentaire à ce succès, c’est justement de s’être écarté du livre d’origine.



Je continue mon petit tour, je laisse de côté Petit Gibus devenu Bébert Martin dans "Bébert et l’omnibus" (1963) et quelques autres et je m’arrête à "Alexandre le bienheureux" sorti le 9 février 1968, chronique sociale qui fait en quelque sorte l’apologie de la paresse, ou, du moins, qui fustige les cadences infernales (et il est d’avant mai 68 !). Le personnage principal est Philippe Noiret, agriculteur fatigué qui décide (après la mort de sa femme) de se reposer, ce qui met en émoi tout le village. Au-delà de ce premier premier rôle pour Philippe Noiret, on peut remarquer notamment la très sensuelle Marlène Jobert. La musique a été confiée à Vladimir Cosma qui a souvent collaboré avec Yves Robert (treize fois).

Vient ensuite la série de deux comédies françaises bombardant Pierre Richard dans le rôle de star (Claude Rich et Jean Lefebvre avaient aussi été envisagés) : "Le Grand Blond avec une chaussure noire" sorti le 6 décembre 1972 et "Le retour du Grand Blond" sorti le 18 décembre 1974. Autour du personnage principal, Pierre Richard, musicien pris pour un agent secret, son copain Jean Carmet, la très belle Mireille Darc (cela aurait pu être Anny Duperey), mi-amoureuse mi-allumeuse, et toute la hiérarchie militaire, Jean Rochefort, Michel Duchaussoy, Jean Bouise, Paul Le Person et Bernard Blier (ce dernier seulement dans le premier film, à son grand regret).

Un savant dosage entre parodie de film d’espionnage et comédie absurde. Servant l’excellent jeu des acteurs, un scénario de Francis Veber et une musique essentielle de Victor Cosma. On voit l’importance du duo comique entre Bernard Blier et Pierre Richard. L’absence de Bernard Blier dans "Le retour" est sensible et regrettable car Pierre Richard devient la seule figure comique majeure alors que leur duo tenait bien la route (Bernard Blier aurait voulu prendre part à ce second film mais le scénario le rendait mort). Le premier film se repose sur l’article 9 du code civil qui explique que "chacun a droit au respect de sa vie privée". Il y a une scène cocasse où Jean Carmet se croit fou en voyant chez son ami Pierre Richard des cadavres partout, dans tous les recoins de l’appartement…

Arrive maintenant une nouvelle série très comique, chronique sociale légère, "Un éléphant, ça trompe énormément" sorti le 22 septembre 1976 et "Nous irons tous au paradis" sorti le 9 novembre 1977. Les deux films, scénarisés par Jean-Loup Dabadie (mort récemment, le 24 mai 2020) et mis en musique par Victor Cosma, tiennent sur une bande de quatre potes dont trois sont déjà …hélas au paradis (Guy Bedos récemment, le 28 mai 2020) : Jean Rochefort, Victor Lanoux, Guy Bedos et Claude Brasseur. Chacun vit une situation affective difficile. La "scène culte" de Guy Bedos en train de se disputer avec sa mère possessive Marthe Villalonga est succulente, d’autant plus qu’elle était crédible malgré la très faible différence d’âge (deux ans pour une génération !). Danièle Delorme joue la femme de Jean Rochefort, Anny Duperey sa maîtresse. À la suite d’un enchaînement hasardeux, Jean Rochefort se retrouve près du vide comme un candidat au suicide en haut d’un immeuble, et se fait cueillir par les pompiers (celui qui les alerte est Jean-François Derec).

Gardant le principe d’une narration en off du héros : « N’écoutant que son courage, qui ne lui disait rien, il se garda bien d’intervenir. » (citation de Jules Renard), Yves Robert a gardé son équipe qui fonctionnait bien (Jean-Loup Dabadie au scénario, Victor Cosma à la musique, Jean Rocherfort dans le premier rôle), pour son "Courage fuyons" sorti le 17 octobre 1979. Le film fait vivre le duo Jean Rochefort et Catherine Deneuve. Parmi les personnages secondaires, on peut noter Dominique Lavanant (la femme de Jean Rochefort dans le film), Michel Aumont et Gérard Darmon. C’est encore une chronique sociale qui traverse la crise de mai 68.

Toujours avec Victor Cosma à la musique, Yves Robert a fait deux autres films séries pour l’adaptation d’œuvres autobiographiques de Marcel Pagnol : "La gloire de mon père" sorti le 29 août 1990 et "Le château de ma mère" sorti le 31 octobre 1990 (la même année, donc). J’ai beaucoup aimé ces deux films lors de sa première vision, car on s’installe rapidement dans le contexte de l’auteur (mais je conseille de lire Pagnol avant de regarder ces films). Étrangement, regarder de nouveau ces films ne m’apporte plus de plaisir, peut-être parce que je ne suis pas du coin ?!

J’ai gardé pour la fin (tout en respectant l’ordre chronologique) le film que je considère comme le meilleur d’Yves Robert avec toujours le trio gagnant : Jean-Loup Dabadie au scénario, Victor Cosma à la musique et Jean Rochefort dans le rôle principal, toujours avec la voix narrative : "Le bal des casse-pieds" sorti le 12 février 1992, qui est un petit bijou d’humour et de tendresse. Inutile de dire que le spectateur s’identifie assez facilement au héros dans la détection des emm@rdeurs dans la vie.

Jean Rochefort est un vétérinaire et il se fait la liste de tous les casse-pieds, sa sœur Hélène Vincent toujours après lui, son client, Jean Carmet, possesseur d’un chien puis de deux, de cinq, de toute une flopée de chiens, qui veut absolument l’inviter chez lui (excusez-moi, pas ce jour-là, j’ai un enterrement), et puis enfin, le grand amour arrive avec Miou-Miou. On retrouve aussi la bande qui a fait la réussite de "Un éléphant…", avec Guy Bedos, Claude Brasseur et Victor Lanoux, il faut rajouter aussi Michel Piccoli (un homosexuel), mort récemment (le 12 mai 2020), et Jacques Villeret (ami du héros et présentateur de météo), également Valérie Lemercier, Sandrine Caron, Odette Laure, Véronique Sanson, etc.

Une scène précieuse, quand Miou-Miou et Jean Rochefort se retrouvent dans un bar. Manque de bol, une bande de potes arrive et envahit leur espace, ils ne peuvent plus avoir d’intimité, et petit à petit, ils se mettent à parler comme eux (qui ont la caractéristique de ne pas terminer leurs mots). Mais j’ai oublié de citer aussi Jean Yanne, qui ne fait qu’une furtive apparition mais essentielle, à la fin du film. Les deux amoureux prennent l’avion mais Jean Yann est placé au siège central, les séparant. Dommage pour un voyage d’amoureux. Jean Yann campe son refus de changer les places parce qu’il est dans son bon droit, et il est emm@rdeur jusqu’à la fin, jusqu’aux frites qu’il se permet de chiper à son voisin, vu qu’il ne les finit pas.

Découvreur de talents, Yves Robert l’a été avec Anny Duperey, Pierre Richard, et il a même donné son premier rôle principal à Louis de Funès dans "Ni vu, ni connu" sorti le 23 avril 1958 (aux côtés de Claude Rich et Moustache). Comme le montre "Un éléphant…" et sa suite, Yves Robert n’a jamais mieux réussi que lorsqu’il s’éclatait avec une bande de copains. Ce n’est pas pour rien qu’il a cette inscription sur sa tombe au cimetière du Montparnasse : "Un homme de joie". Ils se sont d’ailleurs presque tous retrouvés là-haut, mais heureusement, ici-bas, il reste les enregistrements vidéos et la possibilité de revoir ses films jusqu’à la fin …des temps.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 juin 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Yves Robert.
Suzanne Flon.
Michel Piccoli.
Jacques François.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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2 réactions


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 20 juin 23:09

    Bah ...un cinéaste populaire ...c’est donc mal .


  • ETTORE ETTORE 20 juin 23:35

    Je ne sais pas, je ne sais plus.....Je suis étourdi..... abasourdi...subjugué, par l’immensité intellectuelle de Rakoto 2.0, qui lui permet, tel un électricien sans peur et sans reproche, de bricoler toutes les connectiques de l’ordinateur des connaissances de ce monde, sans débrancher quoi que ce soit, quitte à faire griller la mémoire.


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