samedi 10 août - par rosemar

Une histoire de faussaire...

Dans un monde où tout est faux, où l'artifice devient la règle, où une sophistication clinquante s'impose partout, Georges Brassens nous régale d'une chanson où il dénonce le règne des objets, du matérialisme, et du tape-à-l'oeil...

Le texte s'ouvre sur la vision d'une "ferme" dans laquelle le "faux" semble une évidence, comme si nos sociétés cultivaient tout ce qui est factice.

Cette ferme qui "se découpe sur champ d'azur" paraît déjà illusoire, à travers ce fond bleu idéalisé...

"Chaume synthétique, faux buis, faux puits...", le décor accumule des éléments où le naturel n'a plus sa place...

Dans une vision cinématographique, nous découvrons la ferme progressivement, en même temps que le narrateur : après une vision globale, nous percevons, ensuite, toutes sortes de détails, et nous avons ainsi l'impression d'une proximité avec le poète...

Puis, apparaît "la maîtresse de céans" dont le vêtement s'accorde parfaitement avec le décor, puisqu'elle arbore une tenue de "fermière de comédie".

Tout est feint, comme dans une pièce de théâtre, une comédie, et les périphrases viennent souligner cet aspect surfait et suranné.

Dès lors, le poète paraît complètement décalé, lui qui se présente, dans toute sa simplicité, avec "un petit bouquet" fade et terne, devant les "massifs de fausses fleurs", aux couleurs éclatantes.

Après avoir foulé "le faux gazon", le narrateur qui parle à la première personne, dans une sorte de confidence, est invité à rentrer dans la maison... Et, là encore, le décor se caractérise par nombre d'éléments factices : " Un genre de feu sans fumée,
un faux buffet Henri II, La bibliothèque en faux bois, Faux bouquins achetés au poids, Faux Aubusson, fausses armures, Faux tableaux de maîtres au mur..."

L'adjectif "faux" revient comme un leit-motiv, en début de vers, soulignant l'omniprésence de l'artifice...

De plus, les objets se multiplient dans une énumération dénonciatrice de mots souvent au pluriel : on entrevoit un monde envahi par le matérialisme...

Même les livres semblent faire partie du décor, et ne sont sûrement pas destinés à être lus, ils perdent leur fonction essentielle, ils ne sont plus outils de culture et de connaissances.

A nouveau, la fermière apparaît affublée de parures diverses qui relèvent de l'imposture :

"Fausses perles et faux bijoux
Faux grains de beauté sur les joues,

Faux ongles au bout des menottes..."

Et même le piano semble factice, puisqu'il joue des "fausses notes"...

Le comportement de la dame qui enlève "ses fausses dentelles" est, également, dénuée de sincérité : elle feint la pudeur, et n'hésite pas à mentir, jouant le rôle d'une vierge, tout en dévoilant ses appâts, attitudes totalement contradictoires.

Le vocabulaire de la fausseté se diversifie : "faux, simulateurs, artificiels", comme pour souligner une propagation des mensonges et de l'artifice...

En contraste, on voit apparaître la sincérité des sentiments éprouvés par le poète : "La seule chose un peu sincère Dans cette histoire de faussaire... C'est mon penchant pour elle".

Georges Brassens laisse entrevoir, aussi, une sorte de déception sentimentale, quand la dame se laisse séduire finalement par un autre, "un vrai marquis de Carabas", allusion à un personnage du Chat botté, archétype de l'imposteur qui emprunte un faux titre de noblesse...

Brassens oppose, ainsi, habilement ses sentiments à ce monde matérialiste et factice qu'il vient d'évoquer.

Face à cet univers factice dans lequel nous vivons souvent, ce qui importe vraiment, l'essence de la vie, ce sont les sentiments que nous éprouvons... voilà le message que nous délivre ici le poète.

Convoquant Cupidon, Vénus, des dieux antiques, Brassens ironise sur le mauvais tour qu'ils lui ont joué... "Faux jeton, faux témoin", des expressions familières sont utilisées pour les désigner, avec humour.

Et la chanson s'achève sur une note d'authenticité, de tendresse, et d'humour, encore : le poète nous confie le vrai bonheur qu'il a, malgré tout, ressenti en séduisant la dame.

On retrouve dans ce texte tout l'univers de Georges Brassens : culture, références littéraires, mytholgie, jeux de mots, expressions familières, tendresse, dérision...

On retrouve une simplicité, une modestie, un refus de l'artifice, un besoin de sincérité, toutes ces qualités qui ont tendance à s'effacer dans un monde voué à la modernité. Brassens, lui, nous rappelle qu'il faut privilégier l'essentiel : la vérité des sentiments.

Quant à la mélodie, elle nous entraîne avec légèreté dans cette ferme de pacotille, où le poète ne se sent guère à sa place et semble comme happé par un vertige d'objets.

 

Le blog :

http://rosemar.over-blog.com/2016/04/dans-cette-histoire-de-faussaire.html

 

Vidéo :

 

Le texte :

http://www.brassens-cahierdechanson.fr/OEUVRES/CHANSONS/faussaire.html



27 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 10 août 11:38

    "Le petit joueur de flûteau" est aux antipodes de cette histoire de faussaires, comme quoi il ne faut pas désespérer !

    Cela dit, qu’est-ce que je vais faire du puits en pneus que j’ai mis devant ma maison avec les nains de jardin, maintenant que vous m’avez livré cette leçon ? hein ?


    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 10 août 12:12

      @Séraphin Lampion

      Vous êtes un odieux esclavagiste. Signé : Front de libération des nains de jardin (Youtube) .


    • rosemar rosemar 10 août 12:58

      @Séraphin Lampion

      Ah ! Joli, ce petit joueur de flûteau ! MERCI...


    • rosemar rosemar 10 août 12:59

      @Séraphin Lampion

      Une chanson peu connue de Brassens, pleine d’enseignements et d’humour...


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 10 août 13:24

      @Aita Pea Pea

      Mes nains de jardin sont libres, Môssieu.
      Ils ont adopté la démocratie représentative et m’ont demandé une assistance pour les aider en cas d’attaque terroriste par le FNLJ


  • Bonjour Rosemar. Belle synchronicité. Je viens d’évoque le livre d’Umberto Eco : La guerre du fauX, pour illustrer l’article sur le grand remplacement. 


  • Le Rossignol et l’Empereur d’Andersen : https://www.youtube.com/watch?v=iD7O3EbQzB4


  • phan 10 août 12:29
    Il ment d’abord, Il ment debout.
    Elle s’est souillé les mains, elle m’a menti, la sotte !
    Plus elle ment, plus elle souille !

  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 10 août 12:40

    Un film : Mon oncle, de Tati.


  • Agafia Agafia 10 août 14:49

    Elle lui a peut-être préféré le marquis de Carabas car avec Georges elle n’a ressenti qu’un orgasme factice... Allez savoir.. ^^


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 10 août 16:34

      @Agafia

      n’oubliez pas cette belle métaphore transparente contenue dans le texte :

      « Et mon petit bouquet, soudain,
      Parut terne dans ce jardin  »

      le marquis de Carabas en avait sans doute une grosse, lui.

      espérons que le petit Georges qui se trouvait désorienté dans le « grand » jardin a eu la sagesse de trouver un petit vase pour son petit bouquet.


    • Agafia Agafia 10 août 16:45

      @Séraphin Lampion

      Ah voilà ! Je n’étais pas loin de la vérité ! ^^
      Cette métaphore m’ayant échappée, merci d’avoir éclairé ma lanterne smiley


    • Jipé Jipé 12 août 14:10

      @Séraphin Lampion
      Merci.
      Je ne l’avais pas vu comme ça non plus.


  • Je passais par là 10 août 16:02

    Nous vivons dans l’ère du mensonge, particulièrement en l’absence de véritable critique littéraire. Cornelius Castoriadis l’avait bien dès 1979 :

    La première concerne les « auteurs » eux-mêmes. Il leur faut être privés du sentiment de responsabilité et de pudeur. La pudeur est, évidemment, vertu sociale et politique : sans pudeur, pas de démocratie. (Dans les Lois, Platon voyait très correctement que la démocratie athénienne avait fait des merveilles aussi longtemps que la pudeur, aidôs, y régnait.) En ces matières, l’absence de pudeur est ipso facto mépris d’autrui et du public. Il faut, en effet, un fantastique mépris de son propre métier, de la vérité certes aussi mais tout autant des lecteurs, pour inventer des faits et des citations.

    (...)

    Le respect des standards formels de rigueur n’est pas une question « formelle ». Le critique doit me dire si l’auteur invente des faits et des citations, soit gratuitement, ce qui crée une présomption d’ignorance et d’irresponsabilité, soit pour les besoins de sa cause, ce qui crée une présomption de malhonnêteté intellectuelle. Faire cela, ce n’est pas être un cuistre, mais faire son travail. Ne pas le faire, c’est abuser son public et voler son salaire. Le critique est chargé d’une fonction publique, sociale et démocratique, de contrôle et d’éducation. Vous êtes libre d’écrire et de publier n’importe quoi ; mais si vous plagiez Saint-John Perse, sachez que cela sera dit haut et fort. Fonction d’éducation des futurs auteurs et des lecteurs, d’autant plus vitale aujourd’hui que l’éducation scolaire et universitaire se dégrade constamment.

    http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49

    Voici la misère intellectuelle dans laquelle notre société est plongée depuis de nombreuses années. On reconnaîtra dans celle-ci les écrits non seulement de BHL, mais aussi ceux de Michel Onfray, Eric Zemmour et tant d’autres. A de rares exceptions près, la critique littéraire n’existe plus.

    Le dernier mensonge en date, que je viens de repérer, vient d’un tweet de Raphaël Enthoven :

    https://twitter.com/Enthoven_R/status/1117661270600237057

    Ce texte sur les 3 religions abrahamiques vient de son ouvrage « Morales provisoires » (2018). Il ne fait que recycler l’une de ses chroniques d’Europe 1 diffusée le 30 mai 2017, à l’époque où il travaillait encore pour cette radio. Cette chronique a été retranscrite sur son compte Facebook :

    https://www.facebook.com/raphaelenthovenofficiel/posts/le-juda%C3%AFsme-selon-voltaire-ce-peuple-doit-nous-int%C3%A9resser-puisque-nous-tenons-de/1520277571351673/

    Enthoven fait dire à Voltaire ce qu’il n’a pas dit (tout comme Eric Zemmour fait dire à Chateaubriand ce qu’il n’a pas dit non plus dans sa formule « détruisez le christianisme et vous aurez l’Islam »). Le pire du mensonge est dans ce passage sur le christianisme :

    Une religion absurde, “qui adore un juif mais qui déteste les juifs” ; qui pratique “le blasphème de dire que 3 dieux font un Dieu ; qui mange, enfin, ce Dieu qu’elle adore, et, pour seul hommage, rend à la selle son créateur…”

    Quand on consulte le « Dictionnaire philosophique » de Voltaire, à l’entrée « De Diodore de Sicile, et Hérodote », le philosophe des Lumière critique un ouvrage de Henri Estienne en ses mots :

    Il [Henri Estienne] ose les appeler [les catholiques], dans son discours préliminaire, théophages, et même théokèses.

    Dans un renvoi en bas de page au sujet du mot théokèse, Voltaire écrit :

    Théokèse signifie “qui rend Dieu à la selle”, proprement “ch… Dieu” : ce reproche affreux, cette injure avilissante n’a pas cependant effrayé le commun des catholiques ; preuve évidente que les livres n’étant point lus par le peuple, n’ont point d’influence sur le peuple.

    https://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=uiug.30112042280054 ;view=1up ;seq=445

    Comme le « Dictionnaire philosophique » n’est point lu par le peuple, rien d’étonnant que personne n’ait relevé le grossier mensonge d’Enthoven.

    Dans son ouvrage « Morales provisoires », Raphaël Enthoven donne pour source des soi-disant dires de Voltaire : « Voltaire, Oeuvres complètes, Bibliothèque Angelica, 1875, p. 327-403 ». Faut-il donc aller en Italie, à la Bibliothèque Angelica, pour vérifier ce qu’il a écrit ? Heureusement, non. On peut consulter ces ouvrages ici :

    https://catalog.hathitrust.org/Record/100802867

    Les oeuvres complètes de Voltaire, dans cette édition, sont en 13 volumes. Ne me dites pas que Raphaël Enthoven a pu trouver une édition de 1875 contenant les 13 volumes condensés en un seul ouvrage à la Bibliothèque Angelica qui ferait forcément plus de 7000 pages ! Il a même le culot de nous donner les pages où l’on peut trouver le passage qu’il cite sur le judaïsme (pour les deux autres religions, il ne donne pas de renvoi) !

    Pour ceux que ça intéresse, je leur conseille de lire la partie du « Dictionnaire philosophique » de Voltaire consacrée à la tolérance, vous y découvrez des choses bien plus intéressantes sur les 3 religions abrahamiques vues par le philosophe des Lumières que la misérable et fausse interprétation qu’en fait Raphaël Enthoven :

    https://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=uiug.30112042263399 ;view=1up ;seq=278


  • Je passais par là 10 août 16:15

    Une étude du MIT publiée dans la revue Science en mars 2018 montre que :

    Les mensonges se diffusent significativement plus loin, plus rapidement, plus en profondeur et de façon plus large que la vérité dans toutes les catégories d’information, avec des effets plus prononcés quand il s’agit de nouvelles erronées sur la politique.

    (...)

    Il a fallu à la vérité environ six fois plus de temps que le mensonge pour atteindre 1 500 personnes et 20 fois plus de temps que le mensonge pour atteindre une profondeur de cascade de 10. Comme la vérité ne s’est jamais répandue au-delà d’une profondeur de 10, nous avons vu que le mensonge atteignait une profondeur de 19 près de 10 fois plus vite que la vérité n’atteignait pas la profondeur de 10. Le mensonge a également diffusé de manière significativement plus large et a été retweeté par plus d’utilisateurs uniques que la vérité à chaque profondeur de cascade.

    https://science.sciencemag.org/content/359/6380/1146.full

    Sur l’avenir de la vérité et de la désinformation en ligne, une étude effectuée par le Pew Research Center nous apprend que pour une majorité d’experts, dans les 10 prochaines années, on ne sera pas capable de développer des méthodes qui vont pouvoir lutter contre la désinformation. On vivra dans un monde de pseudo connaissances sur le web qui circuleront sur la base d’informations vraies.

    https://www.pewinternet.org/2017/10/19/the-future-of-truth-and-misinformation-online/

    En 1991, Alexandre Zinoviev avait déjà fait ce constat :

    « Un ouragan de désinformation de type nouveau s’est déversé sur l’humanité. Il ne s’agit plus de création et diffusion intentionnelle d’information délibérément fausse pour induire en erreur. Maintenant, on utilise des informations vraies dans le but prétendu de nettoyer les esprits. Mais ces informations sont sélectionnées, traitées, combinées, interprétées et présentées de telle façon qu’une image fausse et déformée de la réalité en résulte. » Alexandre Zinoviev, Les confessions d’un homme en trop, 1991, p. 695


  • ZXSpect ZXSpect 10 août 18:51

    Brassens, qui a chanté « Le verger du roi Louis », nous offre cette satire contemporaine, que je vous remercie d’avoir soulignée.

    Un poète qui a étudié les « anciens » et sait écrire notre époque.

    Rosemar... parlez nous d’autres textes de Brassens


  • exol 11 août 10:49

    Après les misérables jeux de mots de séraphin , les commentaires éclairés de Henri Canant me manque énormément sur les textes de Rosemarie.


  • Djam Djam 12 août 11:00

    @ rosemar

    Super cette chanson peu connue de Brassens, merci Rosemar !

    Ce qui prouve que déjà à l’époque de Brassens, le faux comme idéologie d’une vie en carton pâte où la monnaie est celle du singe, était bien entamé.

    Cerises sur la gâteau en plastique vendu chez Carrefour au rayon des produits industriels frelatés : fausses révolutions « colorées », faux discours par faux petit président, fausses informations par médias de contrebande et plus grave... fausse vie de chaque pécus de cette civilisation que les futurs historiens nommeront certainement l’ère du faux.


  • Jipé Jipé 12 août 14:15

    Salut à tous les amoureux de Georges Brassens et donc salut à moi.

    Bel article et donc une pensée pour ce poète et maître à penser.

    Une chanson à laquelle ça me fait penser : 

    https://www.youtube.com/watch?v=SuFScoO4tb0


  • Même les enfants issus de la PMA et GPA auront un air factice,...dans le sens inverse d’authentiques. On fait « comme si » ils étaient conçu naturellement. Comme si,...


    • Jipé Jipé 12 août 15:38

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.
      Mes parents, (un papa, une maman), m’ont assuré qu’ils m’avaient conçu « normalement ». Le miel et les abeilles quoi.
      Mais pourtant je me suis toujours senti artificiel, et donc j’ai senti les autres artificiels aussi.
      Lorsqu’on vit en société, on est construit de façon artificielle, c’est le monde qui nous forme à son moule.
      La procréation, qu’on soit issue de gamètes congelés, dans un tube à essai, de sperme de taureau croisé avec celui d’une grenouille, ce n’est pas là le problème : une fois qu’on est là sur cette brave planète Terre, tout cela n’a plu aucune importance. On doit faire face au regard de l’autre.
      Se détacher de ce regard et de cette volonté de l’autre de vouloir nous imposer ce que l’on doit être ou pas, c’est une sacrée paire de manches.


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