mercredi 21 juillet - par Vincent Delaury

« Titane », métal hurlant !

Que raconte Titane ? On suit le parcours chaotique d’Alexia (Agathe Rousselle), une jeune femme qui, suite à un accident de voiture quand elle était petite, ayant entraîné qu’elle vit avec une plaque en titane - métal hautement résistant à la chaleur et donnant des alliages très durs – dans la tête, est une danseuse se produisant, à moitié nue dans des salons de l’auto, devant des fans, aux comportements masculins souvent décomplexés, lui demandant, fascinés, autographes, selfies, voire câlins. Mais, derrière cette showgirl carburant au turbo et au tuning, se cache en fait une auto-destructrice doublée d’une tueuse sans pitié, qui va bientôt croiser la route d’un homme, loser magnifique, un pompier (Vincent Lindon) broyé par la disparition de son fils.

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Affiche promotionnelle du film.

« Quand j’étais petite, dixit la jeune réalisatrice Julia Ducournau, âgée de 37 ans, à la remise du prix ô combien prestigieux au dernier Festival de Cannes (le Graal pour les gens de la profession), c’était un rituel de regarder chez nous la cérémonie de clôture avec mes parents et, à l’époque, j’étais sûre que tous les films primés devaient être parfaits puisqu’ils avaient l’honneur d’être sur cette scène. Ce soir, j’ai l’honneur d’être sur cette scène et je sais que mon film n'est pas parfait. Mais je pense qu'aucun film n'est parfait aux yeux de celui ou celle qui l'a fait de toute façon. On dit même du mien qu'il est monstrueux. Vous savez, maintenant que je suis devenue adulte et réalisatrice, je me rends compte que la perfection n'est pas une chimère, c'est une impasse. C'est une impasse. Et la monstruosité qui fait peur à certains et qui traverse mon travail, c'est une arme, une force à repousser les murs de la normativité qui nous enferme et qui nous sépare. Il y a tant de beauté, d'émotion et de liberté à trouver dans ce qu'on ne peut pas mettre dans une case. Et dans ce qu'il reste à découvrir de nous. Merci au jury de laisser rentrer les monstres. »

Alors, que vaut ce Titane dont tout le monde parle ? Auréolé d'or depuis son escale au Festival de Cannes 2021 (Palme d’or, donc). Bonne nouvelle ! David Cronenberg et John Carpenter, assistés par Gaspar Noé, ont eu une fille, elle s’appelle… Julia Ducournau. La greffe a pris. Son bébé filmique est monstrueux ! De très beaux passages dedans, à l’exception selon moi, au tiers du film, d’un jeu de massacre trop à la sauce tarantinesque : l’humour gaguesque couplé à une ultra violence. Eh bien là, je suis resté à quai ; la séquence est mal fichue.

Sinon, ce film-tripes, ayant le goût de la fusion, de l’hybridation femme/machine, de la chair humaine maltraitée ainsi que de la confusion des genres, tire sa force de la virilité exacerbée de Vincent Lindon - son personnage de commandant d’une caserne de pompiers bodybuildé, se refusant à vieillir, se bourre de stéroïdes - apportant un heureux contrepoint face à la féminité survoltée, et quelque peu déviante (elle tue sauvagement, façon Basic Instinct), de son héroïne principale. A la différence près que celle-ci, Alexia/Adrien, contrairement à la retorse Catherine Tramell (Sharon Stone) dans le thriller érotique de Verhoeven, souffre quand elle donne la mort.

À part ça, comme disait Baudelaire, le beau est toujours bizarre : Titane est zarbi, donc, et beau à sa façon, à la manière de la beauté cachée des laids, des bâtards, des marginaux et des monstres. Mon voisin de salle à l’UGC Odéon (Paris), juste après la dernière image diffusée du film, s’est levé d’un bond en disant, avant de sortir précipitamment - « Oh là là, on est mal barré ! Moi, j’vous le dis, on est vraiment mal barré ! » Qu'est-ce à dire ? A-t-il aimé ce film-monstre, à tendance féministe, sorti sous l'ère Covid-19 ? Rien n’est moins sûr !

Long métrage clivant donc, que ce film de genre transgenre, où vient se lover une histoire d'amour improbable (Eros/Thanatos), qui vaudra toujours mieux, tout compte fait, qu’un film de festival pépère palmé d’or, académique et soporifique, estampillé Bille August ou Angelopoulos. Merci Spike Lee, président du jury de l'édition cannoise 2021, donc. « A Julia Ducournau Joint », pourrait d’ailleurs être sous-titré son film, calé entre horreur, gore, pure expérience sensorielle et drame. Certes, ce Titane est imparfait, quelques scories par-ci par-là et on sent un peu trop par moments l’empreinte de glorieux aînés derrière, de Carpenter à Verhoeven via Cronenberg, Noé et autres Tarantino, mais il est attachant, tel un enfant malade ou profondément différent, et suffisamment singulier pour retenir l'attention de bout en bout. Mais attention, film interdit aux moins de 16 ans, âmes sensibles s’abstenir !

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Image extraite de « Titane », signé Julia Ducournau, Palme d’or à Cannes 2021.
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Vincent Lindon, dans une performance à la De Niro, dans « Titane » (Julia Ducournau, 2021, 1h48).


9 réactions


  • ZenZoe ZenZoe 22 juillet 08:55

    Je ne commenterai pas le film, ne l’ayant pas vu, mais les thèmes abordés.

    Beaucoup ont noté que la réalisatrice est la deuxième femme à avoir obtenu la Palme d’Or, et cela m’a transportée à l’époque de la Leçon de piano de Jane Campion. Une très belle histoire de femme, qui elle aussi se voulait foncièrement féministe, mais quelle différence dans l’approche ! La leçon de piano est un film tout en nuances, en finesse et en subtilités. Les personnages n’y sont pas stéréotypés selon leur genre, la guerre des sexes n’existe pas, les transgenres non plus, la violence, bien réelle, n’est pas gore. Mais le message passe quand même, avec force et bienveillance.

    Quant à Titane, reflet de son époque déglinguée, il est selon les vrais cinéphiles un chef-d’oeuvre et Ducourneau une réalisatrice exceptionnelle. Soit, je dois être vieux-jeu alors, ou nostalgique...


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 22 juillet 10:08

      @ZenZoe « Quant à Titane, reflet de son époque déglinguée, » : pas faux !
      Vous faites un rapprochement auquel je n’aurais pas pensé, « La Leçon de piano »/« Titane », hormis le fait bien sûr qu’il s’agisse d’une femme réalisatrice (Jane Campion, Julia Ducournau), événement assez rare pour le signaler, pour décrocher le prestigieux trophée international. Pour autant, en y pensant, ce rapprochement est loin d’être absurde : dans les deux films, on y trouve une jeune femme, enfermée dans son propre univers (la musique, le meurtre en série), croisant sur sa route un homme à la masculinité très affirmée (mais trompeuse, se méfier des apparences...), avec pour toile de fond une histoire d’amour mêlant Eros-Thanatos, ayant pour centre névralgique un objet suscitant les convoitises (d’un côté un piano, de l’autre une voiture (Cadillac)), ainsi qu’un rapport fort, déviant, à la chair martyrisée, maltraitée... 


    • S.B. S.B. 22 juillet 12:57

      @Vincent Delaury

      Pardon, mais ce rapprochement ne tient pas. C’est comme si vous rapprochiez « Nadja » d’André Breton d’un roman de la série Harlequin sous prétexte que tous les deux racontent une histoire d’amour impossible.
      Ce n’est pas le sujet qui compte mais la façon de le traiter, en littérature, au cinéma.

      Et là, je rejoins Zen Zoé, en précisant que non, tous les « vrais cinéphiles » n’ont pas dit que « Titane » était un chef-d’œuvre. Des critiques de cinéma ont parlé de « Palme d’Or de l’esbroufe » ou de « Palme de l’effet de mode », de clinquant, de vide scénaristique.
      Ce film a tout l’air de n’être qu’une succession d’images plus ou moins choc pour exprimer des prises de position apparemment dans l’air du temps, sans véritable histoire ni véritables personnages, seulement des caricatures pour faire passer un « message » à marche forcée et en l’enfonçant bien fort dans la tête du spectateur.
      Un message qui n’a rien d’actuel puisqu’il a déjà été passé il y a environ...70 ans, par Tod Browning avec « Freaks ». Mais les hommes préhistoriques devaient déjà en discuter.

      Autant dire qu’on est à des années-lumière de la délicatesse, de la sensibilité et surtout de la profondeur de Jane Campion, qui n’a pas besoin de titane, de bagnoles, de mec bodybuildé et de tueuse en série (manque plus que le monstre à trois têtes), ni de mettre des baffes au spectateur, pour raconter que l’amour est un combat intérieur douloureux. Ou qu’on peut être sauvé.

      Quelque chose me dit qu’on parlera encore longtemps de « La leçon de piano », quand on vivra sur Mars, mais que le clip « Titane » ne sera plus que la Palme qui a été décernée à une femme pour la seconde fois.


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 22 juillet 14:04

      @S.B. Film clivant, je vous l’ai dit. Mais, s’il y a bien une chose que « Titane » n’est pas, c’est un clip. Il s’y trouve des plans-séquences admirables ! C’est bien un film de cinéma. Par contre, votre référence à « Freaks » est bien vu. smiley


  • Miona Miona 22 juillet 09:46

    « dans une performance à la De Niro » et à la Keitel (Bad Lieutenant) ?


  • Albert123 22 juillet 10:49

    A part les détraqués et autres dégénérés, qui s’interesse encore à ce qui se passe durant ce festival devenu depuis 20 ans celui de la lie humaine ?


  • Tesseract Tesseract 22 juillet 13:39

    Oscar Wilde disait qu’« un bon critique ne doit pas lire le livre qu’il critique,
    pour ne pas être influencé par lui, car la critique est un art à part entière ».

     smiley


  • zygzornifle zygzornifle 22 juillet 14:59

    Tiens mon commentaire sur le titane de Macron a disparu


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