vendredi 13 novembre 2020 - par Nicolas Cavaliere

The Velvet Underground : des ténèbres du monde au monde de l’oubli

 

Marginal, culte, classique, absent.

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« Je parlais à Lou Reed l'autre jour et il me disait que le premier album des Velvet Underground n'a été vendu qu'à 30 000 exemplaires dans ses cinq premières années. Je pense que chacun de ceux qui ont acheté une de ces 30 000 copies a fondé un groupe ! » (Brian Eno, 1982)

4 albums en 4 années ont suffi à sceller le sort du Velvet Underground. Comme tous les autres groupes des années 60, des années 70, des années 80, des années 90, et malgré les innombrables rééditions de son œuvre complète, il pourrira bientôt dans la mémoire des fans de rock, une musique autrefois à la mode, comme l‘était le petit Andy Warhol qui avait devancé notre grand Adam West de deux années avec son court-métrage « Batman Dracula ».

C’est pas comme s’ils l’avaient pas cherché. Leur premier disque, celui à la banane, enregistré en 1966 et sorti une année plus tard, était précurseur. La malice d’Elvis troquée contre celle de Sacher-Masoch, Lou Reed et ses comparses ne reprenaient pas « Don’t Be Cruel » sur un tempo de swing, mais abattaient « Venus in Furs » sur un beat monolithique qui n’avait rien à envier dans l’esprit aux boucles techno-mystiques de « Tomorrow Never Knows ». Oh, ils avaient du cœur aussi, un cœur noir, qui se reflétait dans « I’ll Be Your Mirror », « Femme Fatale », « Sunday Morning », et ce cœur, on l’entendait battre derrière un son rugueux, brut, d’une haute fidélité au propos. J’attends mon homme pour me piquer à l’héro, je fais du bruit blanc, je te démolis les oreilles avec mon violon électrique, je cours, cours, cours vers toutes les fêtes de demain. Aujourd’hui, tout ça semble bien sage soniquement, même en mono. Mais l’esprit est là, vénéneux. Lou Reed chante comme Dylan parle, et Nico parle comme Dylan chante. Nico, apparition unique sur ce disque, déjà spectrale, déjà au-delà. Elle avait la présence de son absence, elle touchait en étant distante. Elle partirait plus tôt que tous les autres.

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« White Light/White Heat » est un don de la même qualité sonore. Le morceau-titre quand il est repris par Lou Reed sur scène en solo quelques années plus tard a de la patine et du vernis, mais en vrai c’était juste du scrrr-scrrr-krsssssssssshh. La même (tur)lutte se fait entendre, amplifiée. Les Titans combattent à renforts d’électricité sur le blues progressif de « Sister Ray ». A l’orgue, le violoniste, John Cale, sera défait. Il ne peut pas faire autant de grabuge que le guitariste sur « Heard Her Call My Name », et ne peut pas être aussi délicat que lui sur « Here She Comes Now » (dont l’enchaînement est extraordinaire sur CD, il n’y a pas le temps de préparer le changement de face). Lui aussi, il s’en va.

Et le groupe se retrouve nu. Le troisième album est celui de l’enfouissement. La noirceur ouverte des débuts se renferme sur elle-même, acquiert une intimité douloureuse et approfondit ses contradictions en les simplifiant. C’est à peine quand tu vois un travesti dans la lumière de Jésus que tu te rends compte que c’est une illusion de plus. La dentelle et le velours trempés dans la graisse de la mécanique du monde, de ses meurtres-mystères, et qui en ressortent encore plus beaux, fragiles, et râpeux. Et pour la première fois, au tout dernier moment, c’est la voix d’une femme, pas celle d’un fantôme, qui chante son départ (Maureen Tucker est enceinte). « The night could last forever ».

Alors, dans un dernier sursaut de désespoir, on se débarrasse des oripeaux de la tristesse, on se charge, et on essaie de célébrer le pur rock n’ roll, celui qui nous a sauvés jeunes. On célèbre le Soleil, les trains et les femmes dans la plus pure tradition américaine. Tout ça pour rien, un doux rien, pas même une douce Jane. Le compositeur principal s’en va. Un dernier album sortira plus tard, il porte le nom du groupe au lieu de celui de Doug Yule, le remplaçant (qui n’est pas Paul Westerberg). L’âme est partie. La preuve : aucune édition avec au moins 3 disques et un livret de 100 pages pour celui-là (qui le mériterait bien, pourtant, juste parce que ce serait drôle).

Le Velvet Underground a été un grand succès. Son influence a été immense. De David Bowie aux Strokes (plus Roxy Music, Wire, Mission Of Burma, Sonic Youth, Nirvana), tout le monde s’est saisi de son esprit et l’a disséminé comme des graines sur le champ du rock et au-delà. Les peintures décadentes de Lou Reed n’ont-elles pas trouvé d’échos jusque dans le hip-hop le plus sombre ? Le premier album du Wu-Tang Clan n’a-t-il pas une dette énorme envers le disque à la banane ? Aurait-il eu autant de supporters si près de 30 années avant, le Velvet n’avait pas essuyé les plâtres en en ayant si peu ?

Le Velvet Underground a également inventé un business model en lançant la grande mode des reformations de groupes cultes au début des années 1990. Ce n’est pas la nostalgie universelle d’un come-back d’Elvis, c’est « venez voir ce que vous avez manqué quand vous étiez trop snobs pour comprendre ». Ont repris le concept les Sex Pistols, les Pixies, et tant d’autres qui allaient sur scène pour interpréter l’album entier qui a fait leur réputation quand ils étaient verts (et accumuler les billets verts). Tous ces petits groupes d’autrefois ont été des classiques dans les années 2000.

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Aujourd’hui, on les entend via YouTube entre des compilations de Beethoven et le dernier clip porno de Cardi B. (qu’on regarde plus qu’on écoute). Ils participent de cette culture de l’oubli permanent, ils témoignent de cette recherche du temps perdu qui nous pousse à observer ce qu’il y a de plus noir en nous et autour de nous et à lui donner les contours esthétiques qui nous les rendent parfois supportables et souvent agréables. Ils sont là, ils sont partout, et c’est pourquoi ils sont absents. Ils ressemblent à ces vieux téléviseurs cathodiques qui diffusaient l’image et le son du monde extérieur, en noir et en blanc et en mono. Dehors, tout était en stéréo, en couleurs.

La vie ne pouvait pas être aussi maussade, et c’est pourquoi on pouvait célébrer la drogue, la crasse, le masochisme sans que ce ne soit que de l’Art pour de l’Art. Il n’y avait rien de vraiment beau que ce qui ne pouvait servir à rien. Tout ce qui était utile était laid. Nous n’avons jamais créé de plus belles images qu’aujourd’hui. Sur une dalle à diodes électroluminescentes, l’arc-en-ciel de la mélancolie est devenu terne. C’est une injure à Prométhée, qui ne s‘est emparé du feu que parce qu’il crée des cendres. Cependant, les noirs n’ont jamais été aussi profonds.

Bref, il nous faut revoir les vraies ténèbres à l’œuvre. Rendez-moi mon Batman sixties, mon twist et Mary Poppins. Elle reviendra en gouvernante gantée de cuir, fouet en main, et elle punira les mauvais garçons qui auront oublié de faire leurs devoirs, et qui aimeront ça...



4 réactions


  • In Bruges In Bruges 13 novembre 2020 17:03

    Bonjour,

    Monsieur Lou a lu votre article.

    Il me charge de vous dire qu’en ce « perfect day » , et bien que confiné à « Berlin », il est parti pour un « walk on the wilde side » ( 1 heure maximum, et pas plus d’un km).

    Mais sans Laurie, qui est partie faire des achats de première nécessité, nom d’une pipe à krach.

    Enjoy.

    In Bruges, attaché de presse du Velvet.


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 13 novembre 2020 17:21

      @In Bruges

      Et merci. J’espère que « The Bells » continuent à sonner chez lui, et qu’il ne ressent pas trop les « Waves of fear ».


  • In Bruges In Bruges 14 novembre 2020 17:41

    Bon, puisque vous avez été sage et que ca m’a l’air tranquille par ici, je vous donne les dernières nouvelles de Lou, telles qu’on vient de me les envoyer dans l’oreillette.

    Take care.

    https://www.youtube.com/watch?v=QSsxPgaet1I


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