lundi 15 juillet - par C’est Nabum

En 1456 puis en 1576 La livraison est assurée en bateau

Une bouillie bien chaude

 

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Il se trouve encore des gens pour faire des gorges chaudes des prouesses modernes des tenants de la restauration tout autant mobile que rapide, sans oublier d’être insipide. Ils se gaussent des vertus d’une société de l’agitation en tous sens dans un monde qui n’a jamais été, selon eux, aussi exaltant. Gardons-nous de nous penser supérieurs à nos anciens, ils démontrèrent bien des ressources que nous ne serions pas en mesure de reproduire. En voici la démonstration.

En cette période lointaine, Strasbourg était République libre, en amitié avec sa voisine de Zurich, bien loin d’imaginer les tourments qui débutèrent par la guerre de trente ans avant la succession de conflits assassins avec les voisins germains. L’insouciance de l’époque sans nul doute, explique le pari un peu fou que lancèrent les zurichois à leurs amis strasbourgeois.

Les premiers, afin de leur démontrer leur solidarité inflexible tout autant que leur capacité à voler à leur secours en cas de péril, lancèrent en guise de galéjade sans doute, l’idée de leur livrer par voie fluviale, une bouillie de millet encore chaude, une graminée connue et cultivée dans l’Europe méditerranéenne de l’antiquité jusqu’à ce que le maïs ne vienne la supplanter.

On mesure de par ce choix un clin d’œil aux alsaciens qui eussent fait la fine bouche si ce fût un plat de choucroute. Les Suisses ont en la matière du tact et du savoir-vivre même si leur défi fut accueilli par des sourires circonspects à moins qu’ils ne fussent franchement dubitatifs. Même si l’intention était plus que louable, elle fut perçue sur les bords du Rhin comme une belle occasion de rire au dépens des présomptueux.

À Zurich pourtant, il n’était pas question de partir perdant. Une préparation minutieuse au pays de l’horlogerie s’imposait. Sous la présidence de l’Obman Casper Thomas, quarante-huit gaillards solides et déterminés se préparèrent à cette course contre la montre et le refroidissement. Ils étaient bateliers et archers, la fine fleur de la société zurichoise : les bateliers pour leur connaissance des rivières et leur sens de la navigation, les archers pour aller plus vite que le vent et garder les muscles bandés tout au long de l’épreuve.

Il convenait également de lutter contre la déperdition thermique du mets, et ceci grâce à une solide marmite de 140 livres en fonte, épaisse à souhait. Ne disposant pas encore, comme nos coursiers modernes, d’un caisson isotherme en matériaux composites, ils préparèrent un tonneau en guise de réceptacle, tapissé savamment d’un mélange de glaise, de sable et de paille et chauffé lui aussi dans un four avant de recevoir sa marmite bouillante.

 

 

Pour se donner du cœur à l’ouvrage, ces galériens par bravade sans doute ou pour ne pas perdre le rythme, alourdirent leur grosse embarcation mue à la rame par un petit ensemble musical composé de trois trompettes, deux tambours et un fifre. Pour donner à leur équipage une allure respectable, ils étaient ainsi quarante-huit, tous vêtus de la même manière, une tenue absolument discrète et élégante : costume en velours noir avec chausses rouges et un discret chapeau à plumes comme on les aime de ce côté-là de l’Europe.

Leur parcours avait de quoi rebuter plus d’un apprenti navigateur ; deux cents kilomètres en empruntant successivement la Limatt, l’Aar et le Rhin. De quoi décourager les moins téméraires mais pas de solides suisses en quête d’un exploit retentissant, de nature à les faire entrer de plain pied dans l’histoire, fût-elle fluviale. Un trajet qui d’ordinaire se faisait quand tout allait bien en quatre jours.

Ils savaient qu’un tel effort ne se pouvait être supporté par le même équipage . C’est ainsi qu’ils s’assurèrent le relais de compères en trois points de ce trajet : à Lauffenbourg, à Bâle et à Brisach. Ils partirent de Zurich à deux heures sonnantes à un clocher dont on ne se préoccupe pas de savoir quelle confession il prônait. Au premier coup de rame, tout le peuple sur la berge exprima par ses encouragements, la confiance et l’orgueil que la ville toute entière mettait en ses représentants. Il y allait de l’honneur de la petite République, tout comme du message à adresser à la grande sœur alsacienne.

Les rameurs ne ménagèrent pas leurs efforts en suivant le rythme endiablé des musiciens. Les rives des rivières défilaient avec une rapidité vertigineuse. Au lever du soleil, ils se trouvaient déjà dans le redoutable Rhin. La partie semblait bien engagée quand arrivant à Lauffenbourg, là où le fleuve se perd en d'innombrables méandres, ils décidèrent de couper au plus court en déchargeant leur précieux tonneau et son contenu avant que de monter dans une seconde barque (dans la région, tout ce qui va sur l’eau ou peu s’en faut, se désigne par ce vocable) qui avait été préparée un peu plus bas.

À dix heures, ils se trouvaient sous le pont de Bâle, salués comme il se doit par une formidable décharge d’artillerie. Le canon de la ville saluait ceux qui faisaient la fierté de toute la contrée helvétique. Ils en redoublèrent d’ardeur pour mériter la confiance qui était placée en eux.

Sous un soleil ardent, écrasés de fatigue, les muscles tétanisés, ils s’accordèrent une halte sommaire afin de manger en toute hâte un petit en-cas arrosé en dépit des mises en garde des apothicaires et autres pisse-vinaigre d’une bonne rasade de vin avant que de reprendre leurs avirons. Les châteaux de Sponeck et de Limbourg étaient avalés sans qu’ils puissent jouir du spectacle, ils souquaient ferme tandis qu’ils abandonnaient le paysage montagneux. 

 

 

Des berges devenues planes, ils pouvaient apercevoir au loin la haute flèche de la cathédrale (la plus haute d’Europe à l’époque). Ils redoublèrent de courage si besoin était pour pénétrer à sept heures, dans le petit bras qui conduit à l‘Ill si chère aux gens de Strasbourg. Ils arboraient à leur poupe le drapeau blanc et bleu de Zurich. Il était temps pour eux de rajuster leur costume et de faire sonner plus encore la musique !

 

C’est aux accents d’une marche guerrière que, volant plus qu’ils ne glissaient sur la rivière, ils firent une entrée triomphale dans la cité, là où prend naissance la Petite France. Sur les quais, une foule innombrable et enthousiaste les attendait, avec une reconnaissance infinie. Un poète de l’époque, Fischart, a narré à sa manière ce moment historique :

« Puisqu’on savait, dit-il, que la société devait arriver en ce jour et que beaucoup de paris étaient ouverts sur la possibilité de ce voyage dans un si court délai, la foule se pressait sur les quais, depuis le canal jusqu’à la douane, si compacte qu’elle semblait de loin une forêt d’hommes, de vieux et de jeunes. Quand on vit la barque avec ses nombreux visiteurs et qu’on entendit le son des trompettes et des tambours, on s’écria : « Les voilà, ceux qui nous viennent de si loin, sachant mettre en pratique le proverbe : Vouloir, c’est pouvoir ! » 

 

 

Les autorités sénatoriales au grand complet les attendaient afin de féliciter ces héros et se réjouir de la marque immense d’amitié qu’ils venaient de démontrer. Casper Thomas en personne, l’instigateur de la folle épopée répondit : « Nous avons mis dix-sept heures pour venir à l’appel de la fête : le millet que nous apportons à Strasbourg est encore chaud ! Nous avons voulu prouver à nos bons alliés que nous ne mettrions pas plus de temps à leur appel devant le danger et que nos cœurs ne se refroidiraient pas en chemin ! »

Et la bouillie de millet une heure après l’angélus, me direz-vous, fruit de cette aventure romantique ? Il se dit qu’un alsacien empressé voulut vérifier de par lui-même si elle était restée chaude. L’homme comme un goulu qu’il était, se servit une grosse quantité sans prendre la moindre précaution. Elle était restée si chaude en dépit de ce long voyage, qu’il se brûla la langue dans l’hilarité générale.

La livraison avait été réalisée dans les conditions de la commande. Le service avait été parfait. La première expédition fut reconduite une autre fois cent vingt ans plus tard en 1576 dans les mêmes conditions. Un monument a été érigé dans la ville de Strasbourg pour honorer la mémoire de cet exploit qui depuis, tous les dix ans, est répété entre les deux villes.

Les aléas de la navigation, les aménagements fluviaux, les nombreux obstacles rendent désormais impossible une telle célérité. Il faut aux rameurs modernes bien plus de temps qu'à leurs lointains devanciers. Qu’importe, l’essentiel est d’honorer l’amitié indéfectible entre Zurich et Strasbourg.

 

Batelièrement vôtre.

 

 



6 réactions


  • HELIOS HELIOS 15 juillet 11:13

    Merci pour ce charmant récit !

    Nous savons tous maintenant, que la vitesse n’est inintéressante que pour les paiements !. 


  • Raymond75 15 juillet 11:20

    Article intéressant comme toujours.

    Une petite anecdote à propos du transport fluvial : jusqu’au 19ème siècle, le bois était acheminé à Paris depuis l’Auvergne par flottage (Allier, différents canaux puis la Seine), et les ’ouvriers’ (je ne sais pas comment ils s’appelaient) s’en retournaient à pieds.

    Plusieurs fois ils se sont mis en grève, car ils en avaient assez de manger du saumon tous les jours ; du saumon sauvage il va s’en dire !!!


    • C'est Nabum C’est Nabum 15 juillet 15:22

      @Raymond75

      La plupart des codes du travail limitaient à 3 fois par semaine le saumon lors de la période de pêche du migrateur


  • juluch juluch 15 juillet 11:35

    belle histoire !!!

    merci nabum !


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