jeudi 29 juillet - par Sylvain Rakotoarison

Pierre Vidal-Naquet, historien dans la cité, dans un tourbillon écumeux

« Finalement, la campagne fondamentale est, à l’heure actuelle, tout ce qui se fait dans le sens d’un refus de l’autorité. Il y a dans ce pays une formidable capacité de refus de l’autorité et je crois que la lutte contre le militarisme est un aspect de ce mouvement anti-autoritaire. Si j’ai dénoncé le militarisme des organisations de gauche, c’est parce [qu’elles] sont à bien des égards des organismes autoritaires. » (Pierre Vidal-Naquet, juin 1973).

L’historien Pierre Vidal-Naquet est mort il y a exactement quinze ans, le 29 juillet 2006 à Nice. Il venait d’avoir 76 ans (né le 23 juillet 1930 à Paris). Il avait choisi son épitaphe, "historien dans la cité", qui définissait assez précisément l’homme qu’il avait été, un chercheur et universitaire, avec la rigueur scientifique, du moins la rigueur que peut imposer une science comme l’histoire, mais aussi un citoyen complètement immergé dans la société et le monde, un militant des libertés, qui combattait toute sorte d’oppression, de totalitarisme, de torture, etc.

À ce titre, il était peut-être plus un "intellectuel" dans son sens commun qu’un "simple" historien, d’autant plus qu’il était spécialiste de l’histoire gréco-latine et ses combats étaient très contemporains (la création d’un État palestinien, l’indépendance de l’Algérie, la résistance contre le régime des colonels en Grèce, etc.). Plus généralement, il était antimilitariste. Il s’était aussi engagé contre la politique qu’il jugeait belliciste d’Israël et de son gouvernement, dirigé par Ariel Sharon, en particulier lors de l’intervention contre le Sud du Liban.

Ce petit homme hésitant, à l’apparence modeste et attaché au sujet qu’il présentait, je l’avais rencontré dans un obscur amphithéâtre universitaire, un soir à Grenoble, au début des années 1990. Il y donnait une conférence sur les institutions romaines et grecques et sur les leçons que l’on pouvait en tirer aujourd’hui. Il n’y avait pas beaucoup de monde pour l’écouter, surtout des curieux et des passionnés, des érudits et des retraités, et tous étaient très attentifs. Plus que ses étudiants.

Les parents de Pierre Vidal-Naquet sont morts tous les deux dans les camps d’extermination, à Auschwitz. Toute sa vie, l’historien, qui était adolescent pendant cette période noire, a inlassablement poursuivi son combat contre les révisionnismes, et aussi contre toutes les atteintes aux libertés et contre toutes les discriminations. Il a été l’un des premiers à avoir publié en février 1979 un argumentaire nourri contre les thèses négationnistes de Robert Faurisson (qui avait été son condisciple en khâgne). De ce fait, il s’est opposé en 1990 à la loi Gayssot, considérant que la vérité historique était toujours en devenir et rendre illégale toute recherche sur un sujet historique n’avait aucune pertinence scientifique.

Le père de Pierre Vidal-Naquet, avocat, avait fait partie des cabinets des ministres socialistes indépendants René Viviani puis Alexandre Millerand sous la Troisième République. Cela montrait que dans la famille, les connaissances politiques, et surtout, les combats politiques n’étaient pas des vaines discussions mais bien des actes d’engagement. Avant d’être arrêté pour les camps, il avait raconté à Pierre adolescent tout le scandale de l’affaire Dreyfus (la famille était dreyfusarde), Cette histoire a beaucoup marqué Pierre Vidal-Naquet, à tel point que sa collègue Anne Kriegel considérait qu’il avait besoin d’un nouveau Dreyfus pour être son futur Zola (selon Thierry Wolton en 1998).

Historien érudit et courageux, spécialiste de la Grèce antique et favorable à l’engagement des intellectuels dans la société contemporaine, Pierre Vidal-Naquet a laissé derrière son sillage une masse monumentale d’essais et de publications que des générations d’étudiants pourront continuer à consulter pour leur apprentissage, ou plus simplement pour leur culture, celle des curieux passionnés par toutes les idées du monde.

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S’il fallait choisir un livre pour entrer dans l’œuvre de Pierre Vidal-Naquet, je recommanderais probablement "Les Assassins de la mémoire", sorti en 1987 (éd. La Découverte), réédité en 1995 (éd. Point Seuil), qui commence par la huitième année de la guerre du Péloponnèse (Athènes contre Sparte), au Ve siècle avant Jésus-Christ.

L’auteur y parle d’Auschwitz ainsi : « Rien de plus courant, rien de plus tristement banal dans l’histoire de l’humanité que les massacres. Les Assyriens les pratiquaient en tassant les têtes en pyramides. Les Israélites vouaient à l’anathème, sur l’ordre de Iahvé, les peuples ennemis : "Maintenant, va, frappe Amaleq, voue-le à l’anathème avec tout ce qu’il possède, sois sans pitié pour lui, tue hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes" [Samuel, I, 15, 1-3]. (…). Il arrive qu’on fasse ainsi du "peuple élu" l’inventeur du génocide, et Hitler avait probablement cette image dans la tête. Ils arrivent aussi que des historiens d’aujourd’hui rappellent malignement cette tradition exterminatrice. Ils oublient que dans la région en question, la pratique était réciproque. (…) À quoi bon continuer, rappeler Tamerlan, ou, surtout, l’extermination des Indiens d’Amérique, au XVIe siècle, par le massacre direct ou surtout par la contagion microbienne, conséquence tragique de l’unification de la planète. ». Soit dit en passant, cette "unification de la planète", qu’on n’appelait pas encore "mondialisation", a provoqué la propagation rapide du covid-19 partout dans le monde.

Et de poursuivre ainsi : « Ces parallèles ont relativement peu de poids parce que, sauf peut-être pour les Indiens d’Amérique, ils font partie de notre culture, non de notre mémoire. Mais déjà, l’exemple des Indiens et celui des Noirs victimes de l’esclavage montrent qu’Auschwitz ou Treblinka ne peuvent être perçus partout comme ils le sont par nous. ».

Pierre Vidal-Naquet, contre le relativisme, faisait la différence avec la guerre d’Algérie : « Les crimes de Massu, de Bigeard et de Robert Lacoste étaient contraires aux lois de la République, alors que ceux de Himmler et Eichmann étaient conformes aux principes hitlériens, et cela établit une différence de nature essentielle entre les deux, contrairement à ce que soutient Jacques Vergès. Est-ce une raison pour passer l’éponge sur les premiers ? Cela ne me paraît pas évident. ».

Mais les criminels étaient dans les deux camps : « Inversement, la défense était, elle aussi, prise au piège. Elle ne pouvait se permettre de "faurissonner" (…). Était-ce défendre les Algériens que de tenter de faire acquitter un tortionnaire et un tueur ? Me Vergès, à sa façon, ressuscitait ce qui avait été une des tentations du monde arabe colonisé par l’Angleterre et par la France : l’alliance avec l’Allemagne hitlérienne. Or ce sont les démocraties, comme le fit remarquer Me Rappaport, qui émancipèrent, après combien de sang versé, les colonies. L’idée même d’une lutte contre la guerre d’Algérie aurait été inconcevable sous un régime totalitaire. ».

Et il cite deux anciens dirigeants algériens, Hocine Aït Ahmed et Mohammed Harbi, qui ont dit : « On ne défend pas un tortionnaire en exhibant d’autres tortionnaires, fussent-ils nos ennemis d’hier. (…) Notre combat durant la colonisation peut et doit s’identifier au combat de la résistance française durant l’occupation allemande. ». Et l’historien conclut : « Mieux vaut aussi défendre aujourd’hui les droits de l’homme dans les pays nouvellement indépendants que de défendre celui qui aurait pu être leur bourreau. » (résumé d’un manifeste signé le 8 mai 1987 et publié deux jours plus tard dans "Le Nouvel Observateur").

Comme on peut le comprendre sur ces très courts extraits, Pierre Vidal-Naquet était tout en nuances et tout en rigueur, mais aussi en questionnement, en doute, notamment sur son propre parcours d’engagements, sur sa propre évolution intellectuelle (il explique par exemple qu’on n’a pris conscience des crimes du colonialisme que tardivement, au fur et à mesure qu’on a commencé à étudier son histoire).

L’ouvrage (qu’il qualifie de "mélancolique essai") de Pierre Vidal-Naquet finit par un tango du poète argentin Enrique Santos Discépolo (1901-1951), traduit par Fanchita Gonzalez Battle et François Gèze, intitulé "Cambalache" et dont voici quelques vers, en guise d’hommage, à Pierre Vidal-Naquet mais aussi à ceux qui l’ont été à réaliser cet essai si lumineux.

« Que le monde fut et sera toujours une saleté,
Je le sais.
(…)
Qu’il y a toujours eu de voleurs,
Des truqueurs et des escroqués,
Des satisfaits et des déçus,
De la morale et des mensonges,
Mais que le XXe siècle soit un torrent
De méchanceté insolente,
Plus personne ne peut le nier,
Nous vivons dans un tourbillon écumeux,
Et dans la même boue,
Tous manipulés. ».

Et la deuxième strophe semblait être directement écrite pour la crise sanitaire d’aujourd’hui :

« Aujourd’hui, ça revient au même
D’être loyal ou traître,
Ignorant, savant, voleur,
Généreux ou escroc.
Tout est pareil, rien n’est mieux,
Un âne vaut un grand professeur.
Il n’y a ni sanction ni récompense,
L’immoralité nous a rattrapés.
Que l’on vive dans l’imposture
Ou que l’on coure après son ambition,
(…). ».

Enrique Santos Discépolo.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Vidal-Naquet.
Éric Zemmour.
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Patrice Duhamel.
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Jean-Louis Servan-Schreiber.
Alfred Sauvy.
Claude Weill.
Irina Slavina.
Anna Politkovskaïa.
Le Siècle de Jean Daniel selon Desproges, BHL, Raffy, Védrine et Macron.
Claire Bretécher.
Laurent Joffrin.
Pessimiste émerveillé.
Michel Droit.
Olivier Mazerolle.
Alain Duhamel.

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3 réactions


  • ETTORE ETTORE 29 juillet 18:11

     Rât Kotomololarem@


    Et dans la même boue,
    Tous manipulés.  ».

    Et la deuxième strophe semblait être directement écrite pour la crise sanitaire d’aujourd’hui :


    « Aujourd’hui, ça revient au même
    D’être loyal ou traître,
    Ignorant, savant, voleur,
    Généreux ou escroc.
    Tout est pareil, rien n’est mieux,
    Un âne vaut un grand professeur.
    Il n’y a ni sanction ni récompense,
    L’immoralité nous a rattrapés.
    Que l’on vive dans l’imposture
    Ou que l’on coure après son ambition,
    (…). ».

    Voyez Rakoto, vous parles si bien de votre grand Cham-bêlant poudré, quand vous le voulez !

    Vous venez en peu de mots, faire le panégyrique de sa moralité, avec une telle précision ......

    BRAVO pour une fois, vous avez la précision d’un scalpel !

    Il a partagé sa schnouf avec vous ?


    • Taverne Taverne 29 juillet 22:06

      @ETTORE

      Entre une traduction d’un tango argentin et Jean-Jacques Rousseau qui a inspiré directement notre Déclaration des droits choisis ton camp camarade !


  • Taverne Taverne 29 juillet 21:51

    Lisez plutôt Jean-Jacques Rousseau : Du contrat social. Livre II. 

     « Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime : « On peut acquérir la liberté, mais en ne la recouvre jamais. » (Chapitre 8)

    « Les usurpateurs amènent ou choisissent toujours ces temps de trouble pour faire passer, à la faveur de l’effroi public, des lois destructives que le peuple n’adopterait jamais de sang-froid. » (Chapitre 10)

    A propos de « l’acceptabilité » : « Comme, avant d’élever un grand édifice, l’architecte observe et sonde le sol pour voir s’il en peut soutenir le poids, le sage instituteur ne commence pas par rédiger de bonnes lois elles-mêmes, mais il examine auparavant si le peuple auquel il les destine est propre à les supporter  » (chapitre 8)

    « Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c’est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer ; le peuple ne peut pas même souffrir qu’on touche à ses maux pour les détruire, semblable à ces malades stupides et sans courage qui frémissent à l’aspect du médecin. » (ibidem)

    On ne réforme pas les coutumes et les mœurs par la seule autorité et la force.


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