mercredi 9 juin - par C’est Nabum

Entre loup et vampire

Une bête de légende dans nos rivières.

Si son arrivée en France s'inscrivit dans un contexte politique transitoire entre une République qui s'est accordée pour la première fois un Président élu au suffrage universel avant que de basculer dans l'Empire, c'est vers la vie de Château qu'il se tourna en venant investir les bassins de Versailles. Nous étions en 1851 et ce poisson, venu de l'est préfigurait sans doute les trois grandes occupations germaniques.

Le silure puisque c'est de lui qu'il s'agit est un envahisseur qui, parti du Danube, a voulu suivre les traces de son modèle, un certain Attila, ancêtre des vampires de la gourmandise féroce. C'est forcément influencé par son compatriote qu'il arriva porteur de légendes et d'exploits que devaient ignorer ceux qui l'introduisirent pour le plaisir d'une pêche sportive. Quoi qu'il en soit le voilà qui, depuis près de cinquante ans, colonise canaux et rivières, profitant d'un réchauffement notable des eaux.

On ne prête qu'aux riches nous dit-on pour les humains. Pour les animaux, la formule doit sans doute se focaliser sur la taille pour accorder à la grosse bête, bien des menaces. Le loup en son temps a payé un lourd tribut à cette faculté des bipèdes de mettre sur le dos d'un tiers nombre de leurs turpitudes. Le silure glane lui aussi les fruits de son délit de sale gueule.

Il est vrai qu'il faut disposer d'un sens tout relatif de l'esthétique pour prendre la pause devant un appareil photographique en compagnie de ce compère à la mine peu engageante. Sur ce point, on me rétorquera que les goûts et les couleurs sont naturellement d'une immense variété et qu'il convient de ne pas juger ses semblables quand ils empruntent des voies aussi curieuses.

L'animal aime à pratiquer le grand jeu de celui qui sera le plus long. De proche en proche, il pousse le bouchon toujours plus loin atteignant des tailles fort honorables. Les plus de deux mètres sont légion, ils tutoient désormais les trois mètres mais sont encore loin des collègues du Danube pouvant peser 300 kg pour quatre mètres au garrot.

Bête de concours, vedette des journaux en mal de chiens écrasés, le silure tire la couverture médiatique et les conversations en bord de rivière à lui. Il fait débat, se voit accusé de tous les maux et surtout d'un appétit d'ogre qui pourrait le mettre en concurrence avec ses pourfendeurs humains. Il est bon de relativiser car l'animal est cossard, il se contente de peu par rapport à sa corpulence et aime à choisir des proies faciles.

N'empêche, il est si imposant qu'il véhicule bien des fantasmes, se faisant loup de rivière prêt à fondre sur des grosses bêtes. Les pigeons en firent les premiers les frais, confirmant ainsi leur habituelle capacité à être les dindons de la farce. Puis les petits chiens se cassèrent les dents sur le gros animal, passant de statut de chasseur à celui de pêcheur en eau trouble.

Nous n’en sommes qu'à la première étape de la grande frayeur qui ne manquera pas de surgir tant sa gueule béante peut inspirer les plus rocambolesques épopées. Il suffit de plonger, non point dans les trous d'eau, mais dans l'histoire pour trouver matière à la future réputation de l'animal. Tout ce qui va suivre est rigoureusement exact et préfigure les rumeurs à venir.

Des exploits oniriques lui sont octroyés dans le passé comme celui d'avoir en Russie vaincu dans un combat singulier un sanglier. Les Hongrois, pour ne pas être en reste avec le grand frère soviétique rapportaient alors que le monstre d'eau douce attrapait le bétail qui venait boire dans la rivière pour noyer une proie. La rumeur poursuit son petit bonhomme de chemin tandis que la disparition de deux charmantes hongroises parties quérir de l'eau reviendra de droit au silure, incapable de fournir une ligne de défense.

Les choses se précisent quand on remonte le temps. Ainsi en 1754, un silure resté anonyme entraîne par le fond un enfant de sept ans tandis qu'en 1700, un paysan découvre dans le ventre de l'un de ces monstres, le corps d'un enfant, avalé tout entier. Les chroniques ne précisent pas si la victime se prénommait Jonas.

Ajoutons à la férocité la cupidité et le voilà habillé pour les longues soirées d'hiver. Dans des temps légendaires sans nul doute, un pêcheur à la frontière turque aurait découvert dans l'une de ses prises le corps d'une femme adulte ayant toujours son bel anneau au doigt et une bourse pleine d'or. Les poules n'ont qu'à bien se tenir, le silure à la vie dure …

L'animal attend son heure dans nos contrées. Bientôt, plus il se fera gros, plus surgiront des fables abominables à son propos. Il ne faut pas désespérer et si besoin s'en faisait sentir, le Bonimenteur se chargerait de lui dérouler un tapis rouge de sang pour célébrer des forfaits monstrueux. Patience, tout vient à point pour qui sait attendre, en bord de rivière.

Anthropologique ment sien.

Le silure a la vie dure

 

 

Le silure a la vie dure

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La bête a vilaine allure

Tout autant que fort en gueule

Celui là se fait si veule

Que bientôt vous le verrez

A la couronne aspirer

Roi des poissons en eau douce

Prince à la triste frimousse

 

*

 

Il pourrait faire carrière

Trafiquant sous sa bannière

Prendre les voix des petits

Qui le mettent en appétit

Bel animal politique

Comme tous ceux de sa clique

Les prédateurs insatiables

Les charognards imbuvables

 

*

 

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Car il nage entre deux eaux

Pour dévorer, le salaud

Le modeste freluquet

Qui ne faisait que passer

Il est le forban des lieux

L'affreux, le méchant, l'odieux

Qui impose sa terreur

Dans la rivière et les cœurs

 

*

 

Comment se débarrasser

Du monstre calamité

Il dispose de complices

Refusant son sacrifice

Tous ces pêcheurs niaiseux

Qui ont fait un jour le vœu

De le remettre en rivière

S'il vient mordre à leur cuillère

 



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