vendredi 11 novembre - par C’est Nabum

Les hauts le cœur

 

... de la sauteuse magique

 

Il advint qu'une vieille femme : Eugénie, cordon bleue réputée toute son existence, achevait sa vie dans le plus profond dénuement. Elle avait régalé bien des familles pour lesquelles elle avait mis ses talents culinaires sans compter son temps ni son énergie. Elle avait laissé à la gastronomie nationale des recettes qui firent les choux gras des livres de cuisine.

Puis l'âge aidant, elle avait perdu cette énergie qu'il faut mettre en action pour préparer un festin. Elle cessa de trouver des grandes maisons, elle dut abandonner sa toque et son tablier, se réfugiant dans une petite demeure pour achever sa vie, dans l'indifférence et l'oubli. Elle avait beau vivre de ses souvenirs, ils ne remplissaient pas sa chère sauteuse en cuivre qui avait été sa fidèle compagne.

La déchéance fut telle que ce jour-là, après avoir fouillé ses placards, regardé au fond de sa maie, cherché dans ses réserves, il n'y avait plus de quoi préparer le moindre plat. Eugénie devait se rendre à l'évidence, elle n'avait plus rien à se mettre sous la dent, plus rien à manger et pas le moindre sou pour acheter des ingrédients. Elle avait déjà jeûné depuis deux jours, sa situation était désormais critique.

Elle versait des larmes de rage. Oubliée de ceux qu'elle avait servi avec passion, abandonnée parce que trop vieille, elle se doutait que paradoxalement, elle la grande cuisinière finirait son parcours sur cette terre en mourant de faim. Triste épilogue pour celle qui avait régalé tant de gens. Elle était là à ruminer ses noires pensées quand sa chère sauteuse qui depuis bien longtemps n'avait rien fait mijoter se manifesta de manière fort curieuse.

En quelques bonds le fidèle ustensile vint jusqu'à la pauvre femme. Celle-ci retira sa tête de ses mains, interloquée par un curieux bruit. Elle le fut plus encore quand la sauteuse s'adressa à celle qui lui avait si souvent noirci le cul avant que de le briquer pour se faire pardonner : « Je n'en peux plus de rester ici dans pareille ambiance. Ma chère Eugénie, laissez-moi allez la sauter ailleurs ! »

Eugénie n'en croyait pas ses oreilles, même dans sa propre batterie de cuisine, l'ingratitude était la règle. Sans illusion sur l'âme humaine, voilà que les objets manifestaient les mêmes travers. Elle céda à la requête de celle qui n'avait qu'à aller au diable. Elle ouvrit la porte pour libérer cette méchante. La sauteuse pris ses jambes à son cou pour s'en aller …

La sauteuse arriva dans l'arrière cuisine d'une maison étoilée, réputée pour une spécialité qui fit jadis la renommée de la mère Brazier : « Des cuisines de grenouilles aux pommes de terre salardaises » Le maître queux voyant venir à lui une sauteuse bondissante se dit qu'il y avait là une attraction qui allait faire sa fortune. Sans plus réfléchir, il glissa sa préparation dans la visiteuse qui n'attendait que ça pour prendre la poudre d'escampette.

Celle qu'elle avait prise pour une méchante revint en sautillant jusqu'à chez la pauvre femme, bientôt en inanition. La vieille femme mobilisa ses dernières forces pour ouvrir sa porte. Qu'elle ne fut pas sa surprise de retrouver sa sauteuse remplie d'un plat délicieux. Elle se régala tant et si bien qu'elle retrouva un peu d'entrain durant quelques jours.

Puis de nouveau, la faim revint la tourmenter. La sauteuse frétillait d'impatience, elle désirait qu'on lui ouvre la porte pour s'en aller courir sa chance. Cette fois Eugénie savait ce que la poêle avait en tête. Elle libéra l'impatiente qui débordait d'énergie. Elle la suivit des yeux puis attendit patiemment son retour.

La sauteuse tarda un peu. Elle avait eu un accrochage sur son chemin, une habitude qu'elle avait perdue. Puis, passant l'éponge sur ce regrettable incident, elle avait trouvé une cuisine où un mitron préparait un sauté d'agneau aux pois sauteurs. L'arpette agit comme le chef précédent, il chargea la sauteuse de ce plat succulent avant que de le voir filer sous ses yeux.

 

Une nouvelle fois, Eugénie se régala cette fois d'une recette qu'elle n'avait jamais préparée. Elle aurait bien proposé au cuisinier deux ou trois modifications mais hélas, elle ne savait pas qui il était. Elle reprit des forces et attendit avec impatience la prochaine sortie de sa si précieuse sauteuse.

La poêle cependant perçut le désarroi de son amie. Se régaler des préparations des autres ne remplissait pas pleinement sa maîtresse de bonheur. Eugénie voulait cuisiner, c'était sa raison de vivre. Allez courir les cuisines pour y dérober un plat ne pouvait durer qu'un temps. Il lui fallait trouver une idée plus fertile pour améliorer les recettes de la vieille femme.

La sauteuse se creusa la tête, elle fit le tour de la question sans trouver véritablement de réponse favorable quand soudain, elle eut une révélation. Elle quémanda sa liberté pour se rendre au Casino. On laissa rentrer cette curieuse visiteuse, pensant sans doute qu'elle voulait dépenser quelques pièces dans des machines à sous.

La sauteuse arriva d'un bond prodigieux sur la table de la roulette à l'instant même où un joueur venait de faire sauter la banque. L'homme riche à millions, venait une fois encore d'accroître une fortune qui n'avait d'autre raison d'être que de s'accumuler pour afficher des records. L'homme voyant ce récipient fort commode comme tombé du ciel, y glissa les billets qu'on venait de lui remettre.

Sitôt remplie, la sauteuse en bonds puissants s'en retourna jusqu'à chez Eugénie au grand dam du joueur. De transporter ces maudits billets qui font tourner bien des têtes, la sauteuse en eut des hauts le cœur. Mais, consciente qu'elle apportait de quoi survivre à sa maîtresse, elle se retint de rendre cet ingrédient nauséeux.

Eugénie fut ravie de sa livraison. Elle se remit immédiatement à l'ouvrage, remplissant ses réserves et se remettant aux fourneaux. Elle se contenta cette fois de nourrir ainsi les gens de la rue, ceux-là même qui surent se montrer beaucoup plus reconnaissants que ces anciens convives. La richesse du cœur n'a sans nul doute aucun rapport avec le compte en banque, cette histoire avec une seule queue de casserole est là pour le rappeler.

À contre-cœur.

Tableaux de Carl Larsson



13 réactions


  • Clark Kent Clark Kent 11 novembre 10:23

    Une sauteuse qui ramène des billets, ça a un nom !


  • juluch juluch 11 novembre 10:31

    Une belle histoire qui aurait sa place dans fantasia à la place du balai.... smiley


  • Lynwec 11 novembre 11:39

    « Haut les cœurs ! » c’était la France d’avant, courage, enthousiasme et honneur souvent mis en avant .

    Nous sommes entrés après 1968 dans la fRonce des haut-le-cœur . La question est : pourquoi ? Une politique et des mœurs à vomir ?


    • chantecler chantecler 11 novembre 11:44

      @Lynwec
      Quand les politiques économiques sont incapables de sécuriser les gens tout peut arriver d’où la multiplicité des débats sociétaux qui ne sont pour la plupart que des leurres et des hameçons tendus aux extrémistes .


    • C'est Nabum C’est Nabum 11 novembre 19:16

      @Lynwec

      La question relève de la tambouille politique qui n’a pas sa place ici


  • ZenZoe ZenZoe 12 novembre 16:00

    Article fort appétissant ma foi !

    Merci en tout cas de m’avoir fait découvrir un artiste très talentueux que je ne connaissais pas, Carl Larsson. J’ai été voir ses oeuvres sur internet, superbes !

    J’ai d’ailleurs remarqué que vous choississez vos illustrations avec soin et originalité.


Réagir