samedi 1er mai - par Sylvain Rakotoarison

Un air de Catherine Frot

« Être actrice, ce n’est pas être soi-même, c’est proposer quelque chose ! » (Catherine Frot, le 15 juillet 1999).



Une actrice que j’apprécie beaucoup pour sa grande capacité à se fondre dans les personnages qu’on lui assigne, Catherine Frot fête son 65e anniversaire ce samedi 1er mai 2021, née soixante-quinze ans après le grand philosophe Pierre Teilhard de Chardin. Comme souvent avec les seuils d’âge, on peut s’étonner que l’actrice arrive déjà à l’âge de la retraite, l’âge d’avant 1981, alors qu’on espère sinon qu’on est persuadé qu’elle a encore beaucoup de rôles à jouer dans l’avenir. Tiens, je la verrais très bien jouer un jour le rôle de Ségolène Royal, avec cette petite émotion dans la voix qui en fait un être si sensible.

Je la voyais en Mademoiselle Jeanne (de chez Gaston), et la voici en Josiane Balasko ou même en Simone Signoret, en version modernisée. Voici une actrice autant qu’une comédienne, qui vit des rôles au cinéma autant qu’au théâtre dès l’âge de 20 ans. Et même dès l’âge de 10 ans si l’on s’en tient à ses souvenirs : très marquée par le clown Achille Zavatta, elle avait décidé d’incarner sa fille, Zavattine, une pure invention, et avec une copine de classe, elle a tenu une année à faire des petites représentations à la récréation, avec des histoires différentes, et chaque fois, déjà, le succès.

Son "heure de gloire" est venue à la fin des années 1990 avec "Un air de famille", une pièce coécrite par Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, qui fut jouée d’abord au Théâtre de la Renaissance en 1994 dans une mise en scène de Stéphan Meldegg, puis au cinéma dans une adaptation de Cédric Klapisch (sortie le 6 novembre 1996), film qui a eu beaucoup de succès avec des acteurs qu’on retrouv(ait) souvent ensemble, Jean-Pierre Bacri, Wladimir Yordanoff, Jean-Pierre Darroussin, Agnès Jaoui, Catherine Frot, etc.

Le 20 janvier 2021, Catherine Frot, émue, avait plein de reconnaissance pour Jean-Pierre Bacri : « Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont inventé une nouvelle façon de raconter les histoires, un héritage si important qu’aujourd’hui encore, des troupes amateurs continuent de monter "Un air de famille". Je garde une admiration profonde pour le travail de ce couple unique, leur invention et leur imagination. Ils ont fait de nous un ensemble, un groupe, une compagnie. Pour moi, Jean-Pierre Bacri représente beaucoup car le rôle qu’il m’a offert a changé le cours de ma vie. Il a fait de moi une actrice populaire. (…) Jean-Pierre est parti bien trop jeune, la soixantaine n’est pas un âge pour mourir. » ("Paris Match", propos recueillis par Margaret Macdonald).

"Heure de gloire" est une expression faussée, car ce n’est pas de la "gloire" et l’heure dure toujours aujourd’hui. Elle a reçu une sorte de coup double avec cette histoire, un Molière de la comédienne dans un second rôle en 1995 et un César de la meilleure actrice dans un second rôle en 1997. Elle a tourné dans des dizaines de films dans les années 2000, puis s’est plus investie au théâtre dans les années 2010, avec notamment cette pièce de Samuel Beckett, "Oh ! les beaux jours" jouée au Théâtre de la Madeleine en 2012 (mise en scène de Marc Paquien).

Par la suite, elle a reçu encore un César de la meilleure actrice en 2016 pour "Marguerite" de Xavier Giannoli (sorti le 28 octobre 2015) et un Molière en 2016 pour la pièce "Fleur de cactus" (au Théâtre Antoine). À en juger par le nombre de nominations qu’elle a eues pour les Césars et les Molières (respectivement dix et cinq), on peut constater que Catherine Frot est une actrice très populaire qui s’insère très aisément dans les fictions françaises, souvent des comédies mais pas seulement, aussi des films dramatiques, des chroniques sociales plus généralement.

Parmi ses partenaires de jeu, metteurs en scène et réalisateurs, on peut citer Michel Piccoli, Peter Brook, Niels Arestrup, Michel Serrault, Anne Consigny au théâtre, Isabelle Huppert, Catherine Deneuve, Jacques Villeret, Albert Dupontel, Gérard Depardieu et Jules Sitruk au cinéma. Peter Brook (qui l’avait engagée pour "La Cerisaie") lui a fait un diagnostic personnel : « Vous jouez si vite, parce que vous devez être constamment attirée par la lenteur ! ». Ce qui l’a fait ralentir.

_yartiFrotCatherine02

À Pierre Murat de "Télérama", le 18 novembre 2015, Catherine Froit évoquait les rôles fréquents qu’elles prenaient au cinéma : « J’aimais l’innocence perpétuelle que [l’actrice italienne Giulietta Masina] opposait aux coups du sort. Il me semble, d‘ailleurs, avoir en moi un peu de son entrain, de sa vitalité, de sa foi en l’homme. Que ce soit dans "Un air de famille", dans "Odette Toulemonde" [d’Éric-Emmanuel Schmitt, sorti le 7 février 2007] et aujourd’hui dans "Marguerite" ou dans "Fleur de cactus", j’incarne des femmes petites qui ont la force de devenir grandes. (…) Avec Yolande [le personnage qu’elle incarnait dans "Un air de famille"], la grande difficulté était de ne pas sombrer dans la niaiserie. (…) J’étais dans le cliché de la bêtise. Et mon but (…) consistait, grâce aux merveilleuses répliques mises à ma disposition, à retourner les spectateurs comme des crêpes. À leur révéler, peu à peu, l’humanité de cette femme. ».

Dans le genre "gourde", Catherine Frot a aussi excellemment joué le rôle de Marlène Masseur, la maîtresse de Thierry Lhermitte, dans "Le dîner de cons" de Francis Veber (sorti le 15 avril 1998), et il ne faut pas oublier un autre grand rôle de Catherine Frot, Pierrette Dumortier dans "La Dilettante" (sorti le 7 juillet 1999), un film de Pascal Thomas qui l’a recrutée aussi pour une trilogie d’Agatha Christie commençant par "Mon petit doigt m’a dit" (sorti le 13 avril 2005), dans le rôle de Prudence Beresford.

Publicité

Mais très éclectique, elle n’a pas joué toujours ce type de personnage. Par exemple, c’est elle qui a insisté auprès de Philippe de Broca pour qu’elle incarnât la méchante Folcoche dans une adaptation d’un roman d’Hervé Bazin, "Vipère au point" (sorti le 6 octobre 2004) : « Moi, j’avais envie d’être terrible. Jouer un monstre, quel plaisir ! Physiquement, je me suis inspirée de certaines photos de Sarah Bernhardt et j’ai visionné des tas de films muets pour retrouver le jeu expressionniste, exagéré, de certaines comédiennes. ».

Autre rôle curieux, Hortense Laborie, la cuisinière de l’Élysée dans "Les Saveurs du palais" de Christian Vincent (sorti le 19 septembre 2012), avec, dans le rôle de François Mitterrand le très majestueux Jean d’Ormesson.

La dernière pièce jouée par Catherine Frot est "La Carpe et le Lapin", qu’elle a coécrite avec Vincent Dedienne qui joue avec elle, pièce créée le 14 février 2020 au Théâtre d la Porte Saint-Martin qu’ils ont dû interrompre pour cause de pandémie de covid-19. C’était un défi un peu nouveau, et pour Catherine Frot, c’est essentiel : « Se renouveler… Je cherche à chaque fois un certain émerveillement. ». Elle disait aussi à Clara Géliot pour "Femina" le 9 février 2020 trois choses intéressantes. Sa notion de l’amour : « Ce sentiment développe à la fois les capacités de destruction et de sublimation qu’il faut connaître pour comprendre le monde et les autres. (…) L’amour est vaste, il ne s’agit pas seulement de trouver un amoureux, il faut aussi aimer les autres, savoir les écouter, les regarder et même s’en méfier. ». Les prix : « Ils m’ont fait très plaisir. (…) Maintenant que j’ai eu cette chance, je ne cours plus après les récompenses : mon but est de poursuivre mon petit bonhomme de chemin. ». Enfin, une grande liberté : « J’ai encore des désirs, je ne me sens pas vieille (…). Aujourd’hui, je jouis d’un certain confort financier et je me sens plus tranquille avec moi-même. ».

Oui, l’argent ne fait pas le bonheur, mais y contribue quand même. Elle n’est pas à la recherche sans arrêt de l’argent illustrant une vénalité capricieuse, mais elle fait partie des actrices les mieux rémunérées du cinéma français parce qu’elle est parmi les plus populaires (elle a fait plus d’un million d’entrées pour "Marguerite"). Trois jours après avoir reçu son César de la meilleure actrice, Catherine Frot confiait à Maxim Switek le 29 février 2016 sur Europe 1 : « La presse s’en empare souvent. C’est le coté pénible. Je paie énormément d’impôts. Ce n’est pas le truc le plus passionnant de ce métier. Il n’y a pas de fierté à cela, franchement. ». Car maintenant, elle est très "bankable" ; ses prestations dans un film varient entre 700 000 et 1 million d’euros : « J’en demande plus que certains autres bien entendu, parce que je sais que j’en rapporte. Il y a un échange qui est naturel. Mais ce n’est pas ce qui me passionne le plus dans mon métier, je ne joue pas en bourse ! ».

Catherine Frot revient donc de loin, elle dont le père la dévalorisait en la comparant à la carrière d’Isabelle Huppert et même d’Isabelle Adjani qui, dans une audition de "L’École des femmes" en 1973, l’a supplantée à ce concours pour entrer à la Comédie-Française…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 avril 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Gérard Jugnot.
Catherine Frot.
Nicole Garcia.
Jean-François Balmer.
Bertrand Tavernier.
Publicité

"Quai d’Orsay".
Liz Taylor.
Annie Girardot.
Fernandel.
Simone Signoret.
Jacques Villeret.
Richard Berry.
Omar Sy.
Louis Seigner.
Jean-Pierre Bacri.
Jacques Marin.
Robert Hossein.
Michel Piccoli.
Claude Brasseur.
Jean-Louis Trintignant.
Jean-Luc Godard.
Michel Robin.
Alain Delon.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

_yartiFrotCatherine03



4 réactions


Réagir